Les enseignants doivent-ils s’adapter aux ponts du mois de mai ?

@ Tanya Dawn / creative commons / flickr

Je n’aime pas le mois de mai. En tant qu’enseignant, je veux dire. Aucune régularité, zéro continuité, pas de rythme possible. Il y a les vacances de pâques qui débordent, les jours fériés pour les uns, pour les autres, les ponts, pour les autres surtout, et au milieu, comme des blocs de glace détachés de la banquise et flottant chacun de leur côté, les jours de classe.

Gruyère

Entendons-nous bien. A titre personnel, j’adore ne pas me lever un jour de semaine (ça me rappelle feu le mercredi), paresser au lit jusqu’à 7 h 30 (j’ai un bébé, donc c’est déjà pas mal), glander avec ma chérie, jouer avec mes enfants, regarder pousser mes tomates et mes courgettes, me promener, pique-niquer, préparer une séance de grammaire, faire la sieste. La vie quoi.

Mais en tant qu’instit, je déteste ce mois qui ne me facilite pas vraiment la tâche. Cette année particulièrement, qui nous a gâtés en jours fériés savoureusement placés. Reprendre, après deux semaines de repos, pour une seule journée avant de chômer le 1er mai… La semaine suivante, venir un jour sur deux, lundi, mercredi matin, vendredi… En un mois, nous n’aurons eu que trois jours consécutifs de travail ! D’aucun nous envieront, railleront ce rythme de cossard, ce métier de planqué, mais moi cela ne m’amuse pas beaucoup. Comment installer des repères, comment rythmer la classe, comment structurer les apprentissages ? Impossible de construire une continuité, dans ce planning comme un gruyère. Le mois de mai est une partition comportant davantage de silence que de notes, une mélodie trop syncopée.

Les jours fériés et les weekends se télescopent, s’entrechoquent, se font écho et nous laissent au milieu, on ne fait que sauter d’un îlot de travail à l’autre, suspendus entre deux atterrissages. Rien qui favorise la concentration, l’investissement, le suivi. Les élèves ont du mal à se connecter, ils sont fatigués : normal, ils se couchent à pas d’heure, leur désynchronisation est manifeste. Le weekend déjà, en temps habituel, ils se couchent plus tard, nettement plus tard, sous prétexte qu’ils peuvent dormir le lendemain matin. Or, les chrono-biologistes estiment que le décalage de l’heure du coucher ne doit pas excéder 30 minutes le weekend, sous peine de désynchronisation (et donc de fatigue en début de semaine). En mai c’est deux, voire trois fois par semaine, qu’a lieu ce décalage.

Ce qui vaut pour les élèves vaut pour moi : je me couche plus tard, moi aussi, suis plus fatigué, reste ensommeillé toute la journée ; je suis moins enclin à me mettre au boulot, moins efficace, je dois lutter, ne tiens qu’à grands coups de conscience professionnelle, au fond moi aussi j’attends la prochaine veillée, la prochaine grasse mat’, le prochain barbeuc.

Et puis, deux dimanches dans la semaine, c’est bien, mais c’est aussi deux dimanches soirs, et je ne sais pas vous, mais moi, le dimanche soir, j’en suis pas fan.

En mai, fais ce qu’il te plait

Cette année, en prenant les transports en commun lundi 30 avril pour aller au travail, en regardant autour de moi les nombreuses places libres, je me suis senti bien seul. J’aime bien ça, remarquez, j’ai pu m’asseoir dans le RER, ce n’est pas si fréquent. Et puis, ça m’a rappelé le samedi matin, celui d’avant 2008, l’année où Darcos l’a supprimé d’un coup de fusil sans semonce. J’aimais cette impression de travailler à contre-courant, je la retrouve en ce lundi coincé entre 3 jours non travaillés.

Moins de monde dans les transports, et moins de monde en classe, présentement. En mai le taux d’absentéisme monte sensiblement, surtout cette année, avec ces ponts tentants, répétés et conjoints. Ce lundi, jour de reprise et veille de 1er mai, j’avais 6 absents sur 31. Ma collègue de CE1, 10. Sur l’école, 90 élèves de moins.

C’est un vrai sujet, cette histoire d’absences dues aux ponts. Je sais que cela heurte de nombreux collègues. Personnellement, cela ne me pose pas de problème que les parents de mes élèves qui le peuvent profitent de ces ponts pour partir avec leur enfant. Je ferais pareil si je le pouvais, le mois de mai est le mois du retour à la vie après une demi-année d’hiver, et ce retour est propice aux départs. Mai est un mois de fêtes, de mariages et autres raouts familiaux, à titre personnel j’en rate deux sur le mois, tout le monde y sera sauf moi, ça ne flatte pas mes meilleurs instincts.

Pour m’amuser, j’ai posté un petit sondage sur Twitter, sans aucune visée scientifique. Voici ce que cela a donné :

Ben oui, bien sûr qu’il y a une forme de jalousie. Déjà qu’on est condamnés à partir (si on peut partir) uniquement en période de vacances scolaires, donc en payant plein pot, voilà qu’en plus on ne peut pas profiter de ces ponts si prisés ! Cette année on n’a même pas droit à celui de l’ascension, pourtant institutionnalisé depuis plusieurs années. Alors on a le droit d’être jaloux, tout comme les autres ont le droit de jalouser nos vacances (la différence, c’est que je comprends les autres et ne vais pas aller les insulter, d’ailleurs je les envie plus que je ne les jalouse).

Les parents qui font le pont sont souvent emmerdés, vis-à-vis de l’école. Ils ne veulent pas passer pour des lâcheurs, mais ne comptent pas pour autant s’asseoir sur leur pont, alors ils inventent des excuses bidon avant ou après (problème de car, gastro…) ou ne disent rien, pas un mot d’excuse. Je leur dis moi, au début de l’année et avec un grand sourire, de ne pas me prendre pour une andouille, au contraire, je ne suis pas idiot, l’idée est précisément de miser sur un rapport de confiance, je pars du principe que si leur enfant loupe une journée d’école pour la passer avec eux, ce n’est pas par mépris de la chose scolaire mais pour vivre des moments privilégiés en famille et, dans l’ensemble, ça me va. En revanche jouons cartes sur table, prévenez-moi à l’avance, que je m’organise, pas pour donner du travail à l’avance à l’enfant – encore que, dans ces cas-là les parents culpabilisent de faire louper l’école à leur progéniture et du coup, les devoirs sont parfaitement faits – mais pour adapter mon planning.

C’est ainsi que je sais à l’avance, quasiment sans surprise, le nombre d’élèves qui seront absents. La semaine prochaine, 7 élèves sur 31 seront absents tout ou partie des deux jours et demi travaillés.

Les absents ont-ils toujours tort ?

Certains crieront au scandale, que de telles absences sont choquantes, impardonnables, qu’on ne doit pas galvauder ainsi l’école, que l’école n’a pas à tenir compte des arrangements personnels et familiaux, show must go on, les absents ont toujours tort. De nombreux collègues font comme si, ils ne changent rien à leur emploi du temps, le conçoivent comme une semaine lambda, les absents devront se débrouiller pour rattraper à leur retour. Pourquoi pas. J’ai fait cela, aussi, pendant quelques années, avancer avec ceux qui étaient là. Je veillais tout de même à ce que chacun rattrape, mais au final, j’avais le sentiment de faire le double de travail pour un rendu assez médiocre, des notions inégalement et mal assimilées, bref, ma classe claudiquait tout de même.

Alors j’ai décidé de changer mon fusil d’épaule. De m’adapter. La semaine prochaine, celle du double-pont-vrillé-salto-avant, je ne ferai rien de nouveau, pas de nouvelle notion en français ou en maths. Mais du travail de renforcement, de soutien, par petits groupes, en orthographe, en conjugaison, en calcul, et aussi du travail en ateliers, on a plusieurs événements à préparer pour la fin du mois qui nécessitent de nombreuses séances, si une ou deux sont loupées ce n’est pas grave, ce ne sera pas difficile de remonter dans le train. Mais si je poursuis le programme normalement prévu, si je suis mes progressions, il me faudrait commencer le complément du nom et les pourcentages sans mes effectifs au complet, et ça, je ne compte l’infliger ni à ma classe ni à moi-même.

Un peu partout en France, de nombreux collègues s’adapteront aussi, chacun à sa manière, parce que la société tout entière tournera au ralenti cette semaine, et que l’école, qu’on le veuille ou non, est dans la société, pas à côté.

Dans l’école de mon fils, ils ont bien compris qu’il ne servait à rien de se battre contre des moulins à vent. Le mercredi 9 mai, si bien coincé entre deux jours fériés, la matinée est en quelque sorte banalisée : les parents sont conviés à venir à une matinée « jeux de société » dans la classe de leur enfant. Voilà une belle idée. Bon, ce sera sans moi.

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