« Salles de shoot » : l’Europe se concerte

Laisser la possibilité aux toxicomanes de se shooter dans les meilleures conditions possibles ? Cela peut surprendre, mais l’idée fait son chemin… La première réunion du projet européen d’implantation des salles de consommation de drogue a eu lieu à Paris.

Ce projet, du nom de « Solidify », a pour objectif d’aider les villes européennes à accueillir des Salles de Consommation à Moindre Risque (SCMR), plus communément appelées « salles de shoot ». Ces salles permettent aux toxicomanes ne voulant, ou ne pouvant plus décrocher de leurs produits, de s’injecter ou d’inhaler leur drogue dans les meilleures conditions sanitaires possibles. Cette réunion a permis à certaines villes européennes de se joindre à d’autres ayant déjà franchi le pas.

La Belgique expérimente

En Belgique, même si Bruxelles se montre intéressée, c’est la ville de Liège qui s’est imposée comme pionnière. Le Bourgmestre, Willy Demeyer, qui avait déjà mené le projet Tadam, (projet de délivrance contrôlée d’héroïne) de 2011 à 2013, se dit être un fervent défenseur des salles de consommation de drogues. Il veut en effet relancer rapidement une nouvelle expérience pilote. Ce qui, selon un rapport d’étude universitaire de Gand et de l’UCL, relayé par la RTBF, serait réalisable. Cette étude, commandée par le gouvernement fédéral, envisage la possibilité d’établir des salles de shoot dans les cinq grandes villes du pays. Elle souligne également l’efficacité de ces salles de consommation : baisse des overdoses, meilleures conditions d’hygiène et diminution des seringues abandonnées ou des troubles sur la voie publique. Mais malgré une certaine volonté, le Belgique reste encore frileuse par rapport à ses voisins européens…

La Suisse, pionnière

La première salle de shoot a été inaugurée à Berne, en 1986, époque où le marché de la drogue connaissait une augmentation sans précédent. Elle avait pour but de limiter les trafics en rue et de faire table rase des  nombreux squats implantés dans la ville. Les toxicomanes venaient dans ces salles spécialisées et avaient l’opportunité d’échanger leurs vieilles seringues contre des neuves, ce qui a permis de diminuer les contaminations par le virus du SIDA, qui se propage vite à l’époque. Résultat : le nombre d’overdoses a été divisé par 2 entre 1991 et 2014 en Suisse, la mortalité due au SIDA chez les toxicos a également baissé, et la petite criminalité liée à la consommation de drogue à diminué, ce qui a contribué à sécuriser l’espace public. Si l’idée suscitait quelques réticences à l’époque, ces salles de consommation semblent aujourd’hui plus acceptées par la population helvète, consciente de l’impact médical positif de l’intiative.

Pays-bas, trop laxiste ?

D’autres pays européens ont rapidement suivi la Suisse. C’est le cas de l’Allemagne, qui a ouvert sa première salle en 1994 (même si légalement reconnue qu’en 2000), de l’Espagne ou encore des Pays-Bas, qui comptabilise aujourd’hui plus de 35 salles de consommation. Parfois critiquée pour un certain laxisme au sujet de la consommation de drogues, la loi néerlandaise se base sur deux principes : la consommation de drogue relève du domaine de la santé publique, non de la criminalité, et les drogues sont divisées en deux catégories, dures et douces.  Mais malgré un apparent laxisme, cette réglementation s’avère efficace. D’après l’IDPC (International Drug Policy Consortium), le virus du SIDA détecté chez 8,6% des consommateurs de drogues injectables en 1986 avait totalement disparu en 2000. Et seulement 94 décès liés à la drogue ont été enregistrés en 2010.

 

La salle de shoot du 10e arrondissement de Paris. (VOISIN / PHANIE)

La salle de shoot du 10e arrondissement de Paris. (VOISIN / PHANIE)

La France fait le bilan

Ouverte en octobre 2016 à Paris dans le cadre de la loi santé de janvier 2016 pour une expérimentation de six ans, la première salle de shoot en France enregistre une moyenne de 165 passages par jour. Un bilan plutôt positif selon la mairie de Paris qui voit ceci comme étant « un important progrès en termes de santé publique », selon les déclarations du maire socialiste de l’arrondissement, Rémi Féraud, relayées par Le Monde. L’autre point positif de l’expérimentation est que toute consommation à l’intérieur de la structure est une consommation de moins dans l’espace public. Six mois seulement après l’ouverture de la salle, la mairie annonçait déjà une baisse de 60% de seringues retrouvées dans la rue. Mais les opposants au projet n’ont pas disparu pour autant. Plusieures protestations ont été émises par le voisinage pour des raisons de nuisances et de sécurité, qui exige le déménagement de la structure.

Portugal, un cran plus loin

Du cannabis à l’héroïne, la consommation de toutes ces drogues est devenue légale au Portugal. En 2000, le pays a décidé de dépénaliser l’achat, la détention et l’usage de stupéfiants pour la consommation individuelle, considérant, à l’instar des Pays-Bas, les consommateurs de drogues comme des malades plutôt que des criminels. Leur idée est simple : aider à accompagner plutôt qu’à sanctionner. Et le résultat s’avère concluant. Le taux d’infection au VIH aurait chuté à partir de 2001, année ou la loi est entrée en vigueur. Selon des chiffres relayés par Francetvinfo, le Portugal compterait aujourd’hui 50.000 héroïnomanes, soit deux fois moins qu’en 1999. En outre, le taux de décès liés à la drogue serait cinq fois plus faible que la moyenne de l’Union Européenne.

L’Europe comptabiliserait un peu moins d’une centaine de SCMR (Salle de Consommation à Moindre Risques) contre une dizaine dans le reste du monde. Une ouverture d’esprit bien perçue et qui semble porter ses fruits. Toutefois, le débat sur la consommation de drogues reste sensible politiquement, et la distinction entre consommation et vente doit être claire afin d’éviter tout amalgame.

 

Q. Barrea et V. Lerouge

A lire aussi

  • Aucun article

A lire aussi

  • Aucun article