Je n'ai pas de "nom de jeune fille"... J'ai un nom et puis c'est tout!

 C'est un sketch classique au guichet de la Sécu, des impôts, de la CAF, du Pôle Emploi...

... Et de toutes les administrations qu'un démiurge gogolien (ça change de kafkaïen) et mal luné a créées.

"Civilité?
- Madame

- Prénom ?
- Marie

- Nom?
- Donzel

- Date de naissance?
- 6 mars 19XX (ndlr : Madame est pudique sur le sujet)

- Nom de jeune fille?
- Néant.

- Pardon, M'dame, mais l'ordi buggue. Vous êtes mariée, c'est ça? Si je coche Madame, il me faut vot' nom de jeune fille et vot' nom d'épouse.
- Je n'ai ni l'un ni l'autre. Je n'ai qu'un nom. Inscrit depuis le jour de ma naissance à l'état-civil.

- On met "pseudo" ou nom d'usage, alors?
- Ben, non, mon petit panda (ndlr : rapport aux cernes incrustées de l'employé-e), on met "nom" parce que ce que vous appelez "nom de jeune fille", c'est juste mon nom, pas une coquetterie de diva.

- Alors, je décoche "Madame" et je mets "Mademoiselle"?
- Ben non, parce que même avant d'être mariée, j'étais déjà Madame Donzel."

Dans le regard poché de l'employé du fisc, je peux lire "Oh p***, l'emmerdeuse féministe de 16 heures 54 un vendredi veille de pont, c'est forcément pour Bibi!". Ben oui, Bibi, sorry, mais j'en fais une question de principe.

D'abord, parce que je m'appelle comme ça depuis toujours et qu'à l'heure où on nous rebat les oreilles avec l'importance tellement cruuuuciaaaaale de la filiation qui permet à chacun-e de savoir qui il est et d'où il vient, je trouve un peu fort de Clooney qu'on essaie de me faire entendre que le nom donné par mes parents à ma naissance n'aura été qu'un provisoire pis-aller en attendant que la pauvre petite bête égarée se soit trouvée un maître affectueux.

Car au risque de surprendre l'administration, je n'ai pas vraiment erré avec le poil terne et l'oeil chassieux avant de rencontrer l'homme que j'ai, avec un bonheur chaque jour renouvelé, épousé. J'ai même eu une vraie petite vie à moi, pendant laquelle j'ai fait des études, occupé plusieurs emplois, enseigné dans le supérieur, écrit des articles et des livres, créé une boîte...

La boîte que j'ai créée, arrêtons-nous y un instant. J'en ai eu l'idée et l'intention avant de rencontrer mon mari. Je l'ai inscrite aux registres avant de passer devant Monsieur le Maire. A l'époque, comme je n'étais pas mariée, je n'ai pas eu le choix, le "Mademoiselle" m'a été imposé : entre céder sur ma civilité et renoncer à créer mon entreprise, j'ai accepté de m'asseoir sur mon titre, au nom du pragmatisme (le pragmatisme, cet argument à tout faire qui permet de se dégonfler en toutes circonstances, sous prétexte d'efficacité). Cette entreprise, je l'ai ensuite développée avec mes petits bras musclés, mon énergie sur ressorts et ma tête de linotte, sans y associer jamais mon cher et tendre, car suis de celles et ceux qui ne mélangent pas l'amour et les affaires. Cette boîte a toujours porté mon nom, dans les documents administratifs comme dans sa désignation commerciale. Pourtant, un-e agent-e des Finances Publiques zélé-e, repérant par recoupements informatiques que j'avais récemment épousé Monsieur B***T prit l'initiative un beau matin de mettre à jour mon dossier. Il changea mon nom mais comme il était déjà 17 heures passées, oublia de modifier ma civilité avant de fermer sa base de données. Ainsi, je devins Mademoiselle B***T et reçus dans la foulée quelques avis d'imposition, formulaires de déclaration de TVA et autres courriers bleutés à ce curieux intitulé.

Mais qui est cette Mlle B***T qui reçoit du courrier chez moi et au siège de mon entreprise? La seule Mlle B***T que je connaisse, c'est ma fille... Et encore, elle porte le nom de son père et celui de sa mère. N'empêche, ce Mlle B***T dont on m'a du jour au lendemain affublée m'a révélé la nature fondamentalement patriarcale et insidieusement incestueuse (ouh la la! le gros mot) de la dialectique nom de jeune fille/nom d'épouse. En devenant Mlle B***T, je suis symboliquement devenue l'autre fille de mon mari. Pourtant, je dors (et pas que) dans son lit. Est-ce bien réglo? Est-ce bien ce que les fervent-es défenseur-es du mariage traditionnel et de la filiation archi-correcte veulent à tout prix sauvegarder en pleurant sur leur Livre quand on parle de mariage pour tous et de procréation médicalement assistée?

Des femmes qui portent le même nom que leurs enfants qui portent le même nom que leur père donc des femmes qui deviennent à leur tour les enfants anagogiques de leur conjoint? Le code Napoléon (mon meilleur ami) ne s'y était pas trompé en faisant de l'épouse un individu mineur placé sous l'autorité de son mari. Tient-on vraiment à cette survivance implicite des textes les plus infantilisants et méprisants pour les femmes et les plus contraignants et enfermants pour les hommes, à travers la perpétuation de la coutume du nom d'épouse? Il y a sans doute d'autres raisons au choix de prendre le nom de son conjoint ou de l'additionner au sien. A chacun-e de se faire une religion sur la question. Mais pour ce qui me concerne, le relent patriarcal de cette tradition est trop rebutant pour que j'y concède.

Pour la petite histoire, j'ai appelé le centre des impôts pour faire rétablir mon identité de Madame Donzel et je n'ai pas été d'une tendresse toute féminine, douce et fleurie, ce jour-là. Bref, j'ai gueulé. Quand j'ai raccroché mon mari m'a dit : "Ca ma vieille, faudra pas te plaindre si tu te tapes un redressement fiscal dans la foulée." Pragmatique, ce Monsieur B***T. Mais ce jour-là, Madame Donzel n'avait pas envie de s'asseoir sur ses convictions, ni sur son nom.

 

 

 

 

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