Mariage pour tous : ces "autres mamans" qui ne veulent pas être "rayées de l'histoire"

(JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)

Elles s'appellent elles-mêmes les "autres mamans". Celles qui n'ont pas accouché de leurs enfants, celles qui ne sont pas considérées comme parents par la loi. Le projet de loi sur le mariage pour tous prévoit de reconnaître ces mères sociales, au même titre que les mères légales ou biologiques, grâce à la procédure d'adoption qui sera ouverte aux couples de même sexe mariés. Quid des couples qui ont eu des enfants et qui sont aujourd'hui séparés ?

Il y a ceux qui restent en bon terme et qui organisent eux-mêmes une garde alternée, sans juge, mais "cela reste au bon vouloir de la maman biologique, c'est très fragile", m'explique Nabila Zaoujal, qui a fondé l'association "L'autre maman" en novembre dernier. "Dans l'immense majorité des cas, les séparations se passent mal et entraînent des situations dramatiques." Ces mamans, éloignées des enfants qu'elles ont éduqués, se sentent aujourd'hui "oubliées du débat" : "On entend la voix des pro-mariage, celle de ceux qui sont contre... Mais nous, les mamans non biologiques, mamans sociales ou mamans de fait, qui n'avons aucune existence juridique, qui nous donne la parole ?", demande Nabila Zaoujal.

"Comme si on m'arrachait mon enfant"

L'ancienne compagne de Nabila a accouché d'une petite fille il y a deux ans, grâce à une insémination artificielle faite en Belgique. Après huit ans de vie commune, les deux femmes se sont séparées en juin dernier. "Depuis, la maman biologique de notre fille refuse que je la vois. Après avoir fait des nuits blanches aux côtés de notre bébé, après l'avoir éduqué, l'avoir emmené chez le pédiatre, lui avoir donné à manger... Je suis rayée de l'histoire de ma fille", déplore cette cadre de 47 ans. Triste mais déterminée à revoir sa fille, Nabila a entamé une procédure afin d'obtenir une garde alternée, toujours en cours actuellement.

Sophie, elle, continue de voir son fils mais cela "reste très compliqué". Pacsée en 2005 avec sa compagne, la jeune femme met au monde une petite fille en 2008 grâce au don de sperme d'un ami gay. Sa compagne accouche d'un garçon en 2009, grâce à la même technique. "Avec ces deux enfants, j'ai ralenti mon activité professionnelle, je m'occupais beaucoup d'eux, de leur éducation", me raconte cette jeune femme de 33 ans, originaire de la région parisienne. En juillet 2011, le couple se sépare et la compagne de Sophie quitte le domicile sans donner de nouvelles. Sophie s'occupe donc des deux enfants, tout en sachant que légalement elle n'a aucun droit sur l'enfant de son ex-amie. Mais en novembre 2011, l'ancienne compagne de Sophie est venue récupérer son fils "sur un coup de tête", "c'était assez violent, comme si on me l'arrachait sans que je ne puisse rien faire". Depuis, elle mène un combat permanent pour maintenir ses liens avec cet enfant. Une médiation auprès d'un juge des affaires familiales a été entamée, mais Sophie n'a pas voulu aller plus loin : "Si je fais une requête pour obtenir la garde alternée, ça va braquer mon ex-compagne et je ne verrais plus du tout mon fils". 

"Légalement, je suis une étrangère pour mon propre fils"

Aujourd'hui, elle garde son fils le mercredi et certains week-end, "en fonction des conditions imposées par mon ex", dit-elle résignée. "Je ne dois pas aller le chercher à l'école, sans autorisation écrite de mon ex-amie, je n'ai pas le droit d'exister", regrette Sophie qui se sent "dépossédée de son enfant". "J'ai coupé son cordon à la maternité, je l'ai maternée et maintenant je devrais devenir une étrangère pour lui." Avec son fils, "il faut recoller les morceaux, expliquer que la situation est difficile", d'autant que sa fille, qui vit avec elle, vit aussi mal cette situation. Sophie aimerait avoir les droits des couples hétéros séparés ou divorcés, il lui manque un "cadre juridique en cas de conflits émotionnels". "Pour nous, c'est l'arbitraire total, d'autant que juridiquement, je suis une étrangère pour mon propre fils". 

Paradoxalement, la loi ouvrant le mariage et l'adoption pour les couples homosexuels est perçue comme une menace par ces "autres mamans". "Nos propres enfants pourront être adoptés par les nouvelles épouses de nos ex-compagnes", redoute Nabila. "Ce serait une disparition légale vis-à-vis de nos enfants." Le rapporteur du projet de loi, Erwann Binet a déposé un amendement pour permettre aux juges "si tel est l’intérêt de l’enfant, de prendre les mesures garantissant le maintien des relations personnelles de l’enfant avec le tiers qui a résidé, de manière stable, avec lui et l’un de ses parents, a pourvu à son éducation, à son entretien ou à son installation, et avec lequel il a noué des liens affectifs durables". Un "premier pas" pour Nabila , "même s'il reste l'arbitraire du juge, selon les tribunaux, il n'y a pas du tout les mêmes réponses pour les familles homoparentales". Elle attend donc la loi famille, promise par le gouvernement pour le mois de mars, espérant que le texte "tranche en faveur de l'histoire de l'enfant".