"Choc de simplification." Pas si simple, l'expression

France Inter, un matin tôt, des gens débattent de réforme du secteur immobilier. L'un parle de normes qui entravent ce marché. L'autre rétorque que ces normes permettent de prévenir des accidents… Je n'ai pas tout suivi, il était tôt, mais celui en faveur de l'allègement administratif parlait constamment de "choc de simplification". Et ça m'a réveillé.

Plus tard, sur le site Fairesimple.gouv.fr, j'ai appris que ce projet n'était qu'une composante d'un vaste chantier de simplification administrative engagé par François Hollande. L'expression vient donc du gouvernement. Encore plus surprenant.

L'écrivain Laurent Binet, blogueur au Nouvel Obs, consacre un billet à cette expression. Il considère ce projet (alléger la paperasse)  bien prosaïque pour employer le mot "choc", qui appartient au registre épique. On pourrait parler de "choc des titans", de "choc des civilisations", mais "choc de simplification", c'est exagéré. Pour lui, cette expression est un oxymore.

J'y vois plutôt une hyperbole. A son énonciation, l'expression donne l'impression qu'un processus est enclenché. Quoiqu'on fasse, le mille-feuille administratif passera à la moulinette de la simplification. L'expression frappe les esprits et fait comprendre l'enjeu. Attention, on va tous être impactés. Le portail du gouvernement le dit lui même : "Le choc de simplification va impacter la vie quotidienne de tous les Français." "200 mesures de simplification actées par le Gouvernement en juillet s'accélère" rajoute  le portail.  Countdown. On se prépare au choc.

Par ce projet, le gouvernement veut effacer son image de bureaucrates déconnectés et lents. Il veut pour cela donner l'impression que le projet est bien conduit en décrivant le projet avec le langage du conseil et de la gestion de projet. Le site portail est émaillé de mots comme "concrets" et "rapide". Ca sera donc efficace. Ces strates de normes existent depuis des années, mais on va s'arracher pour tout optimiser. Et ça ne sera pas du vent, mais du concret. Les recommandations stratégiques de beaucoup de consultants sont, elles-aussi, émaillées de "principes concrets." Et ça, c'est un oxymore !

Il faut bien sûr planifier cette simplification. On met alors en place un suivi du choc, des points d'avancement avec un objectif final qui détermine la fin du projet. Dans le jargon des consultants, c'est un rétroplanning.  Le "phasage" du projet est le suivant :

  • • 09 juillet au 15 septembre  campagne de consultation grand public,
  • • Fin août/ septembre : travail des ministères et du Collectif faire simple,
  • • Fin septembre/début octobre : annonce du premier train de mesures concrètes, avec un calendrier de mise en œuvre rapide

Une équipe de suivi du choc est mise en place. Elle est menée par un Conseil de la simplification coprésidé par le député Thierry Mandon et le chef d'entreprise Guillaume Poitrinal. "L’avancement de leur mise en œuvre (mesure par mesure), sera consultable en temps réel surfaire-simple.fr."  dit le portail du Premier Ministre, on y voit ensuite un lien mène vers le site de l'Elysée. Avec une belle photo et une légende en gros caractères : "Réunion ministérielle. Choc de simplification".

"Collectif faire simple", "Conseil de la simplification", "Suivi de la Simplification". Ces formules donnent l'impression qu'une abstraction nous gouverne. Une abstraction séduisante. Aujourd'hui on veut des vies simples et sans nuage. On ne lit plus les notices d'utilisation, on clique sans réfléchir ("intuitivement"). On veut des résumés en bullet points (quelques puces synthétiques) et des vies comme nos iPhones : avec un bouton pour tout faire et des applis pour tout résoudre.

L'intention est bonne,  le fantasme est dangereux. La Révolution française a balayé toute une masse d’institutions et de pratiques contraires à la liberté de travailler, d’entreprendre, de commercer. « Du passé faisons table rase. » Mais jusqu'où s'arrête la table rase… ? L'avenir sera simple et dégagé de nuage. Mais jusqu'où s'arrête le processus de simplification ?

Smiley simple

Le secrétaire d'Etat à la réforme de l'Etat et à la simplification Thierry Mandon a annoncé en juillet la mise en place d'une base de données commune à toutes les administrations d'ici 2017. Plus besoin de refaire les mêmes démarches qui nous prennent du temps inutilement.  Tout sera centralisé. "Normalement, si tout se passe comme je le souhaite, déclare Thierry Mandon à BFMTV , (..) au 1er janvier 2017 chaque Français déclarera une seule fois les données qui le concerne et les administrations viendront se servir dans cette base de données informatique protégée." Génial.

Mais cette simplification a son revers. La centralisation des données sur chaque citoyen comporte des dangers. L'étanchéité entre les services de l'administration sera–t elle garantie ? Du Big Data à Big Brother, il n'y a qu'un pas. Et si ces données tombaient en mauvaises mains ? Ca ferait un choc.

 

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