Dans la peau d’un migrant à la Tate Modern

Photo: Alice Brogat

Depuis le 1er octobre, le célèbre musée londonien accueille une œuvre surprenante et engagée de l’artiste Tania Bruguera. Sa création, qui implique physiquement les visiteurs, appelle à une réponse collective à la crise des migrants.

Photo: Alice Brogat

En cet après-midi de vacances scolaires, le hall de la Tate Modern prend des allures d’aire de jeux. Des dizaines d’enfants profitent de l’immensité du lieu pour se défouler après une sortie au musée. Entre courses-poursuites et pirouettes endiablées, c’est à peine s’ils prêtent attention à d’inquiétantes vibrations qui troublent l’atmosphère d’insouciance. Depuis un mois, une terrible réalité se cache pourtant juste sous leurs pieds : celle de dizaines de millions de personnes forcées à l'exode. L’artiste cubaine Tania Bruguera a installé une œuvre visant à sensibiliser l’opinion sur le sort des migrants dans le monde. A travers différents éléments sensoriels, l’artiste propose une expérience interactive et corporelle pour se mettre dans la peau des personnes déracinées.

L’installation est composée d’un gigantesque rectangle thermochromique sur lequel les visiteurs peuvent s’allonger. La chaleur des corps fait alors réagir la peinture et laisse apparaître le visage de Yousef, un réfugié syrien. “Certaines personnes jouent le jeu et se couchent quelques minutes”, témoigne un gardien. Sur le sol, leur corps imprime alors une silhouette lumineuse et éphémère.

Photo: Guy Bell/Rex/Shutterstock

Mais comme les obstacles qui se dressent sur les parcours des migrants, Tania Bruguera ne fait pas de cadeaux aux visiteurs distraits de la Tate Modern. Le fonctionnement de l’œuvre n'est expliqué que succinctement et beaucoup de visiteurs ignorent même sa présence. Malgré quelques empreintes isolées, les traits du réfugié syrien n’affleurent donc pas à la surface ce jour-là. “Je ne l’ai vu qu’une fois. Il faut que 200 ou 300 personnes soient étendues en même temps pour que son visage apparaisse en entier”, raconte Ian, surveillant du lieu.

L’œuvre ne s’apprécie donc qu’au prix d’un effort collectif, estime Tania Bruguera. “C’est une réflexion sur notre époque dans laquelle il semble nécessaire que tout le monde travaille ensemble, même si on ne croit pas aux mêmes choses, même si on a des agendas politiques différents, même si on ne se connait pas”,  a-t-elle expliqué avant l’ouverture de l’installation. A travers l’image de Yousef, l’artiste salue d’ailleurs la solidarité des habitants des environs du musée. Après avoir fui la Syrie, en 2011, le jeune homme avait erré dans les rues de Londres avant d’être soutenu par une association caritative du quartier.

Photo: Alice Brogat

Des sons de basses, diffusés par une trentaine d’enceintes, créent un climat de tension inconfortable. Les pulsations, graves et irrégulières, se font soudain plus fortes et pressantes. Elles rappellent l’incertitude et les dangers qui menacent la vie des migrants. Initialement, la création s’intitulait d’ailleurs “10.142.926”, soit le nombre de personnes ayant migré d’un pays à l’autre l’an dernier, auquel a été ajouté le nombre de migrants morts cette année. Ce titre provisoire évolue au fil des tragédies. Le nombre s’élève actuellement à 10 144 578.

Après s’être fait tamponner sur la main le titre de l’installation, les visiteurs les plus curieux s’aventurent dans une petite salle adjacente aux murs blancs, d’où ils ressortent les larmes aux yeux. La diffusion d’une substance lacrymogène provoque des pleurs instantanés. “C’est une manière de passer des statistiques aux émotions”, s’enthousiasme Frances Morris, directrice de la Tate Modern.

Photo: Alice Brogat

Ce concept "d’empathie forcée" n’est pas du goût de tous. “Cela n’apprend rien sur l’immigration, et n’y fait même pas réfléchir. C’est juste une pièce pleine de menthol”, regrette Chris, un londonien en visite avec ses deux filles. “Il n’y a rien d’imposé, on a le choix d’entrer ou non dans la pièce. Ce sont les migrations qui sont forcées”, pense au contraire Shruti, une touriste indienne.

Echo Morgan, elle-même artiste plastique, revient pour la deuxième fois afin de faire vivre l’expérience à son fils de 4 ans. “C’est très intelligent d’utiliser cet espace, qui a toujours été dédié aux enfants, pour délivrer un message. Même s’ils ne comprennent pas le but de l’installation, ou le mot “réfugié”, c’est une bonne manière pour aborder avec eux un sujet aussi grave.

Tania Bruguera signe donc une nouvelle création engagée, dans la lignée de ses travaux sur le rôle des émotions en politique. Si l’œuvre est à la portée de chacun, seul l’engagement des visiteurs permet d’en saisir la teneur. Une approche que l’artiste appelle “l’art utile”.

Un article d'Alice Brogat, avec Arnaud Comte.

Publié par Bureau de Londres / Catégories : Non classé

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