Quand la Silicon Valley recrute hors université

Tir d'artillerie ou balles égarées de snipers ? Dans Le Monde du 19 juin, Yves Eudes relate la charge féroce du fondateur de PayPal, Peter Thiel, contre le modèle universitaire américain. "Son credo : utiles pour les jeunes gens ordinaires, les études universitaires s'avèrent inutiles pour les plus brillants" (Start-up : no diplôme Valley).

Dans le New York Times du même jour, Laszlo Bock, directeur adjoint des ressources humaines de Google, explique qu'une part croissante des salariés de l'entreprise n'est jamais allée à la fac.

En France, l'ex-directeur de la communication de Sciences Po, Peter Gumbel, attaque dans un livre récent, Elite Academy. Enquête sur la France malade de ses grandes écoles, un système éducatif conçu pour produire une élite à base sociale étroite, et coulée dans le même moule. Des esprits qu'il juge inadaptés aux besoins d'innovation de l'économie mondialisée. Pourquoi tant de virulence ?

Pourquoi ces attaques ?

"Dans la Silicon Valley, la légende veut que les créateurs des entreprises ... qui dominent l'Internet mondial aient tous abandonné leurs études ou oublié de passer leur diplôme...." écrit le journaliste du Monde Yves Eudes.

Et de poursuivre : le fondateur de PayPal,  Peter Thiel, en tire argument "pour suggérer que l'université est une perte de temps pour tout le monde." Il "fait aussi remarquer que pour des millions de jeunes, les études sont d'abord une perte d'argent : en trente ans, les frais de scolarité des universités américaines ont quadruplé."

Une remarque isolée ? Rien n'est moins sûr.  Dans une une interview au New York Times cette semaine, Laszlo Bock, directeur adjoint des ressources humaines à Google, assure "avoir des équipes dont 14% des membres ne sont jamais allés à la fac".

Connue pour avoir une réflexion très poussée sur son processus de recrutement, la firme de Mountain View change (partiellement) son fusil d'épaule : fini d'embaucher uniquement la crème de la crème de l'Ivy League (les meilleures universités américaines). La raison ? Au bout de deux ou trois ans,  la capacité à être performant dans l'entreprise Google "n'a plus aucun lien" avec les performances passées à l'université, selon Laszlo Bock.

Pourquoi peuvent-elles être entendues ?

Pourquoi ces critiques peuvent-elles être entendues ? Parce qu'aux Etats-Unis (mais aussi en Europe), le coût des études grimpe en flèche au moment même où l'accès au savoir devient gratuit ou presque (via Internet, la révolution des MOOC etc.)...

Le montant de la dette étudiante américaine dépassait mille milliards de dollars en juin 2012, souligne Le Figaro. Elle crée une nouvelle bulle financière prête à exploser si les étudiants ne peuvent rembourser. Que ce soit sous l'effet du chômage ou de la baisse des salaires : en France, les rémunérations moyennes des jeunes diplômés ont diminué de 15% depuis 2000, selon l'étude annuelle de la Conférence des grandes écoles.

Dans un court ouvrage sur La bombe de la dette étudiante qui lui a valu une invitation à l'émission de Laurent Ruquier, On n'est pas couché, le bras droit de Jean-Luc Mélenchon, François Delapierre (Parti de Gauche) détaille quelques conséquences perverses des coûts d'inscription trop élevés.

Il pointe les risques de triche massive, comme celle qui avait eu lieu à Harvard l'an dernier. Pour 63.000 dollars annuels, peut-on se permettre de redoubler ? A l'inverse, une fac (ou une grande école) refusera-t-elle un diplôme à qui paie très cher son année ?

Vers un changement de modèle ?

Comment se sortir de cette inflation des coûts ? Par ... la gratuité ou quasi-gratuité, mais pour quelles études?  François Delapierre plaide pour le maintien d'une large place des sciences humaines à la fac. A l'inverse, de grands noms des nouvelles technologies mettent la main au portefeuille, avec remise en cause radicale du système universitaire.

En France, Xavier Niel a lancé un pavé dans la mare en ouvrant cette année 42, une école de programmeurs hypersélective (mille candidats retenus sur plusieurs dizaines de milliers au départ).

Aucune exigence de diplôme, tout se joue sur la logique et la créativité ("Deux épreuves m’ont beaucoup amusée, si bien que j’aurais presque voulu les prolonger : j’ai joué aux origamis et j’ai cherché des chiffres et des couleurs...", raconte une des candidates, Chloé Viatori, sur Rue 89). Mais Xavier Niel a prévenu : pas de place pour la culture générale dans cette école gratuite, mais centrée sur le code.

De son côté, l'Américain Peter Thiel, rapporte Le Monde, a créé "en 2011 un programme baptisé 20 under 20. Il sélectionne sur dossier 20 jeunes de moins de 20 ans dotés d'un talent exceptionnel pour les nouvelles technologies, et leur donne à chacun 100 000 dollars sur deux ans pour les aider à monter une start-up, une ONG ou un projet de recherche. A une condition : qu'ils abandonnent leurs études".

Nouveau paradoxe ? Cet ennemi du système universitaire en est un pur produit puisqu'il a étudié la philo à Standford. Une des meilleures universités américaines.

Livres et articles cités :

-> La bombe de la dette étudiante, François Delapierre (édition Bruno Leprince, 3 euros)

-> Elite Academy. Enquête sur la France malade de ses grandes écoles, de Peter Gumbel (Denoël, 17 euros)

-> Etes-vous assez intelligent pour travailler chez Google, de William Poundstone (Lattès, 17 euros).

-> Start-up : no diplôme Valley, Yves Eudes, Le Monde (19 juin 2013)

-> Interview de Lazslo Bock (directeur adjoint des ressources humaines de Google), sur le site du New York Times (19 juin 2013)

 

Publié par Anne Brigaudeau / Catégories : Actu / Mots-clés : Google

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