Les filles Le Pen à « coeur ouvert »

Les dossiers tricolores de National Hebdo, janvier 1995, p. 34-35 (Archives personnelles).

L'entretien date. Il paraît dans un dossier spécial de la publication du FN, National Hebdo (Les Dossiers tricolores de National Hebdo, janvier 1995, p. 34-35), à quelques mois de la présidentielle de 1995. Les trois filles Le Pen reviennent sur leurs souvenirs familiaux. Elles évoquent, avant tout, des parents qui « bougent beaucoup » et un père qui chante des heures durant, notamment pendant leur voyage en voiture en direction de leur maison de campagne ; l'image idéale d'une famille et un homme qui s’impose comme un modèle à bien des égards.

L'Album Le Pen

L'épisode est connu. Il touche à la vie privée de Jean-Marie Le Pen. Début octobre 1984, Pierrette Le Pen quitte le domicile familial de Montretout au petit matin, laissant son époux et ses trois filles. Lorsqu’il apprend le départ de sa femme, le président du FN se trouve à Strasbourg. Il est terrassé par la nouvelle. Les dissensions du couple s’affichent rapidement au grand jour. C’est un événement « dramatique » pour Jean-Marie Le Pen et ses filles qui aura des suites pendant plusieurs années.

Ce que l’on sait moins, c’est qu’à ce moment-là paraît, aux éditions Intervalles, L’Album Le Pen. Alain Renault et l'ancien conseiller de Nicolas Sarkozy Patrick Buisson sont les concepteurs de cet ouvrage hagiographique… en réalité, peu distribué. Pourquoi ? Jean-Marie Le Pen a demandé de retirer ce livre des circuits de diffusion… en raison de la présence de nombreuses photos de Pierrette Le Pen. Lorsqu’il s’estime trahit, l’ancien président du FN peut être radical et rompre à tout jamais. Cette attitude, il l'adopte aussi bien dans le domaine politique qu’au sein de la sphère familiale. Car que ce soit pour son aînée ou pour sa benjamine, Jean-Marie Le Pen s’est intercalé violemment dans leur histoire au moment où elles connaissaient une sorte d’aboutissement politique.

Le FN est l’unique parti politique français rattaché à un patronyme, devenu une marque et une entreprise politiques. Depuis pratiquement quatre décennies, l’histoire familiale et privée interagit sur l’histoire politique. Marie-Caroline, Yann et Marine ont vécu plus ou moins directement l’explosion de l’appartement familial en novembre 1976, l’installation à Montretout peu de temps après, le divorce de leurs parents… le choix de leur mère de poser ensuite dévêtue dans Playboy. Elles ont épousé des hommes du parti.

Chacune a participé à l’histoire du Front national. Marie-Caroline et Marine se sont engagées dans la politique ; Yann, bien qu’elle soit en fonction au FN depuis une trentaine d’années, reste discrète. Toutes justifient leur engagement en réaction à la difficulté de porter - et d'assumer -  leur nom.

Marine Le Pen n’était pas celle en qui son père mettait ses espoirs politiques. Pour beaucoup, c’est Marie-Caroline qui avait les qualités requises pour succéder à son père. Un itinéraire stoppé net, fin 1998, lorsqu’elle soutient activement Bruno Mégret.

Marie-Caroline Le Pen, la femme politique

Son parrain se nomme Jean-Louis Tixier-Vignancour. Jean-Marie Le Pen a été son directeur de campagne pour la présidentielle de 1965. Homme politique d'extrême droite et avocat, Jean-Louis Tixier-Vignancour a défendu, entre autres, l'écrivain Louis-Ferdinand Céline et le général Salan.

Son « premier souvenir de discrimination », se souvient l'aînée des Le Pen, remonte à 1971, peu avant l’apparition du Front national. Marie-Caroline Le Pen est âgée de onze ans, scolarisée à Camille Sée, dans le XVème arrondissement. Une surveillante, lors de l’appel, lui dit : « C’est donc vous la fille du si tristement célèbre Le Pen ». Elle considère cette remarque comme une « attaque » personnelle et certainement un déclic. À ce moment-là, explique-t-elle, elle dit prendre conscience que ses sœurs et elles sont « traitées différemment des autres élèves ». Marie-Caroline Le Pen poursuit : « Cela dit, notre père n’a jamais voulu céder en nous changeant d’école. Il estimait que c’était une bonne école de la vie. Ce fut dur, mais il est vrai que l’apprentissage de l’adversité nous a servi par la suite. (…) Si je me suis engagée en politique aux côtés de mon père, c’est d’abord suite aux attaques dont ma famille a été la victime. C’est en tout cas de cette manière que j’ai pris conscience de la politique et que par la suite j’ai choisi mon camp et que je n’en ai plus changé. Aujourd’hui encore, je ne regrette rien. Je suis dans le bon camp ».

C’est elle qui s’engage la plus jeune en politique. Marie-Caroline Le Pen intègre le Front national de la Jeunesse (FNJ) en 1975. Dix ans plus tard, elle s’investit dans les cantonales à Neuilly-sur-Seine où elle s’oppose au maire RPR d’alors… Nicolas Sarkozy. Elle est âgée de 25 ans. Elle s’occupe également de National Vidéo à la Serp, la société de Jean-Marie Le Pen présentée comme une « maison d’édition de disques pédagogiques » diffusant des chants, des textes historiques fondateurs auxquels il est nécessaire de rajouter des productions sonores consacrées à l’Allemagne nazie et à la Collaboration.

À partir du printemps 1985, Marie-Caroline Le Pen se présente à toutes les élections. En 1986, elle siège au conseil régional d’Île-de-France à la commission culture. Six ans plus tard, elle est élue conseillère régionale d’Île-de-France FN, dans les Hauts-de-Seine.

Mars 1997 : Marie-Caroline Le Pen poursuit son ascension au sein du FN. Elle intègre le Comité central. Trois mois plus tard, elle se lance dans une nouvelle campagne pour les législatives. Elle se présente dans la huitième circonscription des Yvelines et arrive en tête au premier tour. Ce n’est pas la première fois qu’elle accède au second tour dans ce type d’élection. Par contre, c’est la première fois que Jean-Marie Le Pen se rend à Mantes-la-Jolie pour la soutenir. Le Front national se trouve alors dans une dynamique électorale inédite.

Accueilli par des anti-lepénistes, il empoigne violemment la candidate socialiste Annette Peulvast-Bergeal et adresse à un manifestant ces quelques mots : « J’vais t’faire courir, tu vas voir, rouquin, pédé... ». Les caméras diffusent en continu ces deux séquences montrant un septuagénaire ayant des difficultés à se contrôler. Lui s’enorgueillit d’une prestation qui traduirait sa virilité. Marie-Caroline Le Pen sait, elle, que son père vient de la disqualifier pour la suite. Son résultat du second tour est inférieur au précédent.

Quelques mois avant la scission, elle est réélue conseillère régionale d’Île-de-France et siège avec Jean-Yves Le Gallou. Elle s’engage, avec son mari Philippe Olivier, pour Bruno Mégret. Son positionnement va, non seulement, la couper du monde politique mais aussi de son père. Celui-ci considère l’acte de sa fille comme une trahison irréversible. À partir de ce moment, les liens sont rompus ; plus aucun contact entre le père et sa fille aînée.

Marine et Yann Le Pen restent, elles, dans le giron paternel et préservent ainsi leur place au FN. La première vient de l’intégrer comme avocate. Marine Le Pen participe pleinement à la scission, votant l’exclusion des opposants à son père. La seconde y est entrée comme standardiste, au début des années 80.

Yann Le Pen, la discrète

La cadette des Le Pen, née en 1964, quitte le lycée un mois avant de passer son bac et part travailler dans un club de vacances. Elle n'y reste que peu de temps et rejoint rapidement l'entreprise politique paternelle. Yann Le Pen occupe diverses fonctions au FN pour s'investir, durablement, dans l’événementiel et l’organisation des meetings du président du FN. Elle prend soin particulièrement de l’image de son père… notamment en confectionnant les livres à sa gloire. C’est aussi elle qui propose la photo en noir et blanc de Jean-Marie Le Pen pour le second tour de la présidentielle de 2002.

« Le fait d’avoir un père qui s’appelle Le Pen » lui a-t-il posé un « problème ou différencié des autres ? » Tout d’abord, explique-t-elle, elle n’était « pas consciente de sa notoriété ». Yann Le Pen continue : « Quand on est gosse, le fait de voir son père à la télévision n’est pas un événement. La première fois que je me suis rendue compte que mon père n’était pas un homme comme les autres, c’était à la suite de l’attentat de 1976… À 13 ans, on ne lit pas encore la presse, mais quand on arrive à l’école sans cartable parce que tout a disparu chez vous, suite à un attentat, vous prenez conscience de quelque chose. Ce ‘’quelque chose’’ de différent est renforcé lorsqu’à la suite de votre explication, le prof vous répond sèchement : ‘’Ce n’est pas une raison !’’  C’est alors que j’ai réellement pris conscience que j’étais différente ».

Au moment du départ de leur mère, Marine et Yann Le Pen habitent à  Montretout. Elle vivent essentiellement à deux ce moment ; leur père étant le plus souvent absent. Pendant de nombreuses années, elles logent à quelques mètres l'une de l'autre. Samuel Maréchal habite à Montretout avec sa femme Yann. Sa fille Marion Maréchal Le Pen grandit dans l'appartement situé au-dessus du bureau de son grand-père. Marine et son mari sont également logés à Saint-Cloud, dans une dépendance de l’hôtel particulier.

Marine Le Pen, c’est « papa réincarné »

« Mes sœurs et moi avons toutes connu des profs gauchistes qui ont abusé de leur autorité pour nous humilier en nous apostrophant en cours ou en nous sous-notant », affirme Marine Le Pen en 1995. Il est « intolérable d’avoir tenté d’exclure des gamines de 12 ou 13 ans uniquement parce que nous portions le nom de leur ennemi politique. (…) L’engagement politique que nous avons pris toutes les trois a été libre et réfléchi. Jamais il ne nous a incitées à prendre notre carte au Front. Nous avons toutes trois de notre plein gré, et à des âges différents d’ailleurs, voulu nous engager auprès de lui ».  

C'est la seule qui a changé d'établissement scolaire. Àgée de 12 ans, Marine Le Pen intègre l'enseignement privé. Nous sommes en 1980. La raison invoquée est l’interdiction qui lui a été faite de porter une croix... et l'attitude de ses camarades de classe qui ne s'asseyaient pas à ses côtés. Marine Le Pen évoque une « injustice » dont elle est « victime » quotidiennement... qui a « fabriqué un véritable ciment familial ! »  La notion de « regroupement dans l’adversité »  aurait, d'ailleurs, contribué pleinement à son engagement politique.

Son itinéraire est davantage connu. Adhérente au FN depuis 1986, Marine Le Pen se présente à Paris aux législatives de 1993. La benjamine Le Pen devient, en 1998, conseillère régionale du Nord-Pas-de-Calais. Avocate de formation, elle dirige le service juridique du FN (1998-2003) et intègre le BP deux ans plus tard. À l’été 2002, elle est présidente de l’association Générations Le Pen. Députée européenne à partir de 2004, elle est la directrice stratégique de la campagne présidentielle de 2007. C'est un échec.

La même année, elle parvient au second tour des législatives dans la 14e circonscription du Pas-de-Calais. Son attitude et ses méthodes ne plaisent pas à tout le monde. Celle qui prend de l'ascension et de l'assurance au sein du parti - sous la protection de son père - est de plus controversée en interne. Crises, départs, critiques ouvertes à l'encontre de cette nouvelle génération qu'elle incarne... Elle est élue présidente du FN en janvier 2011. Avec 17,9 % des voix à la présidentielle (2012), elle obtient le meilleur score du FN à cette élection.

L'histoire continue

Aujourd’hui, le roman familial se poursuit et se concentre sur deux aspects principaux. Le premier est d’ordre financier. L’héritage paternel représente un enjeu important. Des différents ont opposé Jean-Marie Le Pen et Marie-Caroline, notamment à propos de la Serp et de la maison familiale de La Trinité-sur-Mer. En ce qui concerne Montretout, Marine et Yann Le Pen sont aujourd'hui copropriétaires d’un quart de l'ancienne bâtisse du cimentier Lambert.

Le second reste cantonné à la politique. Chacune des filles Le Pen intervient ces derniers temps, à sa manière, dans cette histoire chaotique. Marie-Caroline s’est manifestée récemment au sujet de la « crise » que traverse le FN. Pour la première fois depuis la scission, elle sort de son silence avec quelques tweets qui s’apparentent à un soutien à son père. Yann Le Pen préserve son poste au FN. Pour les municipales de 2014, elle figurait sur la liste FN à Saint-Cloud, son lieu de résidence, en 34ème position (non éligible). Quant à Marine Le Pen, eIle poursuit ce qu’elle a entrepris depuis le début des années 2000 : une certaine rénovation du FN… en s’affranchissant bruyamment du père.

Jean-Marie Le Pen ne supporte pas l'ombre. Aussi, depuis quelques temps, l’ancien président du FN a remis les habits qu’il affectionne tant : ceux de provocateur et d’agitateur politique. Il s’en pare alors qu’il sait que le FN enregistre aujourd’hui des résultats inédits. Les filles qui font mieux que le père...ou encore, écrit le journaliste de Libération Christophe Forcari, « Le Pen ses filles du calvaire ».

Le journaliste Jean Bourdier n’a pas participé qu’à l’aventure de la création du FN. C’est un des intimes de la famille Le Pen qui a « eu le redoutable privilège » de voir grandir les trois filles Le Pen. Jamais, raconte-il dans une de ses tribunes de National Hebdo (6 mars 1986), il n’a été témoin d’un quelconque « affrontement politique » entre le père et les filles. Qu’a-t-il vu ? « Trois donzelles totalement solidaires de papa – et Dieu qu’elles ont du mérite ! ». Ses paroles datent du printemps 1986. À cette date, aucune des filles Le Pen ne concurrence leur père.

Jean Bourdier affine un portrait, celui de Marine Le Pen. Il écrit ceci à propos de l’actuelle présidente du FN : « Quant à Marine, c’est plus affreux encore : c’est Papa. C’est papa réincarné – en plus séduisant, à mes yeux tout au moins. Même art de prendre la parole à huit heures du soir pour l’abandonner à regret à quatre heures du matin, même brio et même manie de s’esclaffer au milieu d’une phrase en rejetant la tête en arrière et en s’étouffant presque de son propre rire. On s’y croirait. Cela fait peur ».

 

 

 

 

 

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