Le féminisme est un optimisme

"Madame, vous vous plaignez beaucoup, quand même ..."

"Madame, vous ne craignez pas qu'à force de réclamer, de n'être jamais contente, vos discours finissent par être contre-productifs?"

"Madame, quand même, reconnaissez qu'on a fait de gros progrès et que les femmes ne sont pas si mal loties que ça, sous nos latitudes..."

Le verre à moitié plein

secrets_to_life_glass_half_empty_fullOui, c'est vrai, j'ai le droit de vote. Ma grand-mère n'a pu l'exercer qu'à 25 ans passés.

Oui, j'ai le droit de travailler, d'avoir mes propres moyens de paiement et de gérer mon argent comme je l'entends sans demander l'autorisation de personne. Ce n'aurait pas été le cas si j'étais née quelques décennies plus tôt.

Oui, je peux décider de faire ou pas des enfants et de vivre une vie sexuelle sans craindre une grossesse non désirée. Ou de l'interrompre, au besoin. Ma propre mère a débuté sa vie de femme sans cette chance.

Oui, je peux me présenter aux élections et la loi me garantit depuis quelques années une certaine forme d'égalité des chances (d'être sur une liste, sinon d'être élue).

Oui, je peux porter mon nom (mon nom à moi, qui n'est pas un "nom de jeune fille", qui est un vrai nom en soi) et le transmettre à mes enfants. Et je partage la co-responsabilité de leur éducation et de leur bien-être  avec mon conjoint (qui n'est plus désigné d'office comme "le chef de famille").

Ça, c'est pour le verre à moitié plein. S'il faut dire merci, je le dis à celles et ceux qui se sont bagarré-es, de très haute lutte, parfois, pour que ces droits fondamentaux de l'humain soient aussi ceux de l'humaine. Pour que l'égalité progresse.

Le verre à moitié vide

postscript-image-img_0116-copie-528276Mais...

Dans la réalité, le genre auquel j'appartiens reste :

- globalement moins rémunéré de plus de 20% et plus pauvre tout au long de sa vie que l'autre genre,

- toujours plus souvent victime de violences sexuelles et conjugales que l'autre genre,

- davantage victime de trafic humain que l'autre genre,

- moins visible et moins représenté dans les médias, en politique, dans les instances de pouvoir, de décision  et de responsabilités  économiques,

- encore nettement davantage mis à contribution pour les tâches domestiques que l'autre genre...

Ca, c'est pour le verre (plus qu') à moitié vide.

Le verre à moitié vide, ce caprice d'éternel-les insatisfait-es?

En matière de rhétorique du verre à moitié vide/à moitié plein, deux postures sont possibles.

La première consiste à traiter d'enfant gâté-e qui ne connait pas sa chance celle ou celui qui ne se satisfait pas du partiellement accompli et exige que l'on remplisse son verre à ras bord avant de prendre plaisir à la saveur du breuvage.

On le/la renvoie à des humeurs boudeuses, à son insatisfaction chronique, voire à un tempérament capricieux. On lui reproche de vouloir arracher le bras quand on lui tend la main. On oublie alors un peu de dire que l'égalité n'est pas un luxe, pas un cadeau surprise, pas un acte de générosité qui appelle de la gratitude confondue de gêne devant tant de magnanimité, mais que c'est un principe fondamental de justice qui s'accommode difficilement d'une réalisation à demi.

Le verre à moitié vide, cette preuve qu'on peut le remplir... Encore un peu plus!

La seconde façon d'aborder la rhétorique du verre à moitié plein/à moitié vide est nettement moins conflictuelle et surtout nettement plus optimiste. Plus respectueuse aussi de la légitimité des revendications féministes.

Cette posture consiste à dire : nous avons bien été capable de remplir le verre jusqu'ici, pourquoi nous arrêter en si bon chemin? N'avons-nous plus assez de force, plus assez de ressources, plus assez d'ambition pour finir ce que nous avons commencé à construire? Comme si nous pouvions accepter de vivre dans des maisons sans toits, pourvu que les murs y soient. Comme si dans nos demeures inachevées, quand la pluie tombe, nous nous réjouissions d'avoir ces murs, tout en ayant les pieds dans l'eau et de voir tous nos meubles et biens acquis ainsi tristement sinistrés.

Cette posture, c'est celle qui consiste à dire "Le verre est à moitié vide? Eh! Bien, nous allons nous donner la peine et les moyens de finir de le remplir!", c'est la mienne.

Il n'est pas question de vider le verre des uns pour remplir celui des autres

 

C'est celle que je partage avec un grand nombre d'hommes et de femmes qui ne cherchent pas à vider le verre des uns pour remplir celui des autres, pas à "tordre le bâton dans l'autre sens" ni à jouer la revanche d'un genre sur l'autre.

Cette posture appartient à celles et ceux qui croient qu'on peut réussir l'égalité, qu'on peut, partout où nous sommes, dans nos familles, dans nos entreprises, dans nos associations, dans nos syndicats, dans nos partis politiques, dans nos vies de façon générale, agir plus qu'à moitié pour que femmes et hommes soient vraiment traité-es à égalité.

Viser le verre plein : le féminisme est un optimisme

Nous ne sommes pas des enfants gaté-es, nous que les inégalités scandalisent, nous qui les combattons, nous qui voulons le verre plein : nous sommes des optimistes, nous croyons l'humanité capable de progrès.

Nous croyons que l'humain, espèce ambiguë s'il en est, capable de saboter stupidement des écosystèmes naturels prodigieux comme capable de mettre génialement en place des organisations sociales ultra-sophistiquées pour se libérer de la bestialité, est aussi toujours capable de se remettre en question, de transformer ses habitudes, d'explorer de nouveaux territoires de son propre univers, de sa vaste aventure.

Nous savons qu'une partie de la réalité à laquelle nous assistons tous les jours a de quoi décevoir notre confiance. Nous comptons sur l'autre partie de la réalité, celle qui, à force d'exemples inspirants et d'initiatives porteuses de résultats, donne de l'espoir. Celle qui, parce qu'elle place au centre la bonne foi et la bonne volonté, les valeurs et leur mise en application, ressource notre courage. Nous avons la certitude que l'égalité est un bon principe, sur lequel il est exclu de céder en s'en remettant à quelque cynisme un peu trop aisé qui prendrait la face de la réalité la plus vide de sens pour une plénitude irrémédiablement aliénante. Nous prenons la face de la réalité la plus pleine de sens pour ce qu'elle est : une preuve que l'humain n'est pas si mauvais.

Le féminisme est un optimisme, il repose sur la conviction que nous avons toutes et tous à perdre un jour ou l'autre aux inégalités. Et tous et toutes à gagner, au fond, en tant que dignes humain-es, à l'égalité.

 

 

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  • lyseam

    1) "Oui, je peux porter mon nom (mon nom à moi, qui n'est pas un "nom de jeune fille", qui est un vrai nom en soi) et le transmettre à mes enfants. "

    je suis d'accord, on va dire viscéralement, émotionnellement.
    MAIS objectivement cela n'a qu'un sens limité surtout d'un point de vue féministe :
    votre vrai nom à vous n'est QUE le nom de votre père (en principe sinon ça marche aussi avec QUE le nom de votre mère) qui n'a que le nom de son père etc ...
    vos enfants (les miens) n'ont n'auront qu'un seul nom possiblement transmissible même en ayant pris les 2 noms X--Y avec les précieux --, ce qui me paraît raisonnable si on ne veut pas finir avec des noms puissances de 2...

    2) le féminisme demande de l'optimisme (éventuellement) comme toute position voire tout "combat" contre l'iniquité -ou plus simplement demande de la conviction et de la force -:
    mais ce n'est pas de l'optimisme, ce n'est pas une option émotionnelle : c'est une recherche de reconnaissance de la réalité par/s'exprimant dès lors par une mise en pratique juste et égalitaire" humanistement " parlant.