Le département du Cantal, une singularité frontiste ?

Gilles Lacroix et Dorothée Gallais, candidats FN à Naucelles.Mars 2015

Il n'y a pas si longtemps, le Cantal faisait partie des départements au sein desquels l'implantation du Front national et le vote FN étaient quasi-inexistants. Ses représentants se comptaient sur les doigts d'une main. Les résultats du FN figuraient parmi les plus faibles de France. Pour les cantonales de 2008, aucun candidat ne se présente. Pour celles de 2011, un porte les couleurs du FN. Aux dernières municipales, le parti de Marine Le Pen se remarque par son absence.

 

          Petit tableau récapitulatif de la (non) présence du FN et de ses résultats dans le département du Cantal :

Cantonales de 2004 (canton d'Aurillac 1) : Thierry Kreminski 182 voix (5,15 % des voix).

Cantonales de 2008 : aucun candidat.

Cantonales de 2011 (canton de Montsalvy) : Thierry Kreminski 135 voix (5,15% des voix).

 

Législatives de 2007 (premier tour - première circonscription du Cantal) : 539 voix (1,33% des voix).

Législatives de 2012 (premier tour - première circonscription du Cantal) : 2164 voix (5,41% des voix ).

 

          Résultats des élections européennes et présidentielles du FN dans le Cantal

Européennes de 2009 : 3,54%

Européennes de 2014 : 19,42%

 

Présidentielles de 2007 : 8,17 %

Présidentielle de 2012 : 15,12 %

 

 

          Aujourd'hui, le FN est présent dans six des quinze cantons. Entre 150 et 200 adhérents au FN sont à jour de cotisation. Depuis début janvier, une vingtaine de nouveaux adhérents est venu se greffer à ce noyau. Un bureau serait en passe d'être créé. L'objectif affiché est de faire plus de 5%. En réalité, le résultat des dernières Européennes est secrètement visé. À l'issu du scrutin de mars 2015, 30 conseillers départementaux siégeront à l'Hôtel du département.

  Cette nouvelle configuration résulte, pour une bonne part, du travail du frontiste Gilles Lacroix, « chargé de mission » pour organiser les élections et candidat sur le canton de Naucelles avec son épouse Dorothée Gallais. Tous deux tiennent l'épicerie de Saint-Projet-de-Salers - également relais poste - depuis avril 2013 ; un endroit de convivialité mais surtout un lieu de passage, de rencontre et de discussion dans cette commune rurale comptant un peu plus de 100 habitants.

  Avec ses 6 binômes titulaires et ses 12 suppléants, le FN entend se montrer comme la première formation politique du Cantal. Les hommes et femmes du FN affichent leur présence dans les cantons ruraux (Mauriac, Maurs, Naucelles, Rom-ès-Montagnes, Saint-Paul-des-Landes et Vic-sur-Cère) dans lesquels le FN avait réalisé des résultats « corrects » aux dernières législatives et à la présidentielle de 2012.

  Par exemple, en avril 2012, 33 % des habitants de Vic-sur-Cère ont voté FN du côté de Badailhac et 27,6 % à Saint-Cirgues-de-Jordanne. Josyane Combelle réside dans ce canton - à Thiézac exactement - depuis quelques années avec son époux. Cette retraitée a adhéré au FN en 2007. Il y a cinq ans, elle quitte le Val-de-Marne pour s'installer définitivement dans cette petite commune du Cantal où elle passait ses vacances. La sexagénaire ne « veut pas que le Cantal devienne comme ce qu'on a connu là-bas ». Aux législatives de 2012, elle est suppléante de Philippe Drouault (FN). Elle est, pour ces départementales, candidate FN avec son époux Patrice.

Jeanne Meyniel est, elle, suppléante du binôme Pierre Maury - Gisèle Mathon dans le canton de Mauriac. Cette femme, militante de longue date et candidate FN en 1992 sur le canton d'Aurillac 1, dit avoir accepté immédiatement la proposition de Gilles Lacroix. Elle rajoute que si elle est élue, elle siégera. Jeanne Meyniel est courtisée par les médias depuis quelques semaines. La raison ? Elle sera centenaire le 4 janvier ! Jeanne Meyniel est la doyenne nationale des candidates aux élections départementales. Une occasion de rappeler qu'entre ses suppléants et candidats, le FN est le parti qui accueille le plus la catégorie des « plus de 80 ans » pour les élections de mars 2015.

Mis à part quelques cas, la plupart des candidats et candidates sont des inconnus, ne résident pas tous dans les cantons qu'ils défendent et ne sont pas encartés au FN. Deux ou trois sont des anciens maires. Une candidate vient de l'UMP : Karima Galdeano à Riom-ès-Montagnes. Elle est arrivée du Var avec son époux François (suppléant) il y a quelques mois sur le secteur de Riom-ès-Montagnes. Elle était à l'UMP mais n'avait pas de mandat.

 Aussi, les trois quart des 24 candidats frontistes n'ont pas d'expérience politique. Aucun n'est élu. Le Cantal se différencie donc également sur ce point puisque, pour les élections départementales, la plupart des candidats FN - à l'échelle nationale - sont des conseillers municipaux. Le FN transforme une de ses faiblesses en force. Ces hommes et femmes cantaliens ne sont certes pas des professionnels de la politique. Mais ils sont, avant tout, des personnes « sincères, lucides » qui représentent leurs électeurs. Elles sont « issues du peuple, sans faire du populisme, au sens où ce ne sont pas des élites qui se retrouvent à la même table en train de plaisanter bien que n'étant pas du même bord politique » explique Gilles Lacroix. « On entend rassembler tous les patriotes, quel que soit leur bord politique » continue le candidat FN. « Parce que c'est un débat qui dépasse les idées avec cette seule question : savoir ce que l'on va devenir. Est-ce que les politiques savent vraiment ce que veulent les gens lambda ? Certains auraient dit les "sans-dent", les gens qui se lèvent le matin pour travailler, ou les retraités à qui on vient d'amputer une partie de leur retraite. Les candidats qui se présenteront sont parmi eux ».

 Le message frontiste est clair : lorsque les électeurs déposent un bulletin FN dans l'urne, dans le Cantal ou ailleurs, ils choisissent (et votent) pour des personnes qui ont les mêmes préoccupations qu'eux ; des candidats qui leur ressemblent...

 

Radioscopie du canton de Naucelles et portrait de son candidat

 

          Entre la présidentielle de 2012 et les Européennes deux ans plus tard, le score du Parti de Marine Le Pen a progressé de 6,23 points dans la municipalité de Naucelles, dont les plus de soixante ans représentent 23,83 % de la population : 12,11 % à la dernière présidentielle et 18,34 % aux élections européennes. Les deux résultats se situent en dessous de la moyenne nationale.

    Bruno Faure, le conseiller général sortant du canton de Salers est maire de Saint-Projet-de-Salers depuis mars 2001. En 2008, sa liste - qui rassemble des personnes de différentes sensibilités de droite - est élue. Parmi les conseillers municipaux figure un certain Gilles Lacroix, aujourd'hui candidat FN sur le canton de Naucelles... où se présente également Bruno Faure sous l'étiquette UMP.

    Gilles Lacroix ne portait pas l'étiquette Front national en 2008, mais celle de « divers droite ». Il est nommé deuxième adjoint. Pour les municipales de 2014, Bruno Faure se présente à nouveau. Il est est réélu maire. Gilles Lacroix - présent sur sa liste mais qui n'est pas encarté au Front National - arrive en dernière position. Il n'est pas nommé adjoint. Il démissionne le jour même de la mise en place du Conseil municipal. Un an plus tard, il se présente sous l'étiquette FN face à son ancien colistier. Sa candidature FN résulte-t-elle de rivalités personnelles ? D'un certain opportunisme politique ? Quoiqu'il en soit, le FN montre, une nouvelle fois avec l'exemple de Gilles Lacroix, qu'il reste une structure politique particulièrement ouverte, accueillante... et la rapidité d'une possible ascension en interne de ses adhérents.

   Quant au principal intéressé, il se définit comme un « patriote, attaché au bleu-blanc-rouge ». Gilles Lacroix tient à rejeter l'étiquette d'extrême droite dans laquelle, affirme-t-il, il ne se reconnaît nullement. Il se dit d'ailleurs « ravi » de constater que le classement en préfecture ne range plus le Front national à l'extrême droite. Ses propos surprennent. Car l'homme n'est, en aucun cas, un néophyte en politique. Avant d'être au FN de Marine Le Pen, Gilles Lacroix servait le FN de Jean-Marie Le Pen... Il a également porté les couleurs et les valeurs politiques d'un autre parti. Retour une vingtaine d'années en arrière.

   Nous sommes à Vitrolles. Catherine Mégret est maire de cette ville des Bouches-du-Rhône depuis février 1997. Gilles Lacroix est un de ses adjoints, chargé des actions de proximité et de la vie associative. En décembre, il est mis en examen (avec d'autres) pour « complicité de violence en réunion, avec arme et préméditation » et « complicité de destruction de biens » après l'agression présumée de routiers grévistes. Garde à vue, présentation au parquet et liberté : « Ça s'est terminé par un non-lieu quelques mois plus tard. Cela a servi à nos adversaires pendant les élections et ça s'est clôturé après très vite. Dans la mesure où il y a eu un non-lieu je ne vois pas pourquoi on en parle encore presque vingt ans après », insiste aujourd'hui Gilles Lacroix qui a pourtant sa petite idée. En ressortant le passé de certains candidats FN, certains chercheraient à nuire à un parti en pleine ascension... Peu de temps après, par une décision du Tribunal d'Instance de Martigues (1999), Gilles Lacroix est rayé des listes électorales de Vitrolles - avec six autres conseillers municipaux FN - parce qu'il ne résidait pas à Vitrolles[1]. Il lui faut voir ailleurs.

    Dans un article du Point[2], les journalistes François Dufay et Thierry Noir reviennent sur les diverses candidatures des anciens du FN pour les Municipales de 2001. Après le cas d'Hubert Fayard (premier adjoint de Catherine Mégret en 1997-1998), candidat dans le premier secteur de Marseille, ils évoquent un « autre adjoint de poids » de l'épouse de Bruno Mégret qui n'est autre que Gilles Lacroix, présenté comme la « bête noire des jeunes des cités ». L'homme se présente, à ce moment, dans un village voisin de quelques kilomètres de Vitrolles, à Rognac. Il sait qu'il a ses chances. Mais Gilles Lacroix n'est plus, à ce moment, au FN. Car entre la fin des années 90 et le début des années 2000, l'histoire du parti de Jean-Marie s'est quasiment interrompue : il y a eut la scission.

  Fin 1998, deux visions politiques, deux hommes, deux camps s'affrontent. Le numéro deux du FN, Bruno Mégret créé le MNR (Mouvement National Républicain) et emmène avec lui de nombreux cadres, adhérents et militants du FN. Gilles Lacroix est de ceux-là. Il sera une des 450 têtes de liste, investies par le MNR, pour les Municipales de 2001. Le programme se résume à ces quelques mots : « Plus de sécurité, moins d'impôts, moins d'immigration ».

  Bruno Mégret citera souvent l'exemple de ce militant et son résultat de 25%, obtenu en 2001 - un des « plus beaux scores MNR » - pour montrer la vitalité de son parti. Le patronyme Lacroix s'insère donc dans la liste des transfuges MNR-FN... au sens large du terme puisque Pierre Lacroix, le père de Gilles Lacroix, est candidat MNR dans le Cantal à Girgols pour les Municipales de 2001. Il est aujourd'hui suppléant FN dans le canton de Maurs.

    Un Mouvement National Républicain qui se situe, sans aucun doute, à l'extrême droite de l'échiquier politique ; une formation politique honnie depuis toujours par ceux du FN...

 

Merci à Bruno Leroy, journaliste à La Montagne, pour ses précieuses informations

 

[1]    Libération, 25 février 1999.

[2]   « Et si l'extrême droite gardait ses villes », 30 juin 2000.