Trois raisons de dévorer "Beastars", l'événement manga de ce début d'année

Après The Promised Neverland (éd. Kazé) en 2018, c’est au tour de Beastars (éd. Ki-oon), autre manga imaginé par une auteure dont c’est la première série, de débarquer en France après avoir enthousiasmé le Japon. A aujourd’hui 25 ans, Paru Itagaki met un scène un monde rempli d’animaux anthropomorphiques qu’elle circonscrit au sein d’un campus. Une manière ultra maligne et intelligente de parler de nos pulsions et nos préjugés alors que les rapports entre les hommes et les femmes n’ont jamais été aussi chamboulés dans notre société.

Une métaphore pertinente de notre société

"Pour vous les carnivores, on n’est jamais que de la bouffe". Ces mots sont les derniers prononcés par le jeune Lem avant d’être dévoré par… On n’en saura pas plus (pour l’instant) sur ce crime odieux, mais cela suffit pour comprendre tout ce que cela implique. Car à l’institut Cherryton, herbivores et carnivores cohabitaient jusqu’à présent dans le calme grâce à un régime végétarien imposé à tous. Mais la découverte de la dépouille déchiquetée de l'alpaga Lem relance les tensions entre les deux communautés. Au centre de toutes les attentions, Legoshi, un loup gris que tout accable (et en premier lieu son espèce) et qui cristallise toutes les inimitiés.

"Pour moi, cet instinct qui pousse les carnivores à dévorer les herbivores et qu’ils répriment autant qu’ils le peuvent se rapproche des pulsions sexuelles que les hommes peuvent avoir envers les femmes et qui les poussent à vouloir les posséder" nous confiait la jeune mangaka de passage au Festival international de la bande dessinée japonaise fin janvier. Car, même si un crime est commis dans les premières pages, Beastars n’a rien d’un thriller et se transforme vite en fable moderne qui résonne dans l’ère post #metoo. Un manga qui interroge sur le vivre ensemble dans notre société à travers le questionnement du héros Legoshi, grand loup dégingandé et timide qui doit lutter au quotidien contre ses envies de boulotter un herbi.

Des personnages fascinants

A la fin du premier tome, dans les traditionnels commentaires que proposent les mangaka en bonus de leur histoire, Paru Itagaki fait une étonnante révélation. Pour créer le personnage de Legoshi, elle écrit s'être inspirée de l’acteur et réalisateur français Mathieu Amalric. "J’ai été très marquée par son rôle dans Le rêve du papillon et sa capacité à montrer ce qu’il pense uniquement à travers ses yeux, nous explique la jeune femme. Or Legoshi est un personnage qui parle peu, et donc, j’avais besoin de faire passer ses sentiments et ses pensées par un autre biais. Voilà pourquoi Mathieu Amalric était un modèle parfait pour ça."

A ces côtés, on découvre au fil des trois tomes pour l’instant disponibles toute une galerie de personnages à la personnalité affirmée. Louis, un cerf rouge ultra populaire et favori pour décrocher le titre de Beastar, le leader de l’école bientôt élu par les élèves, Jack, un gentil labrador ami d’enfance de Legoshi et surtout Haru, une petite lapine naine ultra kawaï qui fait tourner la tête de tous les mâles du campus. Des personnages attachants aux tempéraments très humains qui rendent Beastars immédiatement addictif.

Une patte (graphique) singulière

Il suffit de feuilleter quelques instants Beastars pour être frappé par son style graphique. Des traits fins et nerveux, parfois proches du crobar, qui donnent énormément d’humanité dans les expressions de chacun des protagonistes. Un style inimitable sûrement lié au fait que la jeune dessinatrice, qui avoue dessiner des animaux anthropomorphes depuis qu’elle est toute petite, n’est pas une grande lectrice de manga et s’est plutôt orientée dans ses études vers le cinéma. La jeune auteure ne manquera de superviser l’adaptation de sa série en animé qui vient d’être annoncée et sera réalisé par le studio Orange à qui l’on doit la série très réussie, L’Ere des cristaux (éd. Glénat).


"Je n’ai pas été influencée par un style ou un auteur particulier, explique Paru Itagaki. Plus jeune, j’aimais beaucoup regarder des photos de mannequins et j’étais fascinée par la beauté du corps humain." Graphiquement, elle cite spontanément comme sources d’inspiration le Français Nicolas de Crécy (dont l’album La République du catch (éd. Casterman) a été prépublié au Japon) et le peintre autrichien Egon Schiele.

Un style singulier qui a su séduire le Japon où la série est prépubliée dans le magazine Weekly Shônen Champion (dans lequel on peut lire Prisonnier Riku). Beastars a d'ailleurs décroché le prestigieux prix Manga Taishô 2018 (que décernent chaque année les libraires japonais), très largement devant To Your Eternity, L’Atelier des sorciers et surtout The Promised Neverland.

Beastars de Paru Itagaki, éd. Ki-oon, 208 p., environ 7 euros. Trois tomes sont pour l'instant disponibles en France, le quatrième tome est attendu le 9 mai prochain. Le tome 12 vient de sortir au Japon.

Toutes les illustrations de cet article sont créditées BEASTARS © 2017 Paru Itagaki (AKITASHOTEN).

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