Les boules presse-papiers de Colette, "reine de la bisexualité"

Colette meurt le 3 août 1954, 9 rue du Beaujolais. A l'étage noble, celui depuis lequel on quitte l'ici-bas les yeux roulant dans des massifs de fleurs. Quatre jours plus tard, la République lui rend hommage au Palais-Royal, sous les fenêtres où elle n'est plus. L'Eglise l'ignore. Celle que Julia Kristeva a baptisé "la reine de la bisexualité" en rit encore.

Paris, Place Colette : à la station Palais-Royal, un plasticien bien inspiré a habillé l'entrée du métro de boules en verre de Murano. Ce même verre servit aux cristalleries de Saint-Louis pour façonner en 1845 leur premier "millefiori", mosaïques fleuries en forme de boules presse-papier. Colette, née trente plus tard, raffolera toute sa vie de ces gouttes de cristal retenant fleurs, fruits, bouquets, batraciens, oiseaux et papillons. Elle en commence une collection en 1910. Au plus fort du scandale provoqué par la pantomime qu'elle présente avec sa compagne Mathilde de Morny - Missy pour les intimes - alors qu'elle vient de s'émanciper de la tutelle de son Willy.  Sur scène, elle offre ses lèvres à la marquise transgenre. A la ville, elle dit des Suffragettes qu’elles mériteraient « le fouet et le harem ».

  • Colette, boule à facettes

Tout Colette est là, avec ses paradoxes, symbolisés par ces demi-sphères dont elle a couvert bureaux et tables de chevet, des objets mêlant le naturel à l’ouvragé, le moderne au désuet. « Colette ? Le plus grand écrivain naturel » disait Montherlant à son sujet.  Naturel ? L’adjectif lui colle à la peau comme le collant chair dont l’actrice voudrait se débarrasser. Un naturel d’apparence, comble de l’ultra sophistication. Tout un art. Colette, jamais là où on l’attend, sait y faire. A l’inverse de ses presse-papiers, dont  « l’âme de cristal laisse deviner tout ce qu’il pense  », elle  ment pour être vraie, se débrouillant toujours pour sertir la fiction  dans les reflets trompeurs du « je ». « Cette humble fleur qui pense » selon l’image champêtre de Cocteau cherche à rendre l’univers transparent. Si transparent qu’il en devient étrange. Colette ne serait-elle pour autant que la plume-sismographe d’un monde précieux emprisonné dans ces textes cristallins si bons enfants ?  Le père des Enfants terribles nous met en garde : « N’allez pas croire qu’elle ressemblait à la dame tartine et à la sainte nitouche qu’on voulut en faire. Jamais nous ne laverons assez Madame Colette de cette fausse bonhomie dont la légende l’affuble. » La bonne dame du Palais-Royal, qui appelle « mes enfants » ses amants comme ses maîtresses, n'a jamais prétendu le contraire. L’écrivaine mise sous verre de son vivant miroite comme boule à facettes.

Strip-teaseuse, nègre, partouzeuse, divorcée, remariée trois fois, femme à hommes – de tous les âges –  bisexuelle, bonne fille, bonne maman, amie impitoyable, solitaire, mondaine, de droite, de gauche, anarchiste, excommuniée, première femme à être faite grand officier de la Légion d’honneur, première aussi à entrer à l’académie Goncourt puis à la présider, première enfin à être honorée par des obsèques nationales, Colette a tout  fait, tout  obtenu, tout été. Sauf une chose : porte-drapeau. La Liberté guidant le peuple, ce n’est pas pour elle. Colette a d’abord eu le souci d’elle-même. De faire ce qu’elle voulait  quand elle le voulait. Dans la Vie parisienne, quand elle est encore la belle enfant de Missy, elle l’écrit sous la forme d’un manifeste : « Je veux faire ce que je veux […] Je veux danser nue […] Je veux écrire des livres tristes  et chastes. »

colette lionne

  • "De la dynamite dans des feuilles de rhubarbe"

Colette mouvante et capricieuse n’est pas de ces paysages que l’on épingle. Comment pouvait-elle alors priser ces boules de verre, « petits jardins figés », ainsi qu'elle les nommait ?  « Je n’en sais rien ! répondait-elle. Une boule de verre, cela mouille la bouche, c’est probablement un péché. » Ce n’est pas pour rien que certains les appellent à tort « sulfures ». Derrière l’écrivaine au style impeccable, avec ses titres mignards sentant bon la campagne - le Blé en herbe, Chéri, Les Vrilles de la Vigne -  Colette est une autre. De la dynamite dans des feuilles de rhubarbe, comme disait d'elle Jacques Laurent. Dans ses romans, elle parle des hommes comme les hommes parlent des femmes dans les leurs. Des sujets dignes d’étude traités comme des objets de curiosité. Quoi d’étonnant pour une collectionneuse ?

A la parution de Ces Plaisirs en 1932, le meilleur de ses textes à l'en croire, qu'elle renomme dix ans plus tard Le Pur et l’Impur, un critique s’interroge : « Ô Colette ! Pourquoi tomber si souvent, même à l’âge des cheveux gris, dans la perversité du monde, dans les plaisirs chargés de honte ? Après l’heure des lampes pourquoi l’heure des bastringues ? »

Sanctifiant l’hermaphrodisme mental, ayant  fait d’un patronyme son pseudonyme, obsédée par son goût des vagabondages, celle qui proclame que le plaisir seul crée des vies normales, a été la première à avouer qu’elle écrivait pour gagner sa vie. Un impératif douloureux qui l’oblige trop souvent à se tenir à l’écart des joies de la vie. Joies retrouvées dans les mots qu’elle écrit, tissant une langue de la jouissance, la vraie, pas celle contrefaite pour plaire à l’amant ou au lecteur. La jouissance du dit sans le dire, entre les lignes, du détour par des images cache-sexe.

Colette

  • Rosebud

Un jour que le jeune Truman Capote rend visite à Colette, il la trouve lasse de l’amer repos imposé par l’arthrite. La dame aux chats ressemble aux « jardins emprisonnés » qu’elle collectionne. En relief et colorée, parfumée, à peine défraîchie, plongée dans une ambiance que l’on croirait  tout droit sortie d’un de ses romans. Sulfure au milieu de milliers de demi-sphères de cristal. Dans son appartement-jardin au centre de Paris, elle a gardé sous cloche un peu de la Puisaye. Des pense-bêtes pour retrouver « l’enfance adorable des bois de rose sous l’azur naturel", cet Eden perdu, revécu  d’abord au music-hall avec son atmosphère sauvage de liberté. Dans ces compositions de toile peinte baignées par le chatoiement artificiel des rampes électriques, Colette presque nue a retrouvé l’allégresse des courses dans les taillis, des baignages dans les mares et  la féerie des crépuscules. Grâce à ses millefiori, elle peut embrasser d’un seul coup d’œil depuis son radeau-lit toute la beauté de son monde. Surtout elle y trouve enclos un idéal d’écriture, celui-là que guettait Mallarmé sur les tasses peintes d’un Chinois calligraphe.

A Truman Capote, la grande mademoiselle des lettres françaises finit par offrir un de ses trésors. La rose blanche, signée Baccarat. Son bouton de rose à elle, sa Rosebud,  une enfin  qu’elle n’emportera pas avec elle  dans son « cercueil comme un pharaon ». Embaumée, cette scandaleuse  est morte en bourgeoise. A la manière  de beaucoup d’avant-gardistes s’accrochant  aux modes qu’elles ont lancées, reliques de leur jeunesse enfuie.  Colette, à qui l’Eglise refusera un enterrement religieux, le sait bien : « Je n'ai rien de commun avec la véritable aventureuse. N'importe, je me serai toujours bien amusée en chemin.»

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