Diviser pour mieux régner ?

(Le Pen, éditions Objectif France, 2011, p. 146)

L’extrême droite française est-elle en train de renouer avec un de ses plus vieux démons : la division ? La fin du compagnonnage Le Pen – Philippot est définitivement actée. Nombre d’observateurs et de cadres du FN (anciens et actuels) reviennent sur cet épisode en se remémorant les différentes crises dans l’histoire du Front national. Pour Jean-Yves Le Gallou, entre la situation actuelle et la scission de 1998, « comparaison n'est pas raison ».  Quoiqu’il en soit, le FN revit un énième épisode de l’affrontement entre un Le Pen et un numéro deux.

C’est une histoire qui commence quasiment aux débuts du FN. La dissolution d’Ordre nouveau (ON), le 28 juin 1973, l’annonce. Pour Jean-Marie Le Pen, le constat est simple : ON - à l’origine de la création du FN - se montre beaucoup trop intrusif et commence à faire de l’ombre au FN. Il faut donc se débarrasser de ce courant. La stratégie du président du parti passe par l’éviction de son numéro deux. Pour justifier sa position, Jean-Marie Le Pen invoque le refus d’Alain Robert de démissionner du poste de secrétaire général d’ON afin de rester à la même fonction au FN. Parce que ce dernier veut préserver les deux fonctions, Jean-Marie Le Pen décide de le remplacer. Son geste renvoie Alain Robert hors du FN, structure qu’il a, en partie, construite et alimentée par nombre de ses militants. Tous les ingrédients menant à une situation explosive sont réunis : dissolution d’ON, dissensions idéologiques, mésentente sur la stratégie d’union, refus d’accepter les exigences de Jean-Marie Le Pen. Cette dernière facette autoritaire se révèle lors de la composition du nouveau Bureau politique à la rentrée, en septembre 1973. Le président du FN impose sa constitution : François Brigneau et Roger Holeindre pour les fonctions de vice-président et de José Bruneau de La Salle pour celle de trésorier adjoint. Dominique Chaboche devient secrétaire général ; Victor Barthélemy, secrétaire général adjoint ; Pierre Bousquet, trésorier, et Pierre Durand, trésorier adjoint. Jean-Marie Le Pen se reconduit dans ses fonctions de président. Il se dit résolu à éliminer toutes les personnes ayant une ambition personnelle et souhaitant organiser le FN à leur profit. François Brigneau propose sa démission. Il reproche la « mise sur la touche » d’Alain Robert, une très « grave erreur » qu’il refuse de cautionner. Pour lui, ce geste a pour conséquence principale de différer l’adhésion des militants d’ON au FN et de les « pousser dans les groupuscules activistes lamentables ». De son côté, Alain Robert évoque devant Jean-Marie Le Pen l’impossibilité de son remplacement à son poste de secrétaire général par José Bruneau de La Salle. Le plan juridique lui donne raison : au regard de l’article 10 des statuts du Front national, Jean-Marie Le Pen ne peut coopter légalement des personnes en remplacement d’autres.

Le FN n’a pas encore un an. Diviser pour mieux régner : telle semble bien être la devise de Jean-Marie Le Pen. Deux organisations rivales se substituent à un mouvement qui, pour avoir une chance d’émerger, devait unir les différentes composantes de l’extrême droite française. Le FN se retrouve dans une « situation financière désastreuse, (...) couvert de dettes et ne recrutant plus, son incapacité à présenter plus de 20 candidats aux cantonales de septembre 1973, le classique choc en retour des crises internes, tout cela menace d’une mort rapide ledit Front » analyse François Duprat. Le nationaliste-révolutionnaire compare la situation de 1973 à celle qui suivit mai 1968 et la dissolution d’Occident quelques mois plus tard. Pendant pratiquement une année, l’extrême droite avait disparu, avant de refaire surface avec la création d’Ordre nouveau. Fin 1973, elle est de nouveau en crise. Jean-Marie Le Pen n’est pas parvenu à concrétiser son ambition.

Dans un papier intitulé « Le duce a-t-il toujours raison ? » (Défense de l'Occident, décembre 1973), Alain Robert revient sur les débuts de l’histoire du Front national et, en parallèle, sur la fin de celle d’ON. Il dénonce le principe du chef et ses conséquences « fâcheuses » ; un principe inhérent à l’histoire de l’extrême droite depuis cinquante ans. C’est comme une mise au point adressée à ces hommes et femmes qui s’apprêtent à intégrer un nouveau parti nationaliste, débarrassé officiellement de ses scories. ON, la « nouvelle droite révolutionnaire », écrit Alain Robert, a toujours repoussé « le Führerprinzip, elle se proclame pour la collégialité. Tout dépend d’une équipe, dont le rôle est de porter l’idée ». ON était avant tout un « appareil au service non pas des principes vagues d’un individu, mais d’une idéologie et d’une vision du monde commune. C’était la volonté d’un groupe de s’organiser pour servir l’idée, et non pour se servir ». Plus que jamais, l’ancien numéro deux du FN revendique les principes d’efficacité et d’égalité au sein du parti dans lequel tous « avaient un destin en commun ». Il poursuit : « Tout autre est l’exemple du Front national, tentative passionnante pour réunir le courant traditionnel et le courant révolutionnaire de la Droite, les nationaux et les nationalistes, afin de faire l’Unité. Pour cela, les révolutionnaires devaient accepter de changer leur image de marque, leur style et leur vocabulaire ; mais il fallait aussi que les nationaux fassent des concessions sur les méthodes de travail. Ce fut le cas durant six mois, et ces ‘’deux cents jours’’ furent chargés d’espoir. Mais, peu à peu, l’unité fragile se fissura. (...) Les travers du principe du chef revenaient à la surface. Aujourd’hui, nous risquons de nous retrouver avec deux Fronts. Car nous ne pouvons accepter de refaire toujours les mêmes erreurs et Le Pen est résolu à recommencer. (...) L’appareil est le fer de lance de la Révolution. Ce qui nous oppose à Jean-Marie Le Pen, c’est bien cela, et uniquement cela : le heurt de deux conceptions de la politique ; une conception ‘’féodale’’ ou ‘’monarchique’’, attachée à un Führerprinzip au petit pied, à la politique des copains et des notables, et une conception révolutionnaire, où domine le principe collégial, où seul est tout-puissant l’appareil de militants collectivement responsables de leur idéal ».

Une année d’existence et la fin des illusions. La tentative du FN se solde par un échec dû essentiellement à des querelles de personnes qui portent des visions de la politique inconciliables. Plus de quarante ans après, le Front national est confronté à ce qu'il est : un parti dont l'histoire est parsemée de crises, de scissions, etc. avec un élément essentiel : celui de la préférence familiale. Gilbert Collard l'a mis en avant. La démission de Florian Philippot traduit une « fracture relationnelle plutôt qu’une divergence de vues ».

 

 

 

 

 

 

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