Wauquiez, Zemmour : l’histoire sans la révolte

Dans un tweet du 30 janvier, le président de LR, Laurent Wauquiez, a diffusé l’extrait d’une conversation avec l’essayiste Éric Zemmour. Et un passage en dit long sur la vision de l’histoire de France que partagent les deux hommes – une vision un rien datée.

Que le président d’un parti républicain choisisse de débattre de l’histoire de France avec un homme déjà condamné deux fois par la justice française [1], c’est déjà intéressant en soi. Mais l’extrait de la vidéo, sélectionné donc par l’équipe de Laurent Wauquiez, s’ouvre surtout sur un échange assez révélateur d’une certaine vision de l’histoire de France. Rappelons que le patron de LR, major de l’agrégation d’histoire en 1997, a nécessairement une connaissance solide de cette science et de ses objectifs.

Le verbatim de l’échange est celui-ci :

- Laurent Wauquiez :  Ce qui a forgé ce pays, c’et le moment où t’as des grandes figures…

- Éric Zemmour : Exactement.

- … un peu plus visionnaires que d’autres.

- Exactement.

- C’est euh ton Richelieu…

- Exactement.

- C’est ton Maupeou [2] mais qui y arrive pas, c’est Urbain II [3] qui est visionnaire géopolitiquement…

- Voilà.

- C’est Bonaparte. Et donc en fait, c’est quand même ça qui a fait ce pays…

- Oui, absolument.

- C’est pas le…

- C’est pas la révolte.

- Non, c’est pas la révolte.

- Je suis d’accord.

Le message est clair : ce qui a "quand même" fait l’histoire de France, ce qui a "forgé ce pays" pour reprendre l’expression de Laurent Wauquiez, ce sont des gouvernants et des hommes d’exception. Bref, une nouvelle version de l'éternelle figure de l’homme providentiel dont avait déjà parlé ce blog. Un homme (rarement une femme, faudrait quand même pas déconner, même si on imagine que Laurent Wauquiez sortirait rapidement la carte Jeanne d’Arc) « qui apparaît dans les périodes de crises, et qui se présente comme le sauveur ultime chargé d’une sorte de mission historique ou divine, à savoir résoudre d’un coup de baguette magique tous les problèmes qui se posent à la société à un moment donné. » Voilà pour la définition de l’homme providentiel, vue par l’historien Jean Garrigues.

Mais ce qui est intéressant, c’est aussi ce qui ne fait pas l’histoire de France, d’après Éric Zemmour et Laurent Wauquiez : la révolte. Après tout, « lathèse est osée mais comme toutes les thèses, parfaitement défendables » pour citer Audiard, Claude Rich et les Tontons flingueurs. Enfin défendable, mais difficilement tout de même. Et on soupçonne l’agrégé d’histoire qu’est Laurent Wauquiez d'en avoir parfaitement conscience.

Difficile de prétendre que les révoltes n’ont pas fait ce pays, sauf à vouloir regretter l’heureux temps de l’Ancien Régime et des trois ordres, quand les gueux savaient rester à leur place en laissant les grands hommes gérer le pays. 1789 n’est pas tout à fait une plaisanterie anodine et on lui doit un texte assez fondamental pour être l’une des clés de voûte de notre bloc de constitutionnalité. Les Trois Glorieuses, en 1830, ne changent sans doute pas la face du monde mais installent une bagatelle comme le drapeau tricolore. 1848 se solde par l’installation de la Deuxième République, une paille qui permet l'exercice d'un premier suffrage universel (masculin) et dont le bilan apparemment riquiqui compte entre autres l’abolition définitive de l’esclavage, toutes choses bien secondaires sans doute.

On dira qu’il s’agit-là de révolutions, pas de révoltes. Dont acte. En cherchant un peu, il semble que les grèves de 1936 ait permis d’obtenir quelques balivernes comme les congés payés. Les grèves des mineurs, en 1941, n’ont peut-être pas forgé le pays, mais elles sont l’une des premières marques de résistance massive à l’occupant allemand, résistance qui s'est organisée et produite à Londres, sans doute, mais aussi dans les maquis que créèrent des anonymes révoltés par l'occupation et par ses crimes, et dont beaucoup n'avaient pas attendu un grand homme pour s'opposer aux Allemands. Et si 1968 provoque toujours de telles éruptions cutanées chez les conservateurs un demi-siècle plus tard, c’est peut-être parce que la révolte a quelques conséquences sociales, culturelles et politiques.

Et ce ne sont là quelques grandes dates ; d’autres révoltes, d’autres mouvements de fonds ont évidemment traversé ce pays, comme les autres, et contribué à le "forger", n’en déplaise à ceux qui souhaitent s’accrocher à l’idée que seuls quelques hommes font un pays et son histoire. C’est évidemment plus simple, plus rassurant aussi quand on se voit déjà à l'Elysée, mais c’est surtout beaucoup plus faux.

À croire que Zemmour et Wauquiez prennent plaisir à être retard d’une petite centaine d’années sur l’état des travaux des historiens, dont les recherches ont depuis lurette rompu avec cette obsession bien française du grand homme pour s’intéresser à une réalité un rien plus complexe que des fantasmes d’un autre âge.

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[1] Pour provocation à la discrimination raciale en 2011 et pour provocation à la haine religieuse en 2018.

[2] Chancelier, Nicolas de Maupeou avait mené en 1770 une réforme judiciaire qui redonnait au pouvoir royal la main sur les Parlements du royaume. La réforme fut annulée par Louis XVI, ce qui contribua indirectement à affaiblir le pouvoir royal dans les années précédant la Révolution.

[3] Urbain II, pape français, a prêché la première croisade en 1095, à Clermont-Ferrand.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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