Entre les droites et le FN, une contamination datée

Jean-Pierre Stirbois en septembre 1983 à Dreux (20 ans au Front, Éditions nationales, 1993, p. 55)

En 1988, un document interne du FN donne cette définition du Rassemblement pour la République (RPR) : « Mouvement politique qui fait campagne sur les thèmes du Front national et pactise avec le socialisme et les lobbies une fois au pouvoir ». Aujourd’hui comme hier, les cadres du FN mettent en avant ce qu’ils considèrent comme une évidence : leurs adversaires politiques parleraient comme eux. L’enjeu est de taille : l’électorat de la droite dure… que Laurent Wauquiez et Marine Le Pen se disputent. Le contexte participe à la bataille : le séisme de la présidentielle est passé et continue de peser sur l'histoire du parti ; Florian Philippot s’en est allé. En ces temps de « refondation », le FN entend plus que jamais se démarquer et, en ce sens, faire la différence avec cette droite.

L’émergence du Front national, son installation et son ascension ont représenté un défi pour les formations de droite. À des moments précis de l’histoire, des représentants de cette famille politique se sont emparés de thématiques frontistes. La campagne présidentielle de 2007 représente une coupure fondamentale : la question identitaire s’installe dans le débat et devient, pour certains hommes et femmes politiques, un terrain d’entente au sein des droites. Quelle combinaison sémantique utilise Nicolas Sarkozy ? Deux mots – « identité » et « nationale » – qui appartiennent à la rhétorique des droites. Ils excluent celui qui est autre : l’étranger. Le « nous », les Français, s’oppose au « eux », les immigrés. L’association entre identité nationale et immigration est transparente. La droite républicaine fait sienne un marqueur idéologique du Front national.

Le degré d’intimité entre la droite et l’extrême droite varie en fonction de la dynamique électorale du Front national. Plus il engrange de voix, plus l’attitude de la droite envers la formation lepéniste peut se montrer généreuse. Cette histoire commence donc timidement avec quelques alliances passées inaperçues. Les 13 et 20 mars 1977, le Front national s’engage pour la première fois de son histoire dans les élections municipales. Il s’allie avec la droite dans certaines communes. Des conseillers municipaux FN sont élus sur des listes d’union des droites à Toulouse, Millau, Forcalquier, Donzenac et Villefranche-sur-Mer. Cet épisode est à peine connu. À ce moment, le FN n’est pas audible et suscite peu d’intérêt. À Paris, la liste FN « Paris aux Parisiens » recueille 1,86% des voix.

L’émergence politique du parti lepéniste, au début des années 1980, annonce la suite. Le 6 mars 1983, la liste Le Pen « Paris aux Parisiens ! Les Français d’abord ! » obtient 11,26 % au premier tour des municipales. C’est le « premier grand résultat » du FN. Peu avant l’élection, Jean-Marie Le Pen noue des contacts avec le RPR pour négocier un « arrangement », c’est-à-dire une fusion des listes pour le second tour. Plus précisément, juste avant le premier tour, le président du FN rencontre Paul Violet, conseiller du vingtième arrondissement et un des responsables de la campagne de Didier Bariani. Un « accord verbal fort » est passé, « disant que Chirac voulait faire le grand chelem à Paris pour montrer aux socialistes sa force, et à l’UDF qu’il était le patron », explique le responsable de la permanence du président du FN Jean-François Touzé. L’« accord » reste sans suite aux lendemains des résultats.

Début septembre, des municipales partielles se déroulent à Dreux, en Eure-et-Loir, après l’annulation par le tribunal administratif du scrutin de mars, pour cause d’irrégularités. Jean-Pierre Stirbois s’était alors présenté sur une liste menée par René-Jean Fontanille (RPR) avec ce slogan de campagne « Inverser le flux de l’immigration à Dreux ». Six mois plus tard, le secrétaire général recueille 16,72 % des voix sur une liste autonome. Ses meilleurs résultats se situent dans les bureaux de vote des « plateaux », les quartiers populaires de Dreux. Le débat « immigration = chômage = insécurité » est au cœur de sa campagne, illustrée par l’affiche « 2 millions de chômeurs, ce sont 2 millions d’immigrés de trop ! La France et les Français d’abord ! ». Pour le second tour, le FN fusionne avec la liste RPR et des non-inscrits. La liste d’union Front national-divers droite remporte les élections et obtient 31 élus. Jean-Pierre Stirbois est nommé maire adjoint à la protection civile.

Si cette élection annonce le début de la percée du Front national en France, elle expose, aussi, les premières réactions de ceux qui se présentent comme les adversaires politiques du parti de Jean-Marie Le Pen. Le soir des résultats, Lionel Jospin, premier secrétaire du Parti socialiste, exprime son inquiétude, considérant que la « droite française est un peu malade de l’extrême droite ». Simone Veil ajoute qu’il aurait mieux valu que son parti perde ces élections. Sa position est loin d’être partagée au sein de sa famille politique. Jacques Chirac juge « excessive » la polémique autour de cette élection municipale. Le président du RPR précise un peu plus sa pensée, annonçant un des tout premiers positionnements de la droite républicaine vis-à-vis du FN. Cela « n’a aucune espèce d’importance d’avoir quatre pèlerins du FN à Dreux, comparé aux quatre ministres communistes au Conseil des ministres ». D’ailleurs, précise-t-il, personnellement, il n’aurait « pas du tout été gêné de voter » pour cette liste. Et si une situation analogue se répétait ailleurs, Jacques Chirac trouverait « tout à fait naturel » une fusion entre les listes RPR et FN. Jean-Yves Le Gallou, membre du Parti républicain (PR) et futur idéologue de la « préférence nationale », considère que l’alliance FN-RPR lui « paraît tout à fait naturelle ». L’important n’est pas là mais dans sa finalité : arracher la ville au PS. Une union des droites s’annoncerait donc opératoire dans la stratégie globale de l’opposition, à savoir abattre son ennemi commun : la gauche « socialo-communiste ».

La suite du hold-up idéologique de la droite sur le FN se poursuit sur un autre terrain : celui de la sémantique. Au début des années 1990, le RPR et l’Union pour la démocratie française (UDF) radicalisent leurs discours sur l’immigration. Au sein de ces formations, certains reprennent à leur compte la forme et le fond du discours lepéniste. Jean-Marie Le Pen « n’ayant pas le monopole de ces thèmes », explique alors Jacques Chirac, il « faut se les approprier »Une vingtaine d'années plus tard, le résultat est là : le mimétisme lexical pratiqué par la droite sur des thématiques frontistes est irréfutable. L’UMP devenue LR, mais aussi des mouvements se réclamant de « droite » créés dans les années 2010 – la Droite populaire, la Droite forte et la Droite sociale – s’inscrivent dans ce schéma. Des mots-clés reviennent régulièrement : immigration, insécurité, identité, invasion, frontières, islam, etc. Il ne s’agit pas seulement de décomplexer cette droite comme entend le faire l’ancien président de l’UMP Jean-François Copé. Leurs propos radicalisent l’offre et le débat politiques.

Cette viralité est loin d'être unilatérale. Rappelons-nous du discours de Villepinte prononcé par Marine Le Pen le 1er mai : la présidente du FN reprend mot pour mot des passages du discours de campagne de François Fillon (au Puy-en-Velay, le 15 avril). Au sein du FN, il n’est pas question de contamination politique. L’explication des responsables frontistes est claire. C’est un « clin d’oeil assumé à un bref passage (...) d’un discours sur la France » de la part « d’une candidate de rassemblement qui montre qu’elle n’est pas sectaire ». Louis Aliot ne fait pas que le confirmer. Avec une « partie de la droite », le numéro deux du parti précise que le FN a « exactement la même vision de l'identité de la nation et de l'indépendance nationale ».

La sémantique adoptée et adaptée a son importance. Des slogans, symboles, figures historiques et des mots en partage au fil des discours entre droite et extrême droite, aujourd’hui entre Les Républicains et le Front national, apparaissent et circulent. Chacun empiète sur le terrain de l’autre, surenchérit et se réapproprie les concepts de son adversaire politique, parfois à l’identique ou en les déformant. Certes, le FN a atteint un de ses objectifs : déplacer et installer le débat à droite. Mais aujourd'hui, cela ne suffit plus

 

 

 

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