Des réseaux sociaux aux médias plus traditionnels, quand les théories du complot s’emparent de la fusillade de Parkland

Porte-parole du FBI, militants gauchistes anti-armes, complices du parti démocrate : depuis la fusillade, les partisans de la théorie du complot accusent les lycéens à l’origine de la campagne "Never Again" d’être pilotés par des groupes d’intérêts anti-armes. Des réseaux sociaux aux médias traditionnels, comment les idées complotistes sont-elles propagées ? Analyse. 

Le déferlement de théories du complot à la suite d’évènements dramatiques et de fusillades comme la tuerie de Parkland en Floride est chose courante aux États-Unis. Ces thèses complotistes proviennent des profondeurs d'Internet - souvent de 4chan ou de Reddit, des réseaux d’échanges d’images et d’informations anonymes particulièrement controversés - et sont ensuite partagées sur les réseaux sociaux Twitter, via des comptes conservateurs, nationalistes ou d’extrême-droite.

Depuis la fusillade de Parkland, les conspirationnistes ont pris pour cible les survivants du drame qui réclament un meilleur contrôle des armes à feu. Ces derniers soutiennent par exemple que les étudiants survivants s’expriment trop bien dans les médias pour ne pas être des professionnels rémunérés. Une enquête de CNN dans les archives politiques du site 4chan, une plate-forme prisée des adeptes des théories du complot où des anonymes peuvent poster des images et engager des discussions de tout genre, a d’ailleurs relevé que le nom de David Hogg, étudiant de Parkland à l’origine du mouvement  "Never Again", a été mentionné sur le site au moins 121 fois.

Moins d'une heure après la fusillade au Lycée Marjory Stoneman Douglas de Parkland le 14 février dernier, plusieurs comptes Twitter  ont également prétendu que les témoins interrogés par les médias traditionnels étaient des "acteurs de crise". Le terme se réfère aux personnes payées pour jouer des victimes de désastre dans des exercices de secours. Plus récemment, l'expression a été récupérée par les conspirationnistes qui prétendent que les fusillades sont des événements mis en scène par des groupes d’intérêts anti-armes dont l’objectif serait de retirer aux Américains le droit de porter des armes.

Des théories diffusées sur les réseaux sociaux

De Twitter à Facebook, en passant par Youtube, les réseaux sociaux sont les principaux canaux de diffusion des théories du complot et des fausses nouvelles. En effet, ils permettent à des individus, isolés ou organisés, de diffuser des informations infondées sans que ces dernières n’aient besoin d’être relayées par les médias traditionnels. Les algorithmes, les recherches par mots-clés et les contenus tendance des réseaux sociaux permettent quant à eux d’atteindre facilement les personnes sensibles aux idées conspirationnistes.

La fusillade de Marjory High ne fait pas exception. Un tweet viral d'un compte Twitter maintenant suspendu, @LagBeachAntifa9 localisé par les services de Twitter en Russie, a faussement affirmé que David Hogg a été scolarisé au lycée de Redondo Shores en Californie d’où il aurait été  diplômé en 2015. Le tweet a rapidement été diffusé sur 4chan. Pour démentir les accusations, un camarades de classe du lycéen de Parkland a publié une vidéo montrant leurs photos dans leur album des finissants 2017.

Quelques jours seulement après la tragédie, une vidéo largement visionnée sur YouTube a présenté Hogg comme "un acteur de crise", reprenant hors contexte une interview donnée par le lycéen  à KCBS, une chaine de télévision locale californienne en août 2017. A l’époque, Hogg avait été témoin d'une confrontation violente entre un sauveteur et surfeur sur une plage de Californie, où il était en vacances. Les conspirationnistes soutiennent que sa présence sur cette place n’était pas un hasard. Bien que la vidéo ait été retirée par YouTube pour violation de ses politiques contre l’intimidation et le harcèlement, cette fausse accusation a permis d’alimenter les théories du complot entourant la fusillade.

Sur Facebook, une vidéo publiée par la page d’extrême-droite américaine Survive Our Collapse contenant l’interview détournée de David Hogg en Californie a été vue plus de 2 millions de fois avant que Facebook ne la retire. Elle a depuis été modifée, retéléchargée sur la même page et partagée plusieurs dizaines de fois.

Des réseaux sociaux aux canaux officiels

Si ces théories du complot naissent généralement sur les réseaux sociaux, elles sont parfois relayées par certains médias plus traditionnels.  Alex Jones, un adepte des théories du complot et fondateur du média en ligne complotiste et proche des milieux d’extrême-droite InfoWars doute lui aussi de l'authenticité des étudiants de Parkland. L'Américain, également connu pour avoir diffusé la théorie selon laquelle la fusillade dans l'École primaire de Sandy Hook à Newtown au Connecticut en 2012, était un canular, reconnaît que "des gens réels ont été touchés" par la fusillade de Parkland, mais maintient lui aussi que David Hogg et ses comparses sont des acteurs de crise. Dans une vidéo publiée sur Youtube le 15 février, l'animateur de radio a également avancé la théorie selon laquelle la tuerie de Floride serait une opération menée sous "fausse bannière", c’est-à-dire une opération gouvernementale cherchant à détourner ou orienter le débat public.

Pour soutenir ses théories, InfoWars a montré à plusieurs reprises à ses 2.2 millions d'abonnés YouTube des copies d'écran de l’interview de David Hogg sur KCBS  en association avec d'autres images afin de prouver que les étudiants de Parkland sont bien "des acteurs de crise".

Plusieurs médias ont rappelé le fait que le père de David Hogg est un agent du FBI à la retraite. Pour le site The Gateway Pundit, un site d'extrême-droite accrédité à la Maison Blanche, cela prouverait le lien entre les étudiants de Parkland et les pouvoirs publics tels que le FBI, qui chercheraient à restreindre les droits constitutionnels des Américains et à accroître leur pouvoir.

Qui est à l’origine de ces théories?

Selon plusieurs études réalisées l’an dernier, ces conspirationnistes seraient généralement des citoyens américains blancs, peu diplômés provenant des régions rurales des États-Unis, dans les États où Donald Trump a réalisé d’excellents scores aux élections présidentielles de novembre 2016. Très attachés à l’esprit des fondateurs des États-Unis, ils promeuvent un conservatisme rigide et un nationalisme affirmé. Leur foi dans les complots qu’ils dénoncent semble être inébranlable.

Les profils Facebook, en majorité masculins, ayant relayés les contenus complotistes sur  la page Facebook de Survive Our Collapse, venaient d’ailleurs en majorite de l’Alabama, du Montana ou de l’Oklahoma.

Pour l’historien français Pierre Rosanvallon le succès du complotisme s’explique par le fait qu’il "prétend redonner de la rationalité dans un univers confus et rend lisible un monde que l’on pense comme opaque, insaisissable". Selon lui, les théories du complot donneraient l’impression à ces citoyens de participer à la société.  "L’évocation du complot redonne la possibilité d’agir sur les choses. On nomme un complot, ça veut dire qu’il y a un responsable, que si on l’atteint la société peut changer. Le complotisme prétend donner une intelligence du monde et une capacité d’agir sur les choses", expliquait-il au micro de France Culture lundi 26 février.

Quelle responsabilité pour les réseaux sociaux ?

Compte-tenu de l’influence toujours plus grande des réseaux sociaux dans le débat public, les différentes entreprises de technologie telles que Twitter et Facebook sont amenées à repenser leurs conditions d’utilisation afin de mieux contrôler la diffusion de ces théories du complot qui peuvent y perdurer plusieurs années.

Mercredi dernier, YouTube a retiré une vidéo de la page d'InfoWars.  La vidéo intitulée "David Hogg Can't Remember His Lines In TV Interview" (David Hogg ne peut pas se rappeler de ses lignes en interview) ne respectait pas les conditions d’utilisation de l’entreprise. "L'été dernier, nous avons mis à jour l'application de notre politique de harcèlement afin d'inclure les vidéos de canular qui ciblent les victimes de ces tragédies […] Toute vidéo signalée qui enfreint cette règle est examinée puis supprimée", à déclare un porte-parole de Youtube.

Interrogé par CNN sur ses politiques de lutte contre les théories du complot, Facebook a déclaré que ses normes communautaires prévoient conséquences en cas de violation des politiques du réseau social et que la punition dépend "de la gravité de la violation et de l'historique de la personne sur Facebook". Dans le cas de la page Survive Our Collapse , il est cependant impossible de savoir précisément quel aspect des normes de Facebook a été violé.

Si les réseaux sociaux retirent de temps à autre les contenus complotistes, ils ne le font souvent que lorsque ces derniers sont dénoncés par des utilisateurs ou les médias. Guillaume Chaslot, ancien ingénieur chez Youtube, a affirmé au Washington Post que ces entreprises n'ont pas fait assez pour éliminer les contenus complotistes.

Fin 2016, quand il est devenu évident que la publication de fausses nouvelles sur Facebook avait influencé l'élection présidentielle américaine, Mark Zuckerberg a décrit les mesures que l'entreprise avait prises pour combattre l'épidémie. Une de ces initiatives consistait à s'associer au Réseau International de Vérification des Informations de l’Insititut Poynter, une école de journalisme américaine à but non-lucratif, pour vérifier la véracité des reportages signalés comme de fausses nouvelles. Les employés chargés de la vérification des faits ont depuis fait part dans plusieurs journaux de leurs préoccupations au sujet du refus de Facebook de publier des statistiques sur leur travail, même en interne, ce qui pourrait prouver un échec de la mesure.

Dans une tribune de juin 2017 publiée sur le blog de Twitter, Colin Crowell vice-président de la compagnie délégué aux politiques publiques affirmait de son côté que les responsables du réseau social n'ont pas à être "les arbitres de vérité". "Journalistes, experts et citoyens engagés sont côte à côte, corrigeant et contestant le débat public à chaque seconde", a-t-il déclaré. Une déclaration qui illustre bien le dilemme auquel les reseaux sociaux doivent aujourd’hui faire face. Si ces derniers ne veulent pas perdre leur crédibilité  à cause de multiplication de fausses informations, ils ne souhaient pas non plus jouer les gendarmes ni se lancer à la poursuite des comptes qui en sont à l’origine.

L’inaction latente des réseaux sociaux à répondre à l’explosion de ces théories infondées laisse la voix libre aux complotistes qui peuvent poursuivre les familles des victimes pendant plusieurs années. Selon Joan Donovan qui étudie la manipulation des médias au think tank Data & Society, les théories du complot entourant la fusillade de Sandy Hook en 2012 continuent de hanter les familles des victimes, harcelées par des internautes cherchant à savoir si leurs enfants ont bel et bien perdu la vie dans la fusillade.  "Pour les années à venir, croit-il, ces étudiants de Parkland vont devoir subir le même sort."

Jules Béraud

Eviter Trump pendant une semaine ou comment tirer les leçons d'une overdose médiatique

Farhad Manjoo, journaliste au New York Times, s'est lancé un défi de taille: ne pas entendre parler de Donald J. Trump dans les médias pendant une semaine. "Je voulais voir ce que je pourrais apprendre sur les médias modernes en y observant l'omniprésence de M. Trump," raconte-t-il dans un article publié le 22 février.

"Inévitable"

Ce qui devait d'abord ressembler à un défi personnel pour ce journaliste passionné s'est transformé en une tâche presque impossible dans la pratique, tant le 45ème président des Etats-Unis est partout. "D'une certaine manière, mon expérience a échoué: je ne pouvais quasiment pas trouver d'article sans Trump," reconnait Manjoo.

Selon lui, la couverture médiatique du businessman devenu président a atteint des niveaux sans précédent. En cause: Trump, évidemment, mais aussi les réseaux sociaux et le comportement des médias.

"Je me suis demandé si nous n'étions pas en train de surdoser Trump, à l'exclusion de tout le reste," remettant en question son propre comportement. Une réflexion qui avait déjà émergé durant la campagne présidentielle puisque cette attention médiatique lui avait largement servi de publicité gratuite.

Donald J. Trump est dans tous les journaux, qu'ils soient politiques ou pas. Pour le journaliste, Trump n'est plus seulement le message, il est devenu le moyen par lequel toutes les histoires sont racontées. Il est devenu "inévitable".

Point commun entre Amazon, le Bachelor et la NBA

Afin d'éviter d'avoir à faire au locataire de la Maison Blanche, Farhad Manjoo s'est tourné vers des sites internationaux comme la BBC ainsi que des sites spécialisés, tout en continuant de consulter les réseaux sociaux. Mais, même en utilisant ces plateformes, difficile d'échapper au businessman. "Et sa présence ne s'arrête pas à l'actualité".

Du Bachelor à Amazon - qui lui suggère l'achat de papier hygiénique à l'effigie de Donald Trump pour la Saint-Valentin - en passant par la série The Big Bang Theory, les Grammys, les Golden Globes, le Super Bowl et la NBA, rien ne lui résiste. Seuls Instagram et Snapchat semblent plus imperméables aux aventures du milliardaire.

La personne la plus "connue" de l'histoire?

Mark Wilson:Getty Images

Photographes rassemblés autour de Jeff Sessions et Charles E. Grassley le 29 novembre au Capitole. Mark Wilson/ Getty Images. 

Selon Farhad Manjoo, "il est probable que personne n'ait été aussi connu que M. Trump aujourd'hui". Si cette affirmation est difficile à prouver, la comparaison de quelques chiffres permet néanmoins au journaliste du Times de parvenir à un résultat presque inquiétant: la couverture médiatique de Trump dépasse à elle seule d'environ 1000 dollars celle des 1000 personnes les plus connues rassemblées.

Un volume insoutenable

Bien que reconnaissant qu'il est essentiel de traiter en profondeur les actions de la nouvelle administration, l'article pointe du doigt l'amplification créée par l'écosystème médiatique: "Trump ne représente pas 90% de ce qui est important dans le monde". D'autant plus qu'il n'est président que depuis un mois.

Un rythme qui parait donc difficilement tenable pendant le reste du mandat selon le journaliste, qui pense que la scène médiatique ne doit surtout pas se cantonner à un seul sujet.

"Les journaux des Première et Deuxième Guerres Mondiales étaient remplis de sujets n'ayant pas trait à la guerre. Les journaux d'aujourd'hui comprennent eux aussi de nombreux articles qui ne sont pas reliés à Trump, mais beaucoup d'entre nous ne lisent plus les journaux. Nous lisons Facebook, nous regardons la télé, et là, M. Trump est ce dont tout le monde parle, en excluant presque tout le reste."

Eviter Trump pendant une semaine c'est donc réaliser l'overdose du personnage dans les médias et se rendre compte de l'urgence d'un changement de son traitement médiatique. Dans un contexte de rejet des médias et d'attaques constantes envers les journalistes, les pratiques journalistiques sont plus que jamais scrutées.