Médecine Business

Optimiser, rationaliser, facturer. Depuis la mise en place de la la tarification à l'acte, "T2A" de son surnom, tous les services des hôpitaux sont rémunérés en fonction de leur activité (nombre de patients opérés par exemple pour un service de chirurgie). Un service qui travaille beaucoup reçoit des sous (pour acheter un nouvel ordinateur, payer un nouveau médecin...). Un service qui ne montre pas une activité suffisante risque de fermer. Chaque service rend compte de son activité en codant ses actes et, pour tous les services, l'enjeu est de coder le mieux possible, de sorte de recevoir le maximum d'argent.

Dans l'hôpital où je suis interne, l'équipe médicale a même eu une réunion avec un des employés de l'hôpital, diplômé d'une école de commerce, qui gère la rentabilité de chaque service. Et c'est parti pour une leçon de codes. Plutôt que de dire :

M. Untel a été opéré d'une du poumon (code XXX).

Il faut coder :

M. Untel sous anticoagulant (code XYZ), qui présente une obésité (code XYZ), fumeur non sevré (code ZXV), a été opéré du poumon (code XXX), et a fait un problème respiratoire en post-opératoire (code ZZZ). Le but est d'être exhaustif dans la description du patient. Aucune de ses maladies ne doit être oubliée. En effet, un tel patient restera probablement plus longtemps hospitalisé en raison de ses multiples pathologies, qu'un patient vierge de tout antécédent médical. Cela doit donc être signalé pour que le service ne perde pas d'argent en prolongeant son hospitalisation.

On nous a également fourni un cahier avec la durée "optimale" d'hospitalisation pour chaque patient selon ses antécédents médicaux et maladies au long cours. S'il sort en deçà de la borne basse (durée minimale estimée d'hospitalisation) le service perd de l'argent, s'il reste au delà de la borne haute, le service perd aussi des sous.

Exemple : Un patient jeune sans maladie particulière opéré de l'appendicite est censé passer 2 ou 3 nuits à l'hôpital. S'il sort plus tôt ou au delà des bornes, le service perd des sous.

Donc on se retrouve à garder un jour de plus des patients allant parfaitement bien, qui pourraient rentrer chez eux au bout d'une journée, pour ne pas faire perdre d'argent au service (je vous rassure, l'inverse n'est pas vrai, on ne met personne dehors s'ils ne sont pas en état).

Et enfin le summum : Il nous a expliqué qu'il valait mieux dédoubler les actes au cours de plusieurs hospitalisations différentes. En gros, plutôt que d'opérer un patient atteint d'un cancer du poumon et lui poser au cours de la même hospitalisation le boitier pour sa chimiothérapie, il vaut mieux le faire rentrer à domicile après son ablation du poumon et revenir une semaine après pour la pose du boitier.

Bref, je suis sortie de cette réunion choquée. Ce n'est pas cette idée que l'on se fait de la médecine en commençant nos études. Ce business se fiche du "trou de la Sécu", c'est l'inverse des économies dont on a besoin, chaque service veut juste sauver sa peau. L'évolution du système de santé fait peur. Il faut, je trouve, d'autant plus, estimer la chance que l'on a aujourd'hui, d'avoir encore bon nombre de soins pris en charge en quasi totalité ou gratuits (la prise en charge des cancers, le taxi pour rentrer à la maison après s'être fait réséqué la prostate) et se responsabiliser ainsi que nos patients, sur les prescriptions de médicaments, d'examens, de transports.

Publié par Souriez vous êtes soignés / Catégories : Non classé

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