Gilets jaunes et fiction TV : de l'invisibilité des classes populaires

Corinne Masiero dans la série "Capitaine Marleau". (FRANCE 3)

Avec l'émergence des gilets jaunes, c'est l'ensemble des classes populaires et moyennes, disparues des radars médiatiques qui ont ressurgi à la faveur de cette crise sans précédent. L'occasion pour la plupart des médias de s'interroger sur la représentativité des thématiques portées par ce mouvement et le malaise de ces Français en souffrance dont le moral est miné par la peur du déclassement. S'il y a effectivement à redire sur l'invisibilité de ces classes populaires avant leur surgissement aux quatre coins de la France des ronds-points, que dire de leur relative invisibilité au coeur des fictions françaises ?

Il n'est qu'à étudier les chiffres du "Baromètre 2017 de la diversité" du CSA pour prendre conscience du phénomène. Les catégories socio-professionnelles supérieures (CSP+) sont incroyablement surreprésentées (70%) au détriment des catégories socio-professionnelles inférieures (19%), et des inactifs (11%). Idem lorsque l'on s'intéresse aux chiffres relatifs aux retraités et aux personnes en situation de précarité.

"Ce phénomène perdure et s’accentue en 2017 sur certaines catégories : la catégorie des cadres, professions libérales et chefs d’entreprise prédomine (60 % en 2017 et 57 % en 2015 contre 25 % dans la réalité) ; les retraités ne représentent que 2% des personnes indexées alors qu’ils sont recensés à hauteur de 24 % dans la société française et les ouvriers sont également représentés à hauteur de 2 % alors qu’ils composent 20 % de la société française. Un arrêté de 1992 donne une définition officielle des catégories de personnes qui sont en situation de précarité : les chômeurs, les bénéficiaires du RMI, les titulaires d'un contrat emploi solidarité, les personnes sans domicile fixe, les jeunes âgés de 16 à 25 ans exclus du milieu scolaire et engagés dans un processus d'insertion professionnelle. Il est à noter, par ailleurs, que la France compte 25,8 millions d’emplois, occupés par 22,9 millions de salariés et 3 millions d’indépendants. Parmi ces emplois, 13 % sont considérés comme des emplois précaires ce qui correspond à 3,4 millions de personnes. Or, le nombre de personnes perçues comme étant en situation de précarité sur cette vague 2017 du baromètre est bien en deçà de cette réalité économique et ne s’élève qu’à 5 %."

Lorsque l'on s'intéresse aux fictions TV, un constat s'impose d'emblée : les personnages du petit écran mènent, pour la plupart, une vie tranquille et aisée si un drame ou un secret de famille ne venait pas perturber ce joli tableau aussi idyllique que télégénique. La déconnexion d'avec la réalité est telle que les historiens du cinéma Noël Burch et Geneviève Sellier, l'ont baptisée la Télénie : un « pays heureux » pour faire rêver les ménagères en quête de vie meilleure, rappelle Isabelle Poitte qui a écrit un article à ce sujet dans Télérama en 2015. Pas de personnage en situation de précarité, aucun retraité... "En Télénie, la pauvreté a pratiquement disparu : ce pays est peuplé d'une vaste couche moyenne, des logements décents y sont à la portée de tous, les 'problèmes d'argent' au quotidien sont rarissimes et s'il y a quelques chômeurs, ceux-ci sont si qualifiés qu'ils ne tardent pas à retrouver un emploi. Nous n'avons vu qu'un ou deux SDF ou autres signes publics de la misère si courants chez nous." Même la série culte de France 3, "Plus belle la vie", ne présente qu'une seule famille en difficulté. Et pourtant, elle essaie quotidiennement d'être ancrée dans la réalité. "Hormis en cinéma, le miroir tendu par la fiction aux classes populaires reflète une réalité très éloignée de leurs préoccupations, espoirs ou peurs. Au mieux, elle leur parle d’un monde qui n’est pas le leur, au pire d’un monde totalement 'fake' qui n’existe pas. On ne peut nier la frilosité des chaînes qui sont persuadées que les classes populaires n’ont pas envie de se voir sur le petit écran" relève Pauline Rocafull, Présidente de la Guilde française des scénaristes. Avant d'ajouter : "Par ailleurs, le profil type du scénariste est assez homogène : souvent parisien, d'un milieu social plutôt favorisé, ayant fait des études supérieures... Pareil pour les réalisateurs ou les producteurs. Cela n'aide pas à faire une fiction diversifiée et représentative de la société."

De là à dire que la fiction projetée à l'écran exclut toute réalité sociale, il n'y a qu'un pas que l'on peut aisément franchir. Les classes populaires et moyennes y sont tout simplement invisibles. De quoi contribuer à faire bouillir la marmite des revendications pour les Français concernés dont la réalité n'est jamais appréhendée, voire dissimulée et qui peuvent se sentir parfaitement exclus de cette vie rêvée qu'on leur présente à la télé. C'est bien simple, ils n'existent pas et n'ont ni visage, ni voix, hors cinéma. Et quand la fiction se décide à montrer un personnage en précarité, c'est pour les reléguer en second plan, quitte à les caricaturer totalement.

Pourtant, les personnages issus de ce milieu cartonnent sur les petits écrans français : "Capitaine Marleau", la série réalisée par Josée Daylan, brillamment portée par Corinne Massiero fait la part belle à accent du Nord et parvient, à chaque passage télévisé, à pulvériser des records d'audience. "L’accent du nord, c’est un truc que je défends. C’est ma bataille. Pourquoi il n’aurait pas le droit d’exister ? Toutes les tronches, toutes les couleurs, toutes les cultures se valent. Pour certains metteurs en scène de théâtre, l’accent du Nord, ça fait pauvre. Alors, parfois, je le force…" revendique l'actrice."Un taquet aux 'patrons voyous' par ci, une pique contre la réforme du Code du travail par là. La comédienne, qui réécrit souvent ses textes, ponctue les dialogues de références à l'actualité sociale. 'Nous aussi, on peut arracher les chemises quand on veut', balance-t-elle à l'héritière d'une brasserie alsacienne, en clin d'œil aux syndicalistes d'Air France. 'Dès que je le peux, je glisse des petits messages sur des causes qui me touchent' confie-t-elle à Paris Match'" écrit Camille Caldini sur France Info.

Ces records d'audience font d'ailleurs écho au record d'entrées en France pour les films tels que "Les Tuche" ou précédemment "Bienvenue chez les Ch'tis". Des succès dont les producteurs ne reviennent pas et qui pourtant s'expliquent parfaitement. Pour le sociologue Philippe Cibois interrogé sur Europe 1, on est avec "Les Tuche" exactement dans le même type de phénomène qu'avec le long-métrage "Bienvenue chez les Ch'tis" : "Il y a des gens de milieux populaires qui se reconnaissent totalement dans cette famille Tuche", explique le spécialiste dans Europe 1 matin. "En plus, ce film nous montre que les élites sont des gens hypocrites, c'est à la fois un rapport avec les gens d'en haut, vu d'en bas." Soit des films qui prennent à bras le corps la question des premiers et des derniers de cordée, des élites et du peuple pour donner à voir une réalité différente.

En France, nous sommes bien loin des fictions britanniques ou américaines qui mettent en valeur le destin de personnages en proie à des difficultés, sans que cela ne soit un sujet outre manche et atlantique : prolos, mères célibataires, chômeurs...la lutte des classes ou la peur du déclassement y sont des sujets d'inspiration plutôt que de répulsion. "La fiction qu’elle soit audiovisuelle ou cinématographique est un enjeu majeur de civilisation. En effet, des récits diversifiés et représentatifs des aspirations de chacun contribuent à façonner l’identité et le vivre ensemble d’une société. Aussi, on peut dire qu’en faisant une fiction hors sol, déconnectée des aspirations de larges pans de la population (jeunes, classes populaires…), on participe à la fragmentation de notre société. La crise des Gilets jaunes est peut-être là pour nous le rappeler" souligne Pauline Rocafull. Et si les gilets jaunes impulsaient également un renouvellement de la fiction française ?

Anne-Claire Ruel

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Publié par Anne-Claire Ruel / Catégories : Actu

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