Lynchages à répétition au nom des vaches sacrées

Les lynchages de musulmans par la foule se multiplient en Inde.

Les lynchages perpétrés par des groupes d'hindous extrémistes se multiplient ces derniers mois en Inde. Le plus souvent envers les musulmans, accusés de porter atteinte aux vaches, considérées comme sacrées. Mais ces agressions ultra violentes cachent une tendance plus profonde : la montée du racisme et du nationalisme.

État d'Haryana, au nord-ouest du pays. Quatre jeunes frères, musulmans, sont sur le retour après avoir fait quelques emplettes pour l'Aïd el Fitr, la fête religieuse qui célèbre la fin du Ramadan. Tandis qu'ils sont assis dans le train qui les ramène chez eux, un groupe d'hommes vient à leur rencontre. Le ton monte. La dispute, qui commence par un différent au sujet des sièges, glisse sur des propos racistes et nationalistes. Ils les accusent, à tord, de transporter de la viande de bœuf, des animaux sacrés de l'hindouisme. Un homme bloque la porte du train. Il sort un grand couteau. Junaid, l'un des frères, est poignardé à la poitrine à plusieurs reprises, puis jeté sur le quai. L'adolescent de 16 ans meurt sur place. Les autres frères sont blessés. Durant la scène, aucun passager n'est intervenu. Ils auraient même encouragé les agresseurs.

Ce meurtre commis le 22 juin a choqué le pays. En réponse, des citoyens ont décidé de protester contre les attaques envers les musulmans. Par le biais d'un événement Facebook écrit en anglais, hindi et arabe, ils ont appelé à descendre dans les rues avec comme slogan  #NotInMyName ("Pas en mon nom"). Un cri entendu. Des milliers de manifestants ont protesté dans une douzaine de villes dont Calcutta, Mumbai, ou New Delhi, la capitale.

La réponse de l'Inde à la haine, la peur et la violence ! Victoire à l'Inde. 
- Randeep S Surjewala

Le meurtre du jeune Junaid n'est pas isolé. Depuis des mois, l'Inde est le théâtre de faits divers tragiques mêlant vache, foule, et lynchage de musulmans. Une tendance que l'initiative #NotInMyName n'a pas arrêtée. Le lendemain des manifestations, Mohd Allimuddin, un négociant en viande suspecté de transporter du bœuf est extirpé de force de son van. Lynché par une trentaine de personnes, il est déclaré mort à son arrivée à l'hôpital. L'avant-veille, c'est la maison d'Usman Ansari, propriétaire musulman d'une laiterie qui est prise d'assaut par plusieurs centaines de villageois frénétiques. On l'accuse alors d'avoir tué une de ses vaches qui gisait près de sa maison. Prise à partie, la police intervenue pour disperser la foule mettra près de deux heures à extraire l'homme, dans un état critique après avoir été lynché à coups de bâtons et de pierres.

Violences enregistrées liées aux vaches, par Etats.

Au-delà de ces exemples, les données disponibles montrent une sombre réalité à l'échelle du pays. Selon une enquête du site indiaspend.com, 86 % des morts dues aux violences liées aux vaches depuis 2010 sont des musulmans. Phénomène troublant, la quasi-totalité des attaques a eu lieu après 2014, année de la victoire du parti de l'actuel Premier ministre hindou Narendra Modi, le Bharatiya Janata Party (BJP). Un parallèle qui trouve étrangement son écho dans l'interdiction, la semaine dernière, de l'abattage du bétail décidé par le gouvernement. Une affirmation du nationalisme hindou au détriment des autres communautés.

Avec l'interdiction de l'abattage du bétail, la consommation alimentaire de millions de personnes est affectée. C'est une attaque claire à notre pluralité, l'essence-même de l'Inde. #InterdictionDuBoeuf
- Bureau du Ministre en Chef (CMO) du Kerala

Face à cette actualité retentissante, le silence de Modi est assourdissant. Le premier ministre a fini par prendre la parole une semaine après le meurtre dans le train du jeune Junaid, au lendemain des manifestations portées par #NotInMyName. Dans une allocution télévisée appuyée de tweets, il affirme finalement que "tuer au nom du culte de la vache n'est pas acceptable. C'est quelque chose que le Mahatma Gandhi n'accepterait pas".

Mercredi, un membre du gouvernement a d'ailleurs contesté tous liens entre les "protecteurs de vaches" et le parti au pouvoir. Car en toile de fond de cette atmosphère délétère, il y a le Bhartiya Gau Raksha Dal (Organisation indienne de protection des vaches). Cette organisation imbibée d'idéologie hindoue extrémiste affirme avoir pour but "de prendre soin des vaches perdues, abandonnées, des taureaux, des vieux bœufs ou des veaux orphelins". Dans les faits, une organisation nationaliste d'extrême-droite impliquée dans des lynchages liés aux vaches. Dans le même temps, une autre organisation nationaliste hindoue d'extrême-droite a tenu à faire remarquer qu'"au cours des dix dernières années, plus de cinquante policiers et protecteurs de vaches ont été tués par des tueurs de vaches. Cela prouve que les protecteurs de vaches sont des victimes, pas des tyrans". 

Photo de manifestants contre l'abattage de bovins au Kerala

Des manifestants du BJP protestant contre l'abattage bovin au Kerala.

Narendra Modi et son parti, le BJP, restent très populaires en Inde pour leur lutte affichée contre la corruption, notamment. Dans les prochaines semaines, la communauté musulmane indienne sera particulièrement attentive à la politique gouvernementale, déjà accusée d'alimenter le nationalisme hindou. La cohabitation est, quoi qu'il en soit, nécessaire : selon les prévisions, l'Inde est appelée à être le premier foyer mondial de l'islam d'ici à 2050, avec près de 310 millions de fidèles.

Valentin Guinel (St.)

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