SIBERIE - LES ROUTES DE L'EXTREME

L'équipe de France Télévisions Moscou a suivi un chauffeur routier russe pour un périple de 1300 km entre Iakoutsk et Batagaï à travers les routes enneigées de Iakoutie.

Making of du reportage de Luc Lacroix, Patrice Acheré et Alexandra Dalsbaek diffusé sur France 2 dans le 20 Heures du 24 mars 2021.

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Le trajet commence à Iakoutsk et se termine à Batagaï au Nord de la République de Sakha (Iakoutie). Mikhaïl, le chauffeur routier que nous allons suivre nous annonce que le voyage va durer quatre jours minimum.

Le trajet de Mikhaïl entre Iakoutsk et Batagaï (1300 km en direction du nord)

Chaque hiver Mikhaïl transporte des produits alimentaires vers les villages du nord de la Iakoutie. Durant cette période, ces villages sont accessibles grâce aux zimniks, des routes d'hiver qui passent par les rivières gelées de cette région du nord-est de la Sibérie. Les températures peuvent y descendre en-dessous de - 60 degrés ! Ca peut sembler paradoxal, mais pendant la belle saison, entre mai et novembre, les villages du nord de la Iakoutie sont encore plus isolés. Les routes gelées pendant l'hiver disparaissent en été sous l'eau des rivières et des marécages. Batagaï n'est alors accessible qu'en avion et les prix des aliments transportés par les airs sont multipliés par dix.

Un exemple : le kilo de pommes de terre. En hiver il vaut 110 roubles, en été il passe à 310 roubles, soit 3,50€. A ce prix là, la pomme de terre devient un produit de luxe ! Durant les mois d'hiver, il faut donc faire des provisions pour toute l’année.

Mikhaïl (à gauche) surveille le chargement de son camion.

La veille du départ Mikhaïl doit charger son camion à Iakoutsk : il emporte de la bière, des fruits et légumes, des chips... Douze tonnes au total. Des produits qui ne doivent surtout pas geler. L'intérieur de son camion est donc chauffé pour qu'il y fasse entre 5 et 8 degrés. Pour arriver à cette température, Mikhaïl a bricolé son camion frigorifique en camion chauffant. Une fois le chargement terminé, Mikhaïl ne coupera le moteur que quatre jours plus tard, à son arrivée à destination. Il est indispensable de préserver une température constante et suffisamment élevée à l'intérieur du camion. A l'extérieur au cours de notre parcours il fera jusqu'à - 42 degrés.

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Installation de nos caméras sur le pare-brise du camion de Mikhaïl.

Jour 1 jeudi

Le lendemain, après les derniers préparatifs (il faut prévoir du carburant pour 4 jours, de l'eau, de la nourriture...) le trajet commence par la traversée de la Lena gelée pour rejoindre la R504 “Kolyma”, la tristement célèbre “Route des os” construite sous Staline par des prisonniers du goulag entre Iakoutsk et Magadan.

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Traversée de la Lena gelée en quittant Iakoutsk.

La R504 est très mauvaise, nous suivons le Kamaz de Mikhaïl à 60 km / heure maximum.

L'un des rares cafés au bord de la R504 et devant notre UAZ, la camionnette dans laquelle notre équipe suivra Mikhaïl jusqu'à destination.

Le premier soir nous dormons dans un autre café routier, 100 km après Khandyga (Хандыга) l'un des derniers villages avant le zimnik. Nous avons cru jusqu'au dernier moment qu'il faudrait dormir dans la voiture mais Mikhaïl a convaincu son ami et patron du café de nous héberger (il a décidé de fermer au début de la pandémie).

 

Jour 2 vendredi

Nous prenons la direction du nord. Nous allons rouler près de 800 km sur le zimnik proprement dit, une route de neige et de glace qui traverse les forêts et les rivières gelées au milieu des montagnes de Iakoutie.

Si tout va bien nous serons à Batagaï samedi soir. Plusieurs locaux nous ont souhaité bonne chance en ajoutant que cette route est terrible (aucun réseau jusqu’à Batagaï, mais nous avons prévu un téléphone satellite en cas de problème).

Dès le début du zimnik, la route commence à se dégrader, et le pire est encore à venir ! Les routiers transportent non seulement des produits alimentaires vers le nord mais aussi des matériaux de construction et même des voitures.

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Sur le zimnik, la solidarité entre routiers est indispensable et peut même être une question de vie ou de mort. En cas de panne par - 50 degrés, le chauffeur ne peut survivre que deux à trois jours sur ses réserves de carburant.

Mikhaïl nous explique que s'il a un problème il essaye de s'arrêter à proximité d'arbres pour avoir de quoi se chauffer dans le pire des cas. Il arrive qu'on ne croise personne durant plusieurs heures, surtout la nuit. Alors quand Mikhaïl remarque un poids lourd arrêté au bord de la route, il s'arrête systématiquement pour s'assurer que tout va bien.

Non loin de Tiopli Klioutch (Тёплый Ключ) - le dernier village avant de quitter la R504, nous remarquons ces routiers qui se sont arrêtés à cause d'un problème technique. Ils en profitent pour ajouter des chaînes à leurs pneus.

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Quelques kilomètres plus loin alors que nous cherchons un beau point de vue pour filmer Mikhaïl, notre UAZ s'embourbe dans la neige sur un pont. Notre chauffeur Andreï parvient à nous sortir de là en une quinzaine de minutes.

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Andreï au volant de son UAZ

Deux bonnes heures de route plus tard nous voilà sur le col Grand Olchan (Большой Ольчан), l’une des parties les plus belles du trajet... Mais aussi l’une des plus spectaculaires et dangereuses pour les chauffeurs de poids lourds.

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Il y a quelques années, un conducteur a perdu le contrôle de son camion à cet endroit. Il est tombé dans le ravin. Le chauffeur est mort dans l’incendie de son véhicule. C'était un ami de Mikhaïl. Les routiers qui passent par là laissent des objets sur la stèle funéraire en hommage à leur camarade victime de cette route impitoyable.

La carcasse du camion est toujours visible en contrebas de la montagne.

Au bord de la route, la sculpture d’un cerf symbolise la communauté des éleveurs de rennes Evènes de la rivière Tompo. Les routiers laissent des cadeaux à ses pieds afin d'apaiser les esprits locaux et demander leur aide sur la route.

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Mikhaïl repart après une courte pause.

 

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Le café de Topolinoïe (Тополиное) l'un des rares café du zimnik : il n'y en a que deux sur 800 kilomètres !

Après des heures de route dont 135 km parcourus sur la rivière Delinïa gelée (река Делинья), nous trouvons refuge au bord du lac Emandja (озеро Эманджа) à côté d’une station météo perdue au milieu de nulle part.

Mikhaïl passe la nuit dans son camion, dont il ne coupe pas le moteur. La température cette nuit de mi-mars descend jusqu’à - 42 degrés et il est particulièrement difficile de tourner par ce froid : les caméras sont froides et si on veut tourner à l'extérieur puis à l'intérieur l'objectif est instantanément couvert de buée à cause du choc thermique. Les câbles peuvent geler et casser. Les mains gèlent aussi rapidement malgré les gants !

Jour 3 samedi

La station météo du lac Emandja à six heures du matin.

Durant l'hiver la station météo du lac Emandja est accessible par le zimnik. Au printemps, avec la fonte, la route disparaît et le lac est totalement isolé.

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Nous repartons le plus tôt possible. Il reste plus de 400 km à parcourir dont une bonne partie à 10 km / heure maximum et Mikhaïl s'inquiète pour son chargement car il a du mal à régler la température de son camion : il y fait 10 degrés, c'est un peu trop chaud et les pommes de terre risquent de germer. Mikhaïl voudrait arriver à Batagaï dimanche matin au plus tard.

De très longues parties de la route se font sur des rivières gelées (près de 200 km au total) quand les températures remontent à partir du mois d’avril il devient très difficile de circuler et les camions restent souvent coincés à cause du dégel.

Mikhaïl s'arrête pour faire le plein. Il emporte toujours du carburant en plus de ce que peut contenir son réservoir. Il utilise un mélange de kérosène et de gazole : ça ne gèle pas!

Il vérifie aussi l'état des roues et des freins de son camion.

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Des collègues routiers.

Au bord de la rivière Nelguessé (река Нельгесе) le café Tcholgon. Tenu par des chasseurs, il est ouvert uniquement l'hiver. Les routiers peuvent se reposer un peu, manger et échanger des infos sur la route.

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Jour 4 dimanche

Après quatre jours de trajet pour 1300 km et une dernière portion de route interminable (100 km parcourus en plus de 7 heures) Mikhaïl arrive à destination. Batagaï est un village de 4000 habitants situé au nord du cercle polaire arctique. Il a été construit à partir de 1939 par des prisonniers sur le pergélisol, une terre gelée en permanence. En septembre dernier, nous avons tourné sur place un reportage sur la Batagaïka un immense cratère formé par la fonte du pergélisol.

Dès 1934, les Soviétiques ont commencé à extraire de l'étain dans la région.

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A l'arrière de l'un de ses magasins, Alexeï, un commerçant local surveille le déchargement du camion de Mikhaïl. C'est lui qui a passé commande pour les produits transportés.

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Alexeï est aussi propriétaire d'un lednik ; c'est un tunnel creusé dans le pergélisol qui permet de conserver des produits alimentaires congelés toute l'année, puisqu'il y fait autour de -20 degrés en permanence. Alexeï peut donc conserver dans son lednik les aliments que les routiers lui livrent durant l'hiver, jusqu'à l'hiver suivant.

Devant l'entrée du lednik d'Alexeï

Alexeï et sa marchandise

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À Batagaï on congèle tout, de la viande aux biscuits et nous en avons parlé dans ce reportage tourné avec un autre commerçant de Batagaï l'année dernière.

Batagaï

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Buste de Lénine devant la Maison de la culture de Batagaï

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Dimanche soir, Mikhaïl passe la nuit à Batagaï. Il pourra enfin couper le moteur de son camion (dans un garage chauffé) avant de reprendre la route lundi matin pour rentrer à Iakoutsk.

 

Texte et photos A. Dalsbaek

Le reportage disponible sur notre page Facebook:

Publié par Bureau Moscou / Catégories : Non classé

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