Gandhi, l'impossible héritage

Il aurait eu 146 ans. Aujourd'hui, 2 octobre, un jour férié national vient rappeler aux Indiens la date de naissance de Mohandas Karamchand Gandhi, mort assassiné à Delhi le 30 janvier 1948. Mais mis à part un jour de congé, que reste-t-il du guide spirituel en Inde ? Finalement très peu de chose… et un pays déchiré sur la question de son héritage.

Navodita Kumari est une jeune-femme de 29 ans, Indienne et journaliste pour le bureau de France 2 à New Delhi depuis 2 ans. Voici la lettre d'anniversaire qu'elle a écrite à celui que beaucoup appellent ici Bapu, affectueusement...

Joyeux anniversaire Gandhi !

Je ne me rappelle pas de la dernière fois où nous avons parlé du Mahatma Gandhi avec mes amis. Peut être était-ce il y a deux ans, en classe de sciences politiques, entre le stress d’un examen et d’autres sujets de discussion.

En revanche, à chaque fois que je suis avec des amis étrangers, nouvellement arrivés en Inde,  l’une des premières questions qu’ils me posent systématiquement est : « Qu’est ce que tu penses de Gandhi ? ».

D’ailleurs, c’est encore arrivé cette semaine, juste deux jours avant l’anniversaire de Gandhi. Ce qui me pousse à me demander : pourquoi Gandhi n’est plus le sujet d’aucune conversation avec mes amis ou avec ma famille ? Son message n'est-il plus pertinent pour pour la jeunesse indienne ? Quelle est la raison de son absence dans nos pensées ?

Le Mahatma Gandhi est indéniablement une figure universelle qui continue à inspirer le monde entier. Pourtant, combien de mes amis en arrivent à évoquer Gandhi en buvant le thé ? A peine deux ou trois. Pourquoi ? Parce qu’il est difficile pour eux d’en parler sans tomber dans un amour sans borne pour "sa grandeur d'âme" ou, au contraire, dans une haine affirmée pour le personnage.

Ceux qui ne l’aiment pas blâment Gandhi pour le soutien qu’il a apporté à la population indienne musulmane. La partition de l’Inde et du Pakistan lui est en partie imputée. On lui reproche aussi de ne pas s’être assez engagé dans l’émancipation des Dalits (les hors-caste, les Intouchables) ou encore, on pointe du doigt ses expérimentations sexuelles, jugées grossières et dégoûtantes.

Ceux qui l’idolâtrent prêchent encore ses principes de non-violence, de vérité, de tolérance religieuse, de justice économique et de dialogue entre opposants. Cette philosophie leur semble être une réponse adaptée à la plupart des problèmes actuels auxquels le monde doit faire face.

Gandhi with crowd 

Moi je me demande qui d’autre, dans un pays aussi vaste que l’Inde, aurait pu rassembler et unir des personnes venant de tout le pays au début du XXème siècle ? A une époque où notre société était profondément divisée par le système des castes, Gandhi est parvenu à unir ouvriers, paysans, femmes et hommes de tout bord pour lutter contre l’imposant pouvoir britannique.

Gandhi a œuvré pour l’évolution de la société indienne : ses campagnes contre l’intouchabilité, son encouragement envers les femmes afin qu’elles s’émancipent et rejoignent le mouvement d’indépendance. Il mérite amplement d’être appelé « le Père de la Nation ».

Il faut une grande imagination et une volonté d’acier pour que des outils aussi simples que la non-violence et la Satyagraha (mot créé par Gandhi pour signifier la recherche persistante de la vérité) puissent arracher une puissance coloniale hors d’un pays.

Cependant, certaines idées de Gandhi étaient difficiles à mettre en oeuvre. Par exemple, il était strictement opposé à la modernisation et à l’Occident. Il pensait aussi que la force militaire importait peu pour un pays puisque sa grandeur dépendait exclusivement de son éthique.

Cette frange de la philosophie de Gandhi n’a jamais été acceptée par aucun homme politique indien, ni jugée apte à reconstruire la nation.

Aujourd’hui, comme la plupart de mes amis, les politiciens indiens ont pris des distances avec Gandhi, et avec ses principes. Gandhi n’est plus beaucoup mentionné dans les discours de campagne avant les élections. Et les réformes économiques en Inde ont favorisé l’essor d’une société consumériste. Difficile  de suivre la maxime du Mahatma de nos jours : « Simple Life and High Thinking » (Une vie simple et des pensées hautes).

La seule chose, omniprésente, qui reste de Gandhi aujourd’hui… c’est son visage imprimé sur tous les billets de banque.

gandhi

Bon anniversaire Gandhi !

Navodita Kumari

Cet article est aussi disponible dans sa version originale, en anglais.

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