Francis Kill me... la place du doute dans l'enquête

Nous sommes au mois de Mai. L'heure de midi... on fait tous la même chose, souvent. Direction la cantine. Il s'agit de se réchauffer un peu. Les beaux jours commencent à poindre, mais le fond de l'air reste frais, ce matin-là. C'est également l'heure de sustenter. Mais en fait, non. Pas cette fois-ci. Coup de fil de la permanence du parquet local, lequel nous saisit d'une nouvelle affaire. Et comme à chaque fois, elle n'est pas banale. A vrai dire, aucune ne l'est. Toutes sont différentes. Tout le temps.

LES FAITS

Cette fois-ci, un homme a été retrouvé, au sous-sol de son commerce, avec deux balles dans le ventre. A cet instant, il est encore en vie. L'affaire est sensible, risque d'être rapidement médiatisée, comme souvent lorsque nous sommes "saisis". L'avantage que nous avons, par rapport à d'autres services, c'est précisément l'engagement que l'on peut mettre sur certains dossiers. Plusieurs enquêteurs, à temps plein, au moins au début, le temps de faire le "gros" du travail. On le sait, une affaire ne peut se réussir, souvent, que si les premiers actes ont été fait, mais surtout bien faits. Les constatations, l'enquête de voisinage, les premières auditions...

Une fois n'est pas coutume, c'est la victime qui va nous mettre sur la piste, dès le début de l'enquête. Aux secours qu'il a pu croiser, il aura donné un prénom. Nous l'appelleront Francis. Qui plus est, lorsque le blessé aura été évacué, les constatations feront apparaître des traces de sang, au pied de l'escalier. Avec des lettres "cis" et plus loin "kill". Difficile de ne pas faire de lien. A la fois avec les bribes fournies par la victime, mais aussi, je suis sur que vous l'avez compris, avec cette affaire, que l'on aura longtemps appelé Ghislaine Marchal, du nom de la victime d'un meurtre de 1991,  ou "Omar Raddad"  celui qui a été condamné, puis partiellement gracié par Jacques Chirac, alors Président de la République. Et pour cause, la victime avait inscrit, avec son sang "Omar m'a tuer", le prénom étant celui de son jardinier, sur lequel se sont orientés les enquêteurs.

Sur place, en dehors de ces inscriptions, peu d'indices, si ce n'est l'arme qui semble être celle du crime. Un colt 45. L'homme qui a appelé les secours est entendu rapidement. Il aura eu le temps d'avoir quelques confidences, très parcellaires de la victime "on se bat, j'ai une arme pour me défendre, je la sors, il l’attrape et il tire deux fois". Un des policiers premiers intervenant confirmera les dires de ce témoin; lui aussi a entendu la victime lui faire ces quelques confidences. Ce policier ajoutera d'ailleurs que lorsque lui et arrivé, il était possible de déchiffrer les autres lettres du prénom. Probablement que l'intervention des secours aura effacé une partie des caractères. Il est parfois difficile de concilier nécessité des secours, et gestion d'une scène de crime. Il est évident que la priorité va aux intervenants. Mais il arrive que ça soit préjudiciable à l'enquête. On fait avec. Il n'y a pas de bonne solution. Les secours (pompiers, samu) sont formés à faire ce qu'ils peuvent. Mais il y a des cas où, l'urgence primant, il n'est pas possible de tout figer.

L'arme est donc celle de la victime, et il disposait d'une autorisation de détention, tout ce qu'il y a de plus légale.

L'ENQUETE

Les premiers éléments de l'enquête permettent d'identifier rapidement la personne désignée par la victime. Un proche, ancien employeur. Il est interpellé, chez lui. Et placé en garde à vue. Les nécessités de l'enquête font que, pour trouver des indices, il faut perquisitionner son domicile. Peut-être que l'on découvrira des vêtements imbibés de sang, ou autre chose qui puisse possiblement confirmer cette hypothèse. Sauf que là, l'appartement fait... un peu moins de deux mille mètres carré (oui oui)... je vous laisser imaginer la perquisition. Rien que de mettre les lieux en "sécurité", c'est à dire regrouper toutes les personnes qui vivent ici ou là, aura pris un certain temps. Alors imaginez la perquisition..; bref... celle-ci n'aura pas amené grand chose. Sauf... au fax, des documents émanant d'une banque, laissant penser qu'il y a un différent entre la victime, et l'homme qu'elle désigne. La victime aurait encaissé un chèque (à cinq chiffres) émanant de Francis; chèque refusé par la banque.

Factuellement, il y a donc là, vraisemblablement, un conflit. Qui pourrait être la cause de la tentative d'homicide. Je suis alors chargé de procéder à l'audition de cet homme. Il me donne des explications. Sa relation avec la victime... et les quelques différends qui existent entre eux... Le mobile, ok, il est probablement là. Pour autant, pas d'éléments objectifs le reliant physiquement aux faits. Mais, inversement, rien qui ne peut l'amener ailleurs, permettant de le dédouaner de manière certaine.

A cet instant, il ne nous est même pas permis d'entendre la victime, qui est hospitalisée; donc aucun moyen d'avoir un récit clair de ce qu'il s'est passé. Cela sera le cas tout le temps de la mesure de garde à vue. Et cela n'est pas sans conséquences. Plusieurs opportunités s'offrent à nous, quant aux suites à donner. Bien sur, la décision est prise par le magistrat, mais cela reste une discussion, un échange avec les enquêteurs:

  • mettre fin à la garde à vue. L'enquête continue, de sorte à ce que nous pourrons continuer à chercher des éléments, insuffisants à cet instant pour une mise en examen, et des suites judiciaires. Inconvénient: le gardé à vue a de l'argent, est susceptible de partir à l'étranger, dans un pays sans accord diplomatique d'extradition; S'il part, on ne le revoie plus.
  • continuer la garde à vue, et le présenter au magistrat. Avantage, le passeport lui sera probablement confisqué s'il est remis en liberté après mise en examen. Mais, on le sait, de nos jours, ça n'est pas vraiment une garantie. La détention provisoire est aussi une possibilité

De grosses discussions s'engagent au sein du groupe. En ce qui me concerne, je suis favorable au fait de déférer la personne gardée à vue, dans la perspective d'une mise en examen, et placement en détention provisoire. C'est mon avis, ma conviction. Finalement, la décision sera prise de suggérer de mettre fin à la garde à vue, l'enquête se poursuivant en l'état. Je dois avouer que je suis contre, je le fais savoir. Le mobile est là, ce qu'a écrit la victime sur le sol, et rien de concret ne vient confirmer la version du mis en cause.

C'est décidé. Fin de garde à vue. Il sort.

Tiens, au passage, cette petite question qui me taraude: ces faits se sont déroulé il y a de cela quelques années. Avec, lors de la garde à vue, juste un entretien avec l'avocat. Aucune assistance aux auditions. La question que je me pose: si l'avocat présent lui avait suggeré de garder le silence, conseil qu'il aurait pu suivre... qu'en serait-il advenu ? la décision du magistrat aurait-elle été toute autre?

Je m'éloigne du dossier; avec le temps, je suis pris par ailleurs.

La victime ne peut toujours pas être entendue; elle est intubée, sédatée... les semaines passent.

Pour autant, le médecin sera entendu, sur la nature exacte des blessures. Deux balles dans le sternum. Proches l'une de l'autre. La question est même posée au médecin, sur le fait de savoir s'il est possible que la victime se soit infligée elle-même ces blessures. Bien évidemment, le médecin indique que c'est impossible, ajoutant que celui qui aimerait se suicider par balle le fait en pleine tête, ou dans le cœur. Et DEUX balles, cela n'est pas possible.

Cette enquête se poursuit... mais rien de concret n'en sort. Absolument rien. Une semaine, deux... quatre.. six.. toujours aucune audition possible de la victime. Encore une fois, c'est le seul à avoir les clés, à pouvoir nous aider.

Huit semaines plus tard, ça y est. L'état de santé s'est amélioré, et il est audible. Trois policiers se rendent à l’hôpital pour l'entendre. Tout le monde attend cela depuis maintenant plusieurs semaines. Malheureusement, tout est flou dans ses pensées. Rien d'anormal. Juste, élément important, il dédouane Francis. Non, bien sur, il n'a rien à voir dans tout cela. Il ne comprend pas le sens de ses propres inscriptions, au sol.

L'enquêteur, chef de groupe, en charge du dossier est très sceptique sur tout cela. Lui pense à une tentative de suicide. Mais bon sang... 2 balles... dans le thorax... c'est impossible ! Comme l'a dit le médecin, plus haut, celui qui se suicide se tire une balle dans la tête. Cela tourne dans ma tête. Rien n'est audible, pour moi. tout argument autre n'est pas recevable. Je ne suis pas convaincu.

La victime est à nouveau entendue quelques semaines plus tard. L'enquêteur lui pose un tas de question; lui soumet toutes les contradictions; les difficultés financières du commerce, les constatations... Finalement, il craque "Je vous demande pardon, je vais vous dire la vérité". Et il raconte, par le détail son histoire. Ses dettes, le chèque de son ancien employeur qu'il a écrit lui-même, déposé à la banque..; celui-là même qui était au fax, chez Francis. Le rejet du chèque, la peur des poursuites pénales, l'humiliation... et là, les pensées qui défilent... l'arme... le suicide qu'il veut maquiller pour que la famille touche l'assurance vie...

Tragique.

Cette affaire est, pour moi, l'exemple type de l'attention que l'on doit porter aux dossiers confiés, et au doute raisonnable que l'on peut toujours avoir. Le jour où la question s'est posée de savoir s'il fallait ou non plaider, devant le magistrat, pour un déferement, je me suis trompé. JE.ME.SUIS.TROMPE. Et je l'assume. Cette affaire m'a servie de leçon.

Fort heureusement, notre fonctionnement, celui du groupe, du service, des relations avec les magitrats, fait que la bonne décision a été prise. En l’espèce, par des gens à l'époque plus expérimentés que je ne l'étais. Et comme il se doit. Le doute a profité à celui qui était mis en cause.

Ce genre d'affaire doit nous rappeler que même ce que l'on pense impossible ne l'est pas forcément toujours. Oui, un homme a pu, ce jour-là, se tirer deux balles dans le ventre.

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