Visiter les morts

© Eve Omel, 2016

© Eve Omel, 2016

L’aïeule

Ce n’est pas encore une habitude dans ma petite famille monoparentale mais cela risque bien de le devenir tellement la chose nous plaît : La visite à nos morts ! Enfin, à notre morte, la seule à Paris (tous les autres sont enterrés loin en province).

C’est une aïeule, mon arrière-grand-mère paternelle et donc l’arrière-arrière-grand-mère maternelle de ma fille. Voici deux ans que nous la visitons au Père-Lachaise, c’est-à-dire depuis que nous sommes parties à sa recherche et que nous l’avons retrouvée – si je peux parler ainsi d’une personne qui n’a pas bougé depuis plus de 60 ans –, les mémoires familiales sont courtes et tout s’oublie si vite n’est-ce pas.

L’enquête

Lorsque nous sommes venues vivre près du cimetière, je me suis rappelé qu'elle y était enterrée. C’était un fait certain, mon père connaissait l’année de sa mort et plus encore puisqu’il l’avait connue et avait des tas d’anecdotes sur cette dame au si beau nom de jeune fille, née à la fin du XIXe, s’étant fait vieille à Paris, et à coup sûr roulant les "r". Et je l’aimais bien, de loin comme ça, cette aïeule. Alors, un jour que nous traversions le Père-Lachaise qui est un raccourci plaisant pour les habitants du quartier, je dis à ma fille : « Est-ce que je t’ai déjà parlé de cette parente qui est enterrée quelque part là-dedans ? » (avec mouvements de bras panoramiques s’il vous plaît). Sa réponse négative m’a lancée dans le récit en pointillé de l’aïeule, et, chemin faisant, à la guitoune de l’administration du cimetière, aux grands registres écrits à la plume où tout est consigné, à la division dans laquelle nous pourrions sans doute aucun la trouver en comptant 19 tombes depuis le haut de l’allée de gauche puis en comptant 11 tombes par la droite.

Sortir du labyrinthe

Autant vous dire qu’on s’y est repris à quelques fois avant de mettre la main dessus. Ce fut un beau jour de printemps, mes parents provinciaux nous avaient rendu visite – et après tout il était amusant que mon père participât à la recherche de sa grand-mère. Alors que nous étions encore une fois sur le point de renoncer à force de compter 19+11 puis 11+19 en partant du haut, puis du bas, puis de la droite, puis de la gauche, nous hélant de loin en loin à travers les sépultures, ma mère trouva la tombe, en granit, aux noms gravés presque effacés, devant laquelle nous étions pourtant passés des dizaines de fois.

Ô Joie ! Nous nous sommes tous assis en paquet sur la pierre grise avec la sensation d’être enfin arrivé chez nous, nous chauffant le dos au soleil comme des lézards. Puis nous nous sommes mis à l’aise, nous avons sorti le goûter et les grattoirs pour la mousse.

Les visites

Puis plus tard ce fut la visite aux morts, ma fille au grattoir encore, et l’achat d’un gros lierre pour tenter d’attendrir la pierre austère. Lequel lierre fut volé presque aussitôt pour sans doute une autre tombe ou un balcon dégarni, allez savoir, les gens sont fous ou bêtes ou méchants ou les trois.

Et cette année encore, pour la Toussaint et aussi le lendemain (vrai Jour des morts), avec brosses, pinceaux et peinture dorée pour repasser dans le creux des lettres presque effacées, car pas question qu’on la perde à nouveau, Grand-Mère !, l'unique racine parisienne, la solitaire discrète qui m'arrivait comme un écho à ma propre vie.

Ma fille sait désormais la trouver toute seule dans l’immense cimetière grâce à quelques repères malins dont les enfants sont friands, elle en fait une sorte de chasse aux trésors joyeuse qui garantira à coup sûr une mémoire précise et vivace du lieu.

Papoter en travaillant

Tout en travaillant à la restauration de la tombe, nous prîmes le parti de parler à notre aïeule : Ma fille lui dire qui nous étions pour elle et surtout qu’elles avaient le même prénom, mais oui, c'est dingue ! Moi que nous savions qu’elle était restée veuve longtemps, et surtout que nous avions retrouvé cet été, un peu par hasard sans le chercher vraiment, son mari, là-bas dans la Meuse, mort à Verdun comme il se doit, et que ça avait été une aventure aussi belle que de la retrouver elle, si près de chez nous. Nos petites histoires transgénérationnelles pour se faire plaisir, nos petites voix de solo à solo, exclusivement féminines. Et une fleur d’amie déposée qui, j’espère, ne sera pas volée.