Gigi Story

Dans quelques semaines, la plupart des ouvriers de l'usine PSA d'Aulnay-sous-Bois auront quitté le site de Seine-Saint-Denis. Les chaines de montage se sont tues depuis bien longtemps et officiellement  la dernière C3 est sortie des ateliers en octobre dernier. Game over !

Pendant plus d'un an, j'ai tenu ici la chronique de cette fermeture annoncée. Je voulais mesurer à quel point la vie d'un salarié pris dans la tourmente d'un PSE (Plan de sauvegarde de l'emploi) se trouve bouleversée. Comment les femmes et les hommes qui travaillaient dans cette usine  allaient surmonter l'épreuve ? Résister, se résigner ou inventer d'autres solidarités ? Tous contraints d'écrire une nouvelle page de leurs vies. 3 000 emplois supprimés à Aulnay et au total 11 000 dans le groupe PSA. La première usine automobile qui fermait en France depuis Renault Billancourt, il y a vingt-deux ans.

Mensonge, trahison sont les mots que j'ai le plus souvent entendu au cours de tous ces mois. Ils étaient fiers de leur usine les ouvriers d'Aulnay et on ne leur a pas dit la vérité lorsque le bateau s'est mis à tanguer. Jusqu'au dernier moment, ils ont cru que leur patron trouverait une solution pour sauver leur navire.

Dans ces pages ils ont accepté de raconter leur craintes, leurs révoltes, leurs résignations, leurs espoirs. Patrice, Fati, Sophie, Saïd, Virginie, Nasser, Vicky, Franck, Sébastien, Najib, Agathe, Serge, Lhoussain et aussi Gigi.

Gigi même pas peur

C'est le 20 septembre, dans le RER qui conduisait les ouvriers de PSA-Aulnay à Paris pour manifester devant l'Elysée qu'avec Ludovic Fossard nous avons aperçu Gigi pour la première fois. Sa tignasse brune et son franc parler ont tout de suite accroché notre oeil. Alors que le flot des manifestants descendait sur le quai, je lui ai demandé de me laisser son numéro de téléphone. J'avais l'intuition que nous devions nous revoir. Et voilà de fils en aiguille, de petits matins neigeux devant la grille de la porte 2 en cafés pris au pied des chaînes à l'arrêt, nous avons tissé des liens.

Devant le salon de l'auto le 9 octobre  2012,  Gigi, la bonne ouvrière qui n'avait jamais fait grève, apprenait le goût des gaz lacrymogènes. Son portrait en situation fût l'un des premiers d'Aulnay Story. En toute liberté, Gigi disait tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas.

 

Le salaire de la vie

Au printemps, j'ai proposé à Gigi de raconter son combat et sa colère dans un livre. De longues heures d'entretiens, autour d'un verre ou au téléphone. Il a fallu les retranscrire, ne rien trahir de l'humanité ni des révoltes de cette femme courageuse. C'est ainsi qu'est né  "Le salaire de la vie" qui sortira jeudi 16 janvier aux éditions Don Quichotte.

Salaire Vie

Il y a beaucoup de Gigi par les temps qui courent. Des femmes et des hommes  qui n'ont pas souvent  l'occasion de se faire entendre et qui sont en train de devenir invisibles dans notre société. Ils ont perdu toute confiance dans les élites de ce pays  : patrons, politiques, experts alors qu'ils essaient de survivre dans un monde du travail qui, à leur yeux, marche sur la tête. Confrontés à des logiques financières et économiques qui ne prennent plus en compte la valeur de leur travail dont on ne parle plus désormais qu'en terme de coût.

Extraits du Salaire de la vie :

L’aire de repos a toujours été trop étroite pour accueillir l’équipe au complet. Pourtant, les trente ouvriers de la MEF (la ligne du montage des éléments de finition) sont là. Pas un ne manque. Assis ou debout. Claude G. a travaillé toute sa vie à l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois. Dans quelques semaines, il s’en ira à la retraite. Ses traits se crispent : la tristesse et la fatigue se lisent sur son visage. Nous sommes tous suspendus à ses lèvres. « Bonjour, les gars ! Vous savez tous pourquoi je suis là. Je ne suis pas porteur de bonnes nouvelles. La direction a annoncé la fermeture du site pour 2014. »

Un silence de mort s’abat sur l’atelier, plus froid, plus lourd que les robots du ferrage. Personne n’ose parler ni perturber ce moment. Je les observe les uns après les autres, tous ont les yeux baissés. Le RG a du mal à retenir ses larmes, comme nous tous. Une colère sourde mêlée à un profond sentiment d’injustice me monte à la gorge. Toujours et encore, je suis du mauvais côté.

Sur un ton mécanique, Claude G. égrène les étapes de notre sortie de jeu. Jusqu’au 31 octobre 2013, on sera dans une période de départs volontaires. Puis, jusqu’en mars 2014, on entamera une période de contrainte. Passé cette date, bye-bye à tous ! Chez PSA, on sait être efficace en toutes circonstances. Sur l’écran qui, deux fois par jour, nous briefe sur la production en cours apparaît une énorme flèche dirigée vers 2014. Elle indique techniquement la fin de notre histoire à Aulnay. « Pas la peine de reprendre vos postes, prenez le temps pour téléphoner à vos familles et reprendre vos esprits, vous avez jusqu’à dix heures. »

En peu de mots, le couperet a tranché dans le vif. Fini, les illusions, les faux espoirs, la sécurité : il va falloir recommencer de zéro. Je savais que tôt ou tard, la sentence allait tomber. Que d’énergie dépensée à tenter de convaincre les autres... J’aurais tant voulu avoir tort ! La tête et le corps défaits, nous sortons de la salle en silence, murés dans nos pensées. « Tu avais raison, Gigi, ils sont pourris ! Pourquoi ils ont décidé de fermer notre usine alors qu’on est les meilleurs du groupe ? » s’exclame Rabat.

Ce sont à peu près les seules paroles qui seront échangées ce matin-là. Nous n’arrivons plus à nous parler. Certains s’éloignent pour téléphoner. D’autres passent par les toilettes, reviennent les yeux rougis. Ils vont se cacher pour pleurer. D’autres, assis devant leur poste de travail, restent prostrés pendant des heures.

[…]

En cet instant précis, tandis que la terre se dérobe sous nos pieds, curieusement, je ne pense pas à mon avenir mais à eux, mes « bonshommes », les trente opérateurs de ma ligne. À leurs vies façonnées par l’usine, à leurs emprunts, à leurs enfants. Je ne sais pourquoi mais mes pensées vont surtout vers Patrice, cet opérateur tôlier de cinquante-cinq ans qui, chaque matin, arrive une heure avant tout le monde, ne quitte jamais son poste de travail, pas même pour aller manger, collectionne les revues de motos et espérait finir sa vie d’ouvrier à Aulnay-sous-Bois, comme son père avant lui. Avoir vécu ensemble sept heures par jour et ce, pendant plus de dix ans, cela crée inévitablement des liens indestructibles.

[…]

Cela se passe dans mon secteur, celui de l’automobile sous cette forme, ailleurs cela prendra une autre tournure. Mais c’est toujours la même ritournelle, le même méchant couplet qui est remâché à nous, ouvriers, employés, salariés, travailleurs manuels ou intellectuels : « S’il te plaît, va-t’en, ce n’est pas contre toi, mais on n’a plus besoin de toi. Tu geins et tu nous fatigues... Alors, si seulement tu pouvais débarrasser le plancher en silence... Si seulement tu pouvais nous faciliter la tâche... » Posez la question au DRH de PSA, je suis sûre qu’il vous dira : « Finalement, le PSE, ça ne s’est pas si mal passé... » Ah oui et pour qui ?

[…]

 

 

Publié par Francine Raymond / Catégories : Actu

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