Candidat FN : vitrine du parti... et recruteur efficace

Dans une note interne, datée du 16 mars 2016 (rapportée par Le Canard Enchaîné du 30 mars), Nicolas Bay fait état d'une des dernières décisions de la direction du FN : soumettre les candidats aux législatives de 2017 à une « période d’essai ». Le secrétaire général du FN poursuit : « Il apparaît souhaitable pour la crédibilité de nos candidats de les préinvestir tôt, ce qui permet de les évaluer et, si nécessaire, de les remplacer. Ces premières investitures auront lieu dès la semaine prochaine. Ensuite, ces candidats en période d’essai devront répondre à un "questionnaire sur leur parcours politique antérieur, leur implication syndicale ou associative et leurs éventuelles condamnations pénales’". (…) Durant cette période d’essai, une évaluation personnalisée des candidats sera réalisée par le secrétariat national aux élections ». Une dizaine de jours plus tôt, Nicolas Bay insistait déjà sur cette échéance et priorité électorales. Dans un édito (4 mars 2016) rendant compte d’une réunion des secrétaires départementaux, il écrivait : « Pour le trimestre qui vient, il a été demandé à nos cadres départementaux de s’atteler prioritairement à la préparation des élections législatives. Cela implique notamment que, très rapidement, chaque circonscription soit pourvue d’un responsable, qui en assumera l’animation politique et militante et coordonnera le travail des responsables de sections municipales et cantonales. En parallèle, des pré-investitures vont être mises en place pour permettre l’évaluation des potentiels futurs candidats. Ainsi, leur dynamisme et leurs mérites seront évalués et permettront d’effectuer les meilleurs choix définitifs d’investiture en fin d’année ». 

Mardi 5 avril, la commission nationale d'investiture du FN pose la première pierre : elle pré-investit ses candidats... qui, à partir d'octobre, se verront définitivement investis après un passage oral devant la même commission. Ils devront, également, avoir rempli les conditions fixées par leur parti. Le FN ne veut plus que l’histoire se répète. Il s'y prend donc relativement tôt. Il entend se prémunir des candidats aux profils et passés douteux ; ceux susceptibles de « déraper ». Il s’agit d’avoir un regard long, sélectif et attentif sur ces représentants du parti, ces « vitrines » du FN ; une exigence inhérente à la « dédiabolisation » du FN. Aujourd'hui, le candidat FN ne doit pas seulement représenter son mouvement politique. Il doit en assurer la promotion politique et convaincre, notamment, en suscitant nombres d'adhésions.

C'est une situation et configuration inédites dans l'histoire du Front national. 101 circonscriptions où le FN dépasse la « barre des 40%, ce qui représente près de 18% des circonscriptions françaises » avance Nicolas Bay. Entre sa première législative et celle de 2017, le FN a parcouru un long chemin. Une quarantaine d’années plus tôt, Jean-Marie Le Pen vivait les premières élections de son histoire de président de parti politique. Début octobre 1972, le FN voyait le jour à Paris, dans le cadre d’une réunion privée. Les personnalités présentes approuvaient le « programme d’action » présenté par Jean-Marie Le Pen et l’ancien milicien François Brigneau, malgré les réticences affichées d’Ordre nouveau, groupuscule néofasciste à l’origine de cette création. L’objet du parti s’inscrivait dans le regroupement des forces de l’opposition nationale, précisément dans la perspective des législatives du printemps 1973. Une des priorités affichées : tenter de trouver un maximum de candidats.

Législatives de 1973 : le baptême du feu

La campagne pour la préparation des élections s’organise autour de meetings parisiens et de quelques réunions en province autour de cette idée phare : « Défendre les Français ». Elle s’ouvre le 12 février 1973. Le FN a peu de ressources financières, pas d’élus et compte une poignée de bénévoles. Les efforts sont notamment consacrés au recrutement d’au moins 75 candidats, nombre minimal afin d’accéder au temps d’antenne officiel à la télévision. L’appel du FN est celui-ci :

« Pour le construire, nous avons besoin d’hommes et de femmes pour constituer des comités de base, pour être candidats, pour soutenir nos candidats.
Adhérez au FRONT NATIONAL.

Nous avons besoin d’argent pour faire face aux frais de la campagne (affiches, tracts, permanences, réunions).
Cotisez au FRONT NATIONAL.
Nous avons besoin de réunir la masse des suffrages nationaux, pour changer la politique de la France.

Votez pour le FRONT NATIONAL.
Venez avec nous, avant qu’il ne soit trop tard ».

C'est une condition imposée par le parti d'extrême droite : ceux qui désirent adhérer au FN en qualité de membre (les adhésions représentent, alors, le moyen principal de subvention pour la campagne) doivent participer à la campagne électorale en étant candidat ou suppléant dans une circonscription, en militant dans un comité ou en fournissant du matériel (camionnettes, automobiles, etc.). Les demandes du candidat et de son suppléant sont soumises à la commission d’investiture qui confirme la candidature dans la circonscription choisie :

Note aux candidats pour les législatives de 1973 (archives personnelles)

Note aux candidats pour les législatives de 1973 (archives personnelles)

 

Ce début d’année 1973 montre la difficulté pour le FN d'être perçu comme une formation politique. Le nouveau parti est loin de l’objectif annoncé en octobre 1972 : les 400 candidats prévus initialement se retrouvent une centaine ; 104 candidats parmi lesquels des « vétérans du Front » comme Roger Holeindre, Pierre Durand, Pierre Pauty, Dominique Chaboche, François Brigneau ou, encore, André Dufraisse. La direction du FN n'a pas le choix. Il lui faut un maximum de représentants. Le questionnaire à remplir est plus que sommaire. En ces temps de construction, la direction du Front national se montre peu sélective sur le profil de ses candidats :

Questionnaire candidat législatives 1973 (archives personnelles)

Questionnaire à remplir par le candidat, législatives de 1973 (archives personnelles)

 

À défaut de temps sur les chaînes télévisées, Minute ouvre ses colonnes à Jean-Marie Le Pen qui rend compte, en ces termes, des conditions de cette « très dure campagne électorale » :

« Cent candidats, 38 ans de moyenne d’âge, la bourse plate mais des cœurs gros comme ça seront dans quelques jours la plus belle chance de notre pays. Au moment où cette étape touche à son terme, mesurons le chemin parcouru. Il y a cinq mois, l’hypothèse d’un tel effort n’était pas retenue, même par les observateurs les plus optimistes ; et il est vrai que rien n’aura manqué pour nous décourager. [...] Pourtant, nous ouvrions grands les bras, mais on nous trouvait trop à droite ou pas assez révolutionnaires. [...] Pendant ce temps-là, le front lui, allait de l’avant. Il y avait de l’allégresse dans la démarche de cette jeune droite qui ose dire son nom, mieux, qui le lance comme un cri de ralliement. Amour de la patrie, Dévouement au bien public, Ordre et Liberté, Justice, Responsabilité et Volonté sont les mots d’ordre de ces jeunes hommes et jeunes femmes qui ne savent pas encore qu’ils sont les héritiers des chevaliers de notre histoire. [...] Nous avons mis l’accent sur quelques points essentiels du programme. Qu’il nous soit permis de rappeler à la majorité qui nous rabâche ses prétendus succès économiques, que le bonheur des hommes n’est pas fait seulement de frigidaires et d’automobiles, mais d’air pur, de soleil, de nature, de santé physique, d’équilibre psychique et moral, d’amour et que tout cela est aujourd’hui menacé de mort. [...] Qu’on sache, en tout cas, que cette bataille n’est qu’une étape sur le chemin de la victoire. Que ceux qui ont la chance d’avoir un candidat se battent avec lui, qu’ils nous aident à barrer la route au Front populaire et à chasser les voleurs du pouvoir ».

Présent dans 98 circonscriptions, le FN obtient 1,32 % des suffrages exprimés. Ce 4 mars 1973, l’échec est cuisant. Jean-Marie Le Pen totalise 5,22 % des voix dans la quinzième circonscription de Paris. Le président du FN voit dans ces résultats un signe d’encouragement pour un parti qui n’existait pas encore, quelques mois plus tôt. Dans une conférence de presse, il se dira même satisfait des résultats obtenus. Ce « n’est déjà pas si mal pour trois mois d’existence et trois jours de campagne nationale réelle ». Jean-Marie Le Pen n’exprime pas l’opinion de son parti. Pour les militants d’Ordre nouveau, la désillusion est grande.

Législatives de 2017 : « La discipline est un élément sur lequel nous ne transigeons pas »

Plus de quatre décennies se sont écoulées. Les prochaines législatives restent un enjeu d'importance pour le FN. L'objectif ? Il s'agit d'afficher des candidats avec un comportement et un profil compatibles avec les années Marine Le Pen, dotés d'une certaine exemplarité. Les qualités requises sont précisées : sa présence et son efficacité sur le terrain et dans les médias de sa circonscription, sa capacité à communiquer (distribution mensuelle de 10 000 tracts - rédaction et diffusion de trois communiqués de presse), à mettre en évidence le programme du FN (sans dérapage) et à augmenter le nombre d’adhérents dans sa circonscription (hausse de 10% en quelques mois).

Le FN considère que 10 députés lui sont pratiquement « assurés ». Une quasi-certitude : la somme d’argent allouée au FN sera supérieure à celle des législatives de juin 2012. Combien de temps, pour le parti de Marine Le Pen, avant d’acquérir une organisation locale et une base militante solides lui permettant de s’affirmer comme un parti de professionnels de la politique ? La formation politique et pratique de ses (futurs) élus est prioritaire. L’enjeu est crucial : les cadres sont les pièces maîtresses de sa stratégie.

Il est loin le temps des années 1970-1980 ; une histoire du FN qualifiée par ses acteurs de « traversée du désert ». Des difficultés de tout ordre marquent les débuts de cette organisation politique marginale... qui compterait moins de 300 adhérents au début des années 1980. Trente-cinq ans plus tard, ils n’ont jamais été aussi nombreux (51 551 adhérents à jour de cotisation en mai 2015). Et le FN revit un de ses maux pérennes : peu d'expérience politique pour la majorité d’entre eux.

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