Seuls

(Crédit Thomas Samson / AFP)

Nous sommes seuls, c’est désormais une certitude. La nomination de Najat Vallaud-Belkacem à l’Education Nationale, qui satisfait les réformistes et enrage les extrémistes intégristes (leur guerre contre l’école républicaine ne fait que commencer) nous rend certes un ministre, mais l’épisode laisse un goût amer en bouche. Qu’un ministre de l’Education puisse se faire hara-kiri à une semaine de la rentrée, devenant ainsi le premier à n’en pas faire une seule, en dit long sur la débâcle actuelle d’une part, sur le peu d’enracinement des politiques dans leur fonction, d’autre part.

Depuis que ce blog est ouvert, il y a plus de trois ans et demi, NVB est le quatrième ministre à s’installer rue de Grenelle, le troisième en à peine plus de deux ans. Il est loin le temps de l’espoir, le temps de refonder pour de vrai, le temps où l’on imaginait quelqu’un se poser pour de bon et mener une action dans la durée, jusqu’au bout, un architecte / maître d’œuvre qui conçoive, planifie et mène à terme les travaux de remise à neuf dont l’institution Ecole a tant besoin.

Le temps politique est court, de plus en plus, quand le temps de l’école est long, et lent. Le politique peut-il encore quelque chose pour l’école ? L’école doit-elle espérer dans le politique ? Que l’on puisse se poser la question est déjà une anomalie.

Pourtant, la fréquentation quotidienne des dossiers de l’école ne laisse pas de place au doute : les hommes (et femme, donc) qui se succèdent se suivent mais ne se ressemblent pas, ni leur action non plus. C’est donc qu’ils ne sont pas interchangeables, qu’ils pèsent réellement et que la politique qu’ils mènent ne les rejette pas dos à dos, contrairement à ce que voudrait nous faire croire l’idéologie rampante du « tous les mêmes, tous des incapables ». Rien à voir entre Chatel et Peillon, entre Peillon et Hamon, et, espérons-le, entre Hamon et NVB. Chacun a un projet (enfin, sauf Hamon, placé là en gestionnaire-démineur, ce qui ternit ironiquement l’idée de panache brandie ce weekend…), chacun a une vision de l’école, politique, sociétale, morale même, et essaie de la défendre et de la traduire dans les faits. On adhère ou pas, on est plutôt pour ou plutôt contre, mais une chose est sûre, s’il y a bien un endroit où la gauche et la droite, c’est pas pareil, c’est bien l’éducation.

Le problème, c’est qu’on ne saura jamais ce que chaque politique, véritablement menée à terme, aurait donné – il faut peut-être deux quinquennats complets pour jauger les effets, dans l’éducation. Aucun ministre n’a eu le temps de monter plus qu’un mur de l’édifice, et souvent ce fut la façade, le temps à peine de creuser plus d’une ou deux tranchées, de couler une idée de soubassement, de calibrer une charpente, de laisser l’emplacement d’une fenêtre à venir. Et nous, acteurs de l’école, au milieu pendant les éternels travaux, sans toit et à tous vents, dans l’attente d’une maison digne de ce nom, petits cochons à la merci du souffle fétide du loup.

L’école est en crise, cette crise est aussi celle de la société toute entière qui court le long des murs, dans nos couloirs et nos classes. Nous assistons, enseignants impuissants, parfois fautifs, souvent remparts, toujours montrés du doigt, à la lente érosion de notre objet même. Et ne pouvons nous appuyer sur aucun long terme, programmes changeant tous les cinq ans, formats calendaires explosant pour la troisième fois en 6 ans, alternance politique, décrets et contre-décrets : de l’éphémère à tous les étages.

Il nous faut pourtant appliquer, faire fonctionner car fonctionnaires nous sommes, avec un brin de recul nous voyons bien qu’il n’y a aucune continuité dans tout ceci, pas de liant, ni de suivi, mais nous devons donner de la cohérence à ce qui n’en a point, une épine dorsale au pantin désarticulé. Les ministres passent, nous restons, dans nos classes.

La continuité de l’école, c’est nous, nous seuls. Et c’est anormal.

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