Un étrange "amendement Nutella"

Amendement Nutella

La commission des affaires sociales a adopté aujourd'hui un amendement qui augmente considérablement la taxe sur l'huile de palme, la faisant passer d'environ 100 à 300 euros par tonne. Cela accroîtrait d'environ 1% le coût du Nutella (30 centimes sur un pot de 5kg, actuellement vendu 37€) qui en contient beaucoup.

Selon ses promoteurs, cette taxe se justifie par des arguments sanitaires et écologiques. Sanitaires, car l'huile de palme, très utilisée par l'industrie agroalimentaire, accroîtrait le risque de maladies cardiovasculaires; écologiques, car les plantations d'huile de palme contribueraient à la déforestation dans les pays producteurs (Indonésie et Malaisie) dans lesquels on détruit des forêts primaires pour les remplacer par des palmeraies.

On n'entrera pas ici dans la polémique sur l'huile de palme et ses effets sanitaires et environnementaux, ce n'est pas l'objet. Vous trouverez ici un argumentaire hostile aux huiles de palmes, ici un argumentaire favorable, si cela vous intéresse.

Par contre, l'économiste peut analyser l'impact de cette taxe pour voir si elle satisfait effectivement ses objectifs proclamés.  De ce point de vue, cette taxe semble totalement incohérente.

L'incidence de la taxe

Pour que cette taxe réduise la consommation d'huile de palme, il faudrait qu'elle ait un impact sur la consommation. Mais son montant n'aura qu'un impact minime sur le coût de production et devrait, de l'aveu même de ses promoteurs, n'avoir aucun impact sur les prix pour les consommateurs. Or, cela devrait être évident : si l'on veut que les consommateurs mangent moins d'huile de palme, il faut que les produits qui contiennent de l'huile de palme augmentent. Si le prix reste identique, leur consommation ne changera pas, et les gens auront toujours autant de maladies cardiovasculaires.

Si la taxe n'est pas répercutée sur les prix de vente pour le consommateur final, elle pourra soit être absorbée dans les marges des producteurs ou des distributeurs. Ceux-ci, alors, essaieront de faire payer la taxe par d'autres (c'est le problème habituel de l'incidence des taxes). Ils pourront réduire leur consommation d'autres matières premières; ils peuvent réduire l'emploi ou leurs investissements; ou, ce qui est souhaité par les promoteurs de la loi, réduire leur consommation d'huile de palme.

Mais par quoi la remplaceront-ils? Un substitut potentiel des huiles de palme est l'huile de colza, ce qui risque d'avoir un impact environnemental identique : on remplacerait alors la déforestation en Indonésie par la déforestation en Amazonie. L'environnement n'a rien à y gagner.

Effets pervers

Et supposons même que suite à cette taxe, la consommation française d'huile de palme diminue. L'analyse économique prévoit deux effets possibles. Soit la consommation française est négligeable par rapport à la consommation mondiale, soit elle est significative.

Dans le premier cas, la baisse de la demande française d'huile de palme n'aura aucun impact sur le prix mondial de l'huile de palme. Dès lors, la demande mondiale restera inchangée; l'huile non consommée par la France sera consommée dans un autre pays. L'impact sur la déforestation de la taxe française sera nul.

Dans le second cas, la baisse de demande française conduit à une baisse du prix mondial de l'huile de palme. Dans ce cas, dans les autres pays, la demande d'huile de palme va augmenter car son prix devient plus avantageux; cette hausse de la consommation dans le reste du monde peut même, sous certaines conditions, aboutir à une augmentation de la production d'huile de palme, et donc de ses conséquences environnementales.

En bref, pour l'environnement, cette taxe française est soit inutile, soit nuisible. C'est un problème habituel de la fiscalité écologique sur des marchés mondiaux : elle ne peut avoir d'effet qu'en augmentant le prix mondial, donc en étant menée dans un nombre suffisant de pays à la fois. Sinon, elle ne sert à rien qu'à déplacer le problème d'un pays à un autre.

Mais ce genre de problème n'intéresse guère nos parlementaires, pour lesquels la fiscalité écologique a surtout une vocation symbolique. Taxer la méchante huile de palme permet de se donner bonne conscience. Ses conséquences concrètes, de toute façon, ne seront jamais évaluées sérieusement.

 

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