"Les Années Perdues" Intifada et guerres au Proche-Orient 2001-2006. Fayard Novembre 2006.

Voici l'épilogue du livre et quelques critiques... Pour comprendre les erreurs de la stratégie israélienne

La seconde guerre du Sud-Liban marque la seconde surprise stratégique vécue par Israël depuis sa création. La première, ce fut en octobre 1973, lors de la guerre du Kippour. La seconde, en juillet 2006, révèle tout d’abord La cécité des services de renseignement israéliens obnubilés par le conflit avec les Palestiniens. Aucun expert n’avait prévu que le Hezbollah serait en mesure de riposter aux bombardements de Tsahal pendant plus d’un mois en tirant,des salves de centaines de roquettes . Au Sud-Liban, les paras ont découvert à quelques centaines de mètres de la frontière un véritable réseau de fortifications dont Tsahal ignorait tout. Certains bunkers se trouvaient à 30 mètres sous terre, équipés d’ordinateurs et de systèmes vidéo permettant une surveillance des environs. L’armée de l’air n’est pas parvenue à les détruire.

Autre surprise: l’armement ultramoderne dont dispose la milice chiite. Des missiles anti-chars capables de percer le blindage du char israélien Merkava, pourtant considéré comme l’un des plus modernes au monde. Des Sagger, de fabrication iranienne, des Metis et Kornet russes, des Tow américains… La plupart des pertes israéliennes au Liban seront dues à ces missiles. Pendant six années, le Hezbollah s’est donc armé et préparé à la guerre sans que l’alarme sonne au ministère de la Défense à Tel-Aviv.

Comment expliquer une telle impréparation à tous les niveaux, dans l’armée, au gouvernement, dans les ministères ? Les chefs militaires et politiques du pays ont systématiquement minimisé les menaces et les violentes diatribes anti-juives proférées régulièrement par le cheikh Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, et par son principal tuteur, le régime iranien. C’est là le résultat de la vision qu’a forgé Israël de ses voisins. Depuis le début de l’année 2000, les gouvernements israéliens mènent une politique unilatérale fondée sur le principe qu’ils n’ont pas de partenaire pour la paix et sur l’idée que la puissance militaire du pays lui permet d’imposer ses décisions à des adversaires faibles.

Le retrait du Liban, le 25 mai 2000, est le premier exemple de cette politique. Après l’échec des négociations avec Hafez al-Assad deux mois plus tôt, le premier ministre Ehoud Barak décide de tenir sa promesse électorale : il évacue la zone de sécurité qu’Israël maintenait au Sud Liban depuis 18 ans. Et cela, sans conclure d’accord ni avec le gouvernement de Beyrouth ni avec son parrain, la Syrie, l’autre tuteur du Hezbollah. Pour le général Ouri Saguy, qui avait mené les pourparlers secrets avec les Syriens, signer un traité de paix avec Damas était possible et le retrait unilatéral du Liban une erreur .

Quelques mois plus tard, après l’échec du processus d’Oslo et le début de l’Intifada, Ehoud Barak proclame qu’Arafat n’est pas un partenaire valable pour négocier la paix. Son successeur à la présidence du conseil, Ariel Sharon, poursuit cette stratégie en rejetant la responsabilité de la violence palestinienne sur le président de l’autorité palestinienne et en l’assignant à résidence dans son Q.G. de Ramallah, coupé du reste du monde. Cette politique a débouché sur le retrait unilatéral de Gaza en 2005, et en parallèle, sur la construction du mur de séparation en Cisjordanie perçu par les Palestiniens et le monde arabe comme le tracé de la future frontière. À aucun moment, Israël n’a répondu au très modéré Mahmoud Abbas appelant à une reprise des négociations sur le statut final des territoires palestiniens. Des responsables militaires et des analystes du renseignement sont parvenus, plus tard, à la conclusion que cette stratégie n’a pas eu les résultats escomptés.

A Gaza 70% des Palestiniens vivent en-dessous du seuil de pauvreté fixé à deux dollars par jour. La plupart de ces familles survivent grâce à l'aide alimentaire distribuée par les organisations internationales. Pire, selon l'organisation caritative américaine CARE, 13,3 % des enfants de moins de 5 ans vivant à Gaza et 4,3 % de ceux de Cisjordanie souffrent de malnutrition grave. Des statistiques d’autant plus inquiétantes quand on sait que plus de la moitié de la population palestinienne a moins de 15 ans. Cette génération sera, à n’en pas douter, tournée vers la vengeance et ses héros auront pour noms Ahmad Yassine et Abdelaziz Rantissi, les deux leaders du Hamas « liquidés » par Tsahal. Après plus de cinq années de répression de l’Intifada, le mouvement national palestinien a subi sa plus importante défaite depuis 1948. Les modérés palestiniens sont aujourd’hui marginalisés, et le Hamas a pris le contrôle de l’Autorité palestinienne.

Toute cette politique est appuyée par la doctrine militaire du conflit à basse intensité développée par Tsahal pour affronter les Palestiniens. Au Liban, Israël a tenté d’appliquer les mêmes principes, notamment le premier d’entre eux : « Graver dans la conscience des populations que les attaques anti-israéliennes ne payent pas » et pour cela, viser les axes de circulation, appeler à l’évacuation des quartiers chiites… Le bombardement d’infrastructures visait aussi à faire jouer un effet de « levier » sur le gouvernement libanais. Le général Gal Hirsch, un des auteurs de ces nouvelles théories, a commandé la division qui a combattu sur le front libanais. Les opérations terrestres ont-elles pour autant échoué parce qu’elles furent menées sur le modèle des incursions militaires en Cisjordanie et à Gaza? Au final, le bilan est négatif. Israël a dû accepter un accord de cessation des hostilités très éloigné de ses objectifs lors du déclenchement des opérations. Pas de libération immédiate des soldats capturés par le Hezbollah. En dépit de la présence d’une Force des Nations unies renforcée, la milice chiite conserve sa capacité offensive. Les lance-roquettes et autres rampes de lancement de missiles sont pour la plupart intactes et menacent toujours Israël.

La guerre de juillet 2006 marque l’échec d’une doctrine, d’une politique, d’une stratégie. Restent les propositions d’hommes comme le général Ouri Saguy, comme les promoteurs de l’initiative de Genève menée avec les Palestiniens: mener des négociations directes avec la Syrie et le gouvernement libanais pour négocier une paix en bonne et due forme, même au prix d’un retrait du plateau du Golan. Conclure un accord avec le président Mahmoud Abbas sur la base du principe « les territoires contre la paix ». Faute de quoi, l’islam radical ne pourra que progresser dans la région.

Charles Enderlin

Octobre 2006

La critique du MONDE le 19.12.06

La guerre sans fin

Combien d'années seront-elles encore perdues avant que ne se dessine une solution au conflit israélo-palestinien ? Cinq, dix, vingt ans ou plus. Personne ne peut le prédire. Mais les perspectives sont peu prometteuses si l'on en juge par l'état actuel de la situation pour le moins bloquée et le tableau que nous offrent les cinq dernières années.

Depuis l'arrivée au pouvoir d'Ariel Sharon en février 2001 jusqu'à la guerre du Liban cet été, la paix n'a pas progressé. Au contraire. Après l'échec des négociations de Camp David en juillet 2000, les pourparlers informels de Taba au début de l'année 2001, les chances d'un règlement du conflit n'ont fait que reculer même si les principaux acteurs sur le terrain ont changé. Les Années perdues : tel est le titre du dernier ouvrage de Charles Enderlin, correspondant permanent de France 2 à Jérusalem et observateur attentif des multiples péripéties du drame israélo-palestinien depuis trente-cinq ans.

Après Le Rêve brisé, histoire de l'échec du processus de paix de 1995 à 2001, Charles Enderlin poursuit dans son nouveau livre le récit d'une tragédie qui n'en finit pas et qui, au fil des jours et des semaines, apporte son lot de malheurs, de morts et de souffrances. Il trace la chronique méticuleuse d'une impasse politique et diplomatique dont Tony Blair vient enfin de reconnaître que c'est "le coeur du problème". Il ne reste plus au premier ministre britannique qu'à convaincre son fidèle allié George Bush qui, pendant six ans, a laissé pourrir la situation en laissant agir à sa guise son protégé Ariel Sharon.

Ces cinq années sont le récit d'une succession d'espoirs déçus, d'attentats meurtriers, d'une Intifada qui se prolonge, d'un mur qui se construit, d'une plongée dans la misère et la dénégation des droits les plus élémentaires pour le peuple palestinien. Depuis le début de la révolte déclenchée en septembre 2000 après la visite d'Ariel Sharon sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem, plus de 5 500 personnes ont déjà payé de leur vie ce drame tous les jours recommencé.

Charles Enderlin, en très bon connaisseur du terrain et de ses acteurs, reprend l'histoire de ce film noir en l'éclairant d'entretiens avec les hommes qui en ont été les principaux personnages. Ce qui lui permet de démontrer par exemple que Yasser Arafat n'a pas été l'instigateur et le moteur de la deuxième Intifada, comme les Israéliens l'ont souvent déclaré. Dès le 21 mai 2001, le rapport du sénateur américain George Mitchell indiquait : "Nous n'avons aucune base pour conclure qu'il existait un plan délibéré de l'Autorité palestinienne pour déclencher une campagne de violence à la première occasion."

Le livre fourmille de notes, de précisions, de confidences inédites. L'auteur parcourt ces années avec leur succession de bouleversements, de ruptures et d'espoirs. Car malgré tout, dans cette longue introspection des malheurs d'une région, il y a eu quelques lueurs : la signature du pacte de Genève le 1er décembre 2003 qui fournit la trame précise des solutions ; l'adoption par la Ligue arabe, le 28 mars 2002 à Beyrouth, du plan de paix saoudien offrant une reconnaissance de l'Etat d'Israël en échange d'une libération des territoires occupés ; la rédaction et l'adoption par toutes les parties, en juin 2003, d'une "feuille de route" qui trace la marche à suivre pour aboutir à la création d'un Etat palestinien fin 2005.

En dépit de toutes ces initiatives qui sont restées lettre morte, la marche inexorable de la violence s'est poursuivie. A qui la faute ? Charles Enderlin ne le dit pas. Mais il prévient : "A moins d'un accord avec le président Mahmoud Abbas, l'islam radical ne pourra que progresser dans la région."

Michel Bôle-Richard

La Critique des échos du 25.1.07

Peut-on reprendre des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens ? La situation semble plus que jamais piégée.

Bis repetita » ? La visite au Proche-Orient de Condoleezza Rice, la secrétaire d'Etat américaine, risque de prolonger « les années perdues », entre 2001-2006, pour mettre fin à l'intifada et créer un Etat palestinien peu ou prou dans les frontières de 1967. Les élections de 2005 ont donné une majorité de sièges au Hamas, auteur de nombreux attentats, qui refuse de reconnaître Israël - même si certains laissent la perspective ouverte... comme Arafat en 1987. C'est donc vingt ans qui ont en fait été perdus. Sans compter que le gouvernement du Hamas est aujourd'hui en conflit ouvert avec le Fatah, parti du président Mahmoud Abbas.
Mécanique diabolique

Témoin privilégié, Charles Enderlin a su faire parler aussi bien, côté israélien, des militaires de haut rang ou des chefs des services de renseignements que, côté palestinien, d'ex-négociateurs d'Oslo, des ministres ou des responsables de l'information ou de la « sécurité préventive » engagés dans des discussions avec les Israéliens.

En émerge une mécanique diabolique. D'abord construit par Ehud Barak pour expliquer l'échec des négociations avec les Palestiniens, le rejet de la responsabilité sur Arafat est devenu une politique. Ses hésitations, ses condamnations tardives des actes de violence contre les Israéliens font penser qu'il a déclenché l'Intifada ou du moins qu'il la contrôle. Lorsqu'on fouillera son QG en mars 2002, on y cherchera des documents prouvant son implication. Ce « mythe Arafat » permettait de répondre à « une situation chaotique où il est parfois difficile de faire la part du bien et du mal, du vrai et du faux », reconnaissait un document du ministère de la Défense. Et Avi Dichter, dernier patron du Shin Beth, dira : « Arafat n'a pas contrôlé l'Intifada. J'ai vu Arafat faible, il avait peur de s'attaquer au Hamas. »

Second élément, la « militarisation ». Côté israélien, les militaires ont voulu mener leur propre politique, reposant sur l'usage exclusif de la force, sans souci de proportionnalité. Avec la pratique consistant à démolir les immeubles habités par les familles d'auteurs d'attentats-suicides, cette idéologie se traduira par une grande brutalité lorsque Tsahal réoccupera des « camps de réfugiés » ou le QG d'Arafat : le ministère de la Défense devra faire rétablir les conduites d'eau ou d'électricité coupées. Côté palestinien, se sont armés mouvements « terroristes » et groupes gouvernementaux, éventuellement chargés de prévenir les incidents avec les Israéliens dans la suite d'Oslo. Ainsi voit-on dans le livre se multiplier les attentats (suicides ou non) revendiqués ou encouragés par le Fatah comme par le Hamas et s'égrener une alternance mortelle d'attentats et de bombardements.
Tactique contre stratégie

Agissant unilatéralement pour la libération de leurs prisonniers comme pour la construction de leur « barrière de sécurité », les Israéliens sont allés à contre-courant de leurs intérêts. « Comment imaginer un instant qu'il est possible de garder 3 millions et demi de Palestiniens sous occupation ? Car c'est d'une occupation qu'il s'agit », reconnaissait Ariel Sharon devant le groupe parlementaire du Likoud en mai 2003. Et, cinq mois plus tard, le chef d'état-major, Moshe Yaalon, regrettait : « Couvre-feux et bouclages empêchent les Palestiniens de faire la cueillette des olives, de cultiver leurs terres (...). Nos décisions tactiques sont contraires à nos décisions stratégiques. » Ne pas aider le Fatah donnait raison au Hamas et liquider les dirigeants de celui-ci en faisait des héros.
Or, pendant ce temps, les Israéliens ont été rattrapés par la transformation de la région. Piégés par les chiites du Hezbollah, qui ont installé un réseau de fortifications souterraines ultramodernes à la frontière libanaise et sont armés par l'Iran, ils ont perdu leur suprématie militaire et doivent passer par les demandes de leurs adversaires pour faire libérer leurs soldats enlevés.
Une situation qui laisse le lecteur inquiet : le retour de la confiance entre Israéliens et Palestiniens, comme entre les Palestiniens eux-mêmes, la reprise des contacts avec la Syrie, qu'Enderlin évoque, exigent une forte implication des Américains, que leur engagement en Irak laisse très improbable.

GUY HERZLICH