La "gauche rassemblée" n'est pas la tasse de thé de Mélenchon

Clémentine Autain (à gauche) et Jean-Luc Mélenchon, en 2016 (Photo @AFP)

Avec qui Jean-Luc Mélenchon veut-il faire alliance pour parvenir au pouvoir ? "Mais avec personne!" Telle est la réponse la plus fréquemment entendue. Et la plus logique si l'on comprend bien la stratégie suivie par le porte-drapeau de La France insoumise (LFI) depuis son échec à l'élection présidentielle de 2017 où il était arrivé en quatrième position, derrière François Fillon, au premier tour. Mélenchon était à 618.540 voix de Marine Le Pen, qualifiée pour affronter, au second tour, Emmanuel Macron qui s'était classé premier.

Pour la présidentielle, il avait obtenu, avec difficulté, le soutien du Parti communiste (PCF). Les cadres du "Parti" en pinçaient pour une candidature maison lors d'une Conférence nationale, début novembre 2016 : les relations s'étaient beaucoup détériorées au sein du Front de gauche (FG) qui rassemblait, notamment, le Parti de gauche (PG) de Mélenchon et le PCF avec d'autres "petites" composantes. Mais à la fin du même mois, les militants faisaient pencher la balance dans l'autre sens. Au terme d'un vote serré - 53,6% contre 46,4% -, l'ancien sénateur socialiste devenait aussi le candidat des communistes.

"Je vais annoncer notre rupture politique"

Il serait abusif de prétendre que "l'idylle" entre Mélenchon et Pierre Laurent, le patron du PCF, est allé bien au-delà du scrutin présidentiel. La campagne des élections législatives avait donné lieu à un véritable règlement de compte. "Vous êtes la mort et le néant", écrivait le candidat insoumis à l'intention des dirigeants communistes, dans un SMS assassin, révélé par "Le Canard enchaîné". "Je vais annoncer notre rupture politique", poursuivait-il.

De fait, Mélenchon a rompu les relations d'appareils entre La France insoumise et le PCF. Pour preuve, chacun à son groupe distinct de députés à l'Assemblée nationale : 17 membres d'un côté, 16 de l'autre. Un divorce qui place les deux formations derrière le groupe socialiste en terme d'effectifs puisque celui-ci compte 27 députés, plus quelques apparentés. L'homme est un peu coutumier des séparations ou des rapprochement avortés. A l'intérieur même du PS, quand il en était membre, il a navigué contre, puis pour Mitterrand, et de Rocard à Jospin, au grè des majorités fluctuantes du parti.

Quand il a considéré que l'attelage du Front de gauche était bancal et ne lui convenait plus - il reprochait alors aux communistes d'avoir des alliances à géométrie variable avec le PS dans les municipalités -, il a tendu une perche aux écologistes pour substituer EELV (Europe écologie-Les Verts) au PCF. Si certains écolos s'étaient montrés sensibles à cet intérêt soudain, la majorité d'entre eux, à l'instar de Cécile Duflot, ancienne ministre et chef de file des Verts, avait décliné le "deal politique" de circonstance. Au point que les écologistes avaient finalement retiré leur candidat à la présidentielle pour soutenir... Benoît Hamon, le candidat socialiste.

"Un étouffoir, une brise lame, un tue la joie"

Cette question stratégique des alliances est revenue sur le tapis à l'occasion des deux premières élections législatives partielles du quinquennat, fin janvier. A Belfort et dans le Val d'Oise, les candidates LFI, bien que devançant les représentants de l'extrême droite, ont été éliminées au premier tour. Mais Mélenchon a tiré des conclusions opposées de chacune de ces deux consultations. Sur son blog, le 30 janvier, il a fustigé en creux le choix d'alliance à gauche fait par les cadres locaux belfortains alors qu'il a loué ouvertement celui des cadres val d'oisiens qui étaient partis au combat sans alliance.

"A Belfort la tonalité "gauche rassemblée" était revendiquée par le MRC [Mouvement républicain et citoyen, chevènementiste] qui nous soutenait sur ce thème. Il a fonctionné comme un rayon paralysant, gelant en partie les votes dégagistes que nous devions mobiliser", écrivait ainsi le champion du "dégagisme" en conclusion de son post titré "Des élections partielles, mais parlantes". Avant de considérer que "dans le Val-d’Oise, c’est le contraire. Chacun allait chacun pour soi. Pas de tambouille Ce fut un facteur entrainant". Et Mélenchon tire la leçon finale: "dans une élection nationale, «la gauche rassemblée» est un étouffoir, un brise lame, un tue la joie".

A partir de ce moment là, il faut bien observer l'enchainement dans le temps des interventions de différents acteurs de La France insoumise pour déceler qui soutient quoi. Et qui soutient qui. Le premier à monter au créneau est le jeune député du Nord, Adrien Quatennens. Dans un long entretien au Journal du dimanche, quelques jours après, il s'aligne strictement sur la position du "patron". "A Belfort, déclare-t-il, il y a eu une petite tonalité "rassemblement de la gauche" avec le candidat du MRC. Or l'addition ne se fait pas. L'effet "rassemblement de la gauche" est plutôt un repoussoir qu'une dynamique". Etouffoir, repoussoir, les mots se ressemblent pour dénoncer le rassemblement.

"Une soupe de logos et une belle guirlande colorée"

Quatennens, qui a défendu une position inverse auparavant, explique ensuite pourquoi il a viré à 180°. Il évoque feu le Front de gauche: "Mon rêve était de réussir à avoir tous les logos sur le même tract. Je pensais que c'était la bonne méthode. Mais les logiques d'appareil sont réapparues. Et ceux qui avaient réussi cette alliance, que je considérais alors comme idéale, n'avaient pas du tout cassé la baraque. Aujourd'hui j'en suis convaincu, les gens n'attendent pas que du vieux bois mort se rassemble pour faire le radeau de la méduse, qu'on ait une soupe de logos et une belle guirlande colorée. Ils attendent du contenu et une cohérence."

Considérant, à juste titre, que le PS est en crise - il appelle de ses voeux, en son for intérieur, une victoire du "frondeur" Emmanuel Maurel pour le poste de premier secrétaire - et que la direction du PCF, selon lui, n'est pas au mieux - "Elle ne voit pas qu'elle est en train de passer complètement à côté de l'histoire", assure-t-il -, le député du Nord semble ainsi considérer que La France insoumise est en situation, seule, de proposer un "contenu" et une "cohérence"  pour arriver toute seule au pouvoir. Foin des alliances d'appareils, la direction de LFI veut jouer sa partition en solitaire.

"Une force à vocation majoritaire est nécessairement diverse"

Une personnalité du mouvement, cependant, ne l'entend pas tout à fait de cette oreille. Venue d'une des petites composantes d'extrême gauche du FG, Clémentine Autain souhaite une autre stratégie. Dans la foulée des déclarations de Quatennens, l'hebdomadaire Politis, qui porte la voie de la gauche de la gauche, publie un entretien avec cette députée de Seine-Saint-Denis dans sa livraison du 8 février. "On ne peut pas tirer de grandes conclusions stratégiques" des législatives partielles qui viennent d'avoir lieu, affirme-t-elle d'emblée, en forme de réponse à la consigne stratégique que donnait Mélenchon sur son blog, une semaine avant.

Elle conseille donc au chef d'infléchir sa stratégie, souligne Politis, et elle répond directement à Quatennens. Elle rétorque que la candidate insoumise dans la partielle de Belfort avait "un matériel de campagne siglé FI, loin de la kyrielle des logos" dénoncée par son camarade-député. Et elle enfonce le clou en martelant que "le résultat dans le Val d'Oise n'est pas meilleur" qu'à Belfort. "Une force à vocation majoritaire est nécessairement diverse, et non un bloc monolithique", ajoute Autain pour compléter sa démonstration... unitaire. Pas sûr, cependant, que la direction du PCF soit très chaude pour jouer la même partition qu'un dirigeant qui la voue aux gémonies.

D'autant qu'un recadrage de ligne intervient deux semaines après l'entretien d'Autain. Dans une tribune publiée par le HuffPost sur Internet, le "politologue officiel" de La France insoumise, Thomas Guénolé, déclare que son mouvement "préfère l'union du peule à l'union des partis". Il présente comme des "accusations"  du PS, des Verts, de Benoît Hamon et du PCF, "reprises telles quelles par une partie des journalistes politiques, qui les présentent comme si c'étaient des vérités établies" , ce qui sont de simples constations qui sont même émises, en sourdine, par une députée de son camp. On ne peut quand même pas soupçonner Autain d'être une membre éminente du "parti médiatique" déniché et dénoncé par Mélenchon !

"Il s'agit de rassembler progressivement le peuple"

Le concept d'union du peuple mériterait un petit éclairage politique substantiel car la rhétorique de Guénolé ne dément aucunement les soi-disantes accusations dont il accable partis de gauche et "médias meanstream" qui, à bien le lire, marchent la main dans la main. "La France insoumise n'est pas un parti, créé parmi d'autres partis, pour former entre eux des cartels, écrit-il. La France insoumise est un mouvement, créé pour donner un débouché positif au ras-le-bol populaire - le "dégagisme" - qui monte face à l'égoïsme prédateur des élites. Il ne s'agit donc pas d'additionner artificiellement les étiquettes de boutiques électorales. Il s'agit de rassembler progressivement le peuple autour de buts communs de justice sociale, d'écologie et de démocratie véritable: ceci, jusqu'à atteindre le point de bascule qui produira une révolution citoyenne par les urnes."

Comment peut-on présenter plus clairement qu'on se fixe comme objectif de parvenir au pouvoir sans alliances et sans alliés. C'est-à-dire seul, sans "gauche rassemblée". C'est exactement ce que dit Mélenchon et ce que tous les observateurs, un tant soit peu honnêtes intellectuellement, ont remarqué. L’union est un combat, comme disait Georges Marchais devant le comité central du PCF, en 1972. La France insoumise à l’air de penser que c’est toujours vrai. Mais cette fois... en interne.

Vous pouvez me retrouver sur le site Slate

Publié par Olivier Biffaud / Catégories : Actu

A lire aussi

  • Aucun article