Jean-Marie Le Pen pris à son propre piège ?

Conférence de presse du 13 novembre 1972 annonçant la naissance du FN. À la tribune : Roger Holeindre, François Brigneau, Jean-Marie Le Pen, Alain Robert et Pierre Bousquet.

Ce 12 juin, Florian Philippot annonce que le Bureau politique du FN acte « par un vote, la suppression de l’article 11 bis sur la présidence d’honneur du Front national ». En d’autres termes, le parti d’extrême droite utilise ce biais pour signifier, de plus en plus clairement, l'exclusion de Jean-Marie Le Pen (en attendant le vote des adhérents début juillet) et la fin de sa carrière politique au sein du Front national.

Le matin même, l'ancien président du FN se trouvait au TGI de Nanterre avec ses avocats afin d’obtenir l’annulation de sa suspension, décidée par le Bureau exécutif en mai. Dans une interview accordée la veille à Emmanuel Galiero du Figaro, il disait notamment ceci, à propos de Florian Philippot : « Il est quand même acceptable que, dans un mouvement, ce ne soit pas la parole d'un Führer qui fasse l'évangile ».

De tels faits et propos entrent en résonance avec l’histoire du FN. Simplement, les rôles sont inversés ; Marine Le Pen étant celle qui répudie et son père la cible. Une quarantaine d’années plus tôt, peu après la dissolution d’Ordre nouveau (28 juin 1973) - le groupuscule à l’origine de la création du FN – le Front national vit sa première crise existentielle. Certaines analogies existent entre les deux périodes. Elles portent sur la finalité - l'élimination d'un homme gênant -, la méthode autocratique décrite avec une sémantique similaire et, pourquoi pas, la suite de l'histoire : la création d'une formation politique rivale.

La dissolution d’Ordre nouveau devait, logiquement, ramener les militants du groupuscule néofasciste au sein du FN et consolider le mouvement. Le contraire se produit. Outrepassant les statuts du FN, Jean-Marie Le Pen profite de la dissolution d’ON pour s’assurer les postes clés du Bureau politique. Ce faisant, il chasse Alain Robert de son poste. Le FN ne va pas tarder à imploser ; ceux d’ON créant une nouvelle structure politique. Deux organisations politiques d’extrême droite ennemies – le Parti des Forces nouvelles (PFN) et le Front national - se substituent à un mouvement qui, pour avoir une chance d’émerger, devait unir les différentes composantes de l’extrême droite française. En confrontant les événements récents à ceux du FN des années 1970, certaines similitudes apparaissent.

Retour sur l’année 1973

Fin 1973, soit quelques mois après la fondation du FN, le président du Front national décide de se débarrasser de son numéro deux. Le prétexte : Alain Robert refuse de démissionner du poste de secrétaire général d’ON afin de rester à la même fonction au FN. Jean-Marie Le Pen décide de le remplacer même si le plan juridique donne raison à Alain Robert. Au regard de l’article 10 des premiers statuts du Front national, Jean-Marie Le Pen ne peut coopter légalement des personnes en remplacement d’autres.

Jean-Marie Le Pen ne tarde pas à imposer un Comité directeur qui approuve, après délibérations, la nouvelle composition du BP. Les anciens d’ON présentent une contre-proposition et se heurtent au président du FN qui, non seulement, refuse de discuter mais surtout nomme ses hommes aux postes de direction. Devant cette attitude « illégale sur le plan statutaire », François Brigneau, Alain Robert et José Bruneau de La Salle refusent de participer au nouveau bureau. Ils demandent la réunion d’une assemblée générale extraordinaire dans les deux mois ; elle seule, affirment-ils, peut gérer statutairement un tel conflit.

Le président du FN refuse, passant de nouveau outre les statuts de son propre parti. Son argument est celui-ci : François Brigneau et Alain Robert (qui sont alors appuyés par la quasi-totalité des militants) ont démissionné. Ils ne peuvent donc coopter des membres. La réunion se termine. Jean-Marie Le Pen campe sur sa position et expose son plan de redressement, considéré comme définitif. À partir de cette date, le nouveau BP du FN est constitué et la rupture avec ON consommée. Elle est ressentie comme un véritable choc. Sur un ordre pratique, elle divise les effectifs à l’avantage d’ON.

Une conception lepéniste attachée à un Führerprinzip

Lorsqu'il se penche sur l'histoire des débuts du FN (et celle de la fin d'ON), Alain Robert dénonce la posture de « chef » de parti de Jean-Marie Le Pen et ses conséquences « fâcheuses » ; un principe inhérent à l’histoire de l’extrême droite depuis plusieurs décennies. Ordre nouveau, la « nouvelle droite révolutionnaire », écrit Alain Robert dans une publication interne, a toujours repoussé « le Führerprinzip, elle se proclame pour la collégialité. Tout dépend d’une équipe, dont le rôle est de porter l’idée ». ON était avant tout un « appareil au service non pas des principes vagues d’un individu, mais d’une idéologie et d’une vision du monde commune. C’était la volonté d’un groupe de s’organiser pour servir l’idée, et non pour se servir ». L’ancien numéro deux du FN poursuit :

« Tout autre est l’exemple du Front national, tentative passionnante pour réunir le courant traditionnel et le courant révolutionnaire de la Droite, les nationaux et les nationalistes, afin de faire l’Unité. Pour cela, les révolutionnaires devaient accepter de changer leur image de marque, leur style et leur vocabulaire ; mais il fallait aussi que les nationaux fassent des concessions sur les méthodes de travail. Ce fut le cas durant six mois, et ces ''deux cents jours'' furent chargés d’espoir. Mais, peu à peu, l’unité fragile se fissura. (...) Les travers du principe du chef revenaient à la surface. Aujourd’hui, nous risquons de nous retrouver avec deux Fronts. Car nous ne pouvons accepter de refaire toujours les mêmes erreurs et Le Pen est résolu à recommencer. (...) L’appareil est le fer de lance de la Révolution. Ce qui nous oppose à Jean-Marie Le Pen, c’est bien cela, et uniquement cela : le heurt de deux conceptions de la politique ; une conception ''féodale'' ou ''monarchique'', attachée à un Führerprinzip au petit pied, à la politique des copains et des notables, et une conception révolutionnaire, où domine le principe collégial, où seul est tout-puissant l’appareil de militants collectivement responsables de leur idéal (C'est moi qui souligne) ».

À peine un an après son apparition sur la scène politique, la tentative unificatrice du FN se solde par un échec dû essentiellement à des querelles de personnes et de générations qui portent des visions de la politique inconciliables.

Aujourd’hui, le FN traverse une période où plusieurs de ces remarques formulées par Alain Robert pourraient être prises en compte. Comme dans les années 1970, nombre d’idéologues et de militants n’acceptent pas d’être placés sous l’autorité d’une présidente, qu’ils considèrent étrangère à leurs visions de la politique. Comme quarante ans plus tôt, l’idée d’une nouvelle formation ennemie prend forme ; un « parachute contre le désastre » dixit Jean-Marie Le Pen ; le ressentiment et la sensation d’une trahison politiques ainsi que la négation des fondamentaux stimulant cette éventualité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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