Libraire pillé, personnalité engagée, écrivain émouvant ... Deux ou trois choses que je sais de François Maspero

Le Sourire du Chat (du nom de son premier roman) s'est éteint. Libraire, éditeur, écrivain, traducteur et inlassable amoureux des livres, François Maspero est mort samedi 11 avril, à 83 ans.

Sa disparition laisse plusieurs générations nostalgiques. Celles des années 1950 et 1960, qui allaient acheter - ou voler - dans sa jeune librairie, en pleine guerre d'Algérie, les auteurs anticolonialistes. Celle des années 1960 et 1970 qui a découvert ces mêmes auteurs aux éditions Maspero. Celle des années 1980, 1990 qui apprécia, dans une tonalité plus tendre, le romancier (Le Temps des Italiens, Le Figuier ...), l'écrivain-voyageur (Balkans-Transit) ou le brillant traducteur de l'Espagnol Carlos Ruiz Zafon (L'Ombre du Vent). Parmi les deux ou trois choses que j'ai retenues de François Maspéro :

Le libraire à qui on volait des livres

En 1957, François Maspero ouvre rue Saint-Séverin, dans le 5e arrondissement parisien, une librairie, La Joie de lire, où aucune mesure n'est prise contre le vol.

Jeunes, gauchistes et/ou étudiants du Quartier Latin s'y précipitent, au début des années 1960 pour y acheter les œuvres dénonçant la guerre d'Algérie. On y trouve les livres de Frantz Fanon, La Question de Henri Alleg (éd.de Minuit)  ou la revue anticolonialiste Partisans, dont plusieurs numéros sont censurés par le pouvoir gaulliste.

C'est ce lieu qui est revenu en mémoire, aujourd'hui, au journaliste Pierre Haski. Au point d'intituler son épitaphe, sur Rue 89"Nous n'irons plus piquer des livres chez Maspero", en forme de regret et de remords. Car, entre amendes salées (la librairie défiait la censure politique) et pillage sans vergogne du fonds par des clients qui s'étaient passés le mot, la librairie a dû fermer ses portes en 1976.

L'écrivain humaniste

A partir des années 1980, l'écrivain succède au libraire et à l'éditeur (les éditions Maspero sont devenues celles de La Découverte). François Maspero écrit des romans à forte teneur autobiographique (Le Sourire du Chat, Le Figuier ...) et d'émouvants récits de voyages, dans les Balkans dévastés (Balkans Transit) comme dans l'Ile-de-France toute proche (Les Passagers du Roissy-Express).

Allant un jour chercher une amie à Roissy en RER, il se voit regarder par la fenêtre du train la banlieue "comme un monde extérieur qu'il aurait traversé derrière le hublot d'un scaphandre". Et s'en va allègrement découvrir les 38 gares du RER B, en compagnie de la photographe Anaïk Frantz.

Il en raconte l'histoire, la géographie. Et décrit, d'une plume tendre et attentive, la gaieté des enfants, l'éclat de rire soudain dans une queue interminable, les gares "chalets suisses" de la banlieue sud versus les "gares pissotières" banlieue nord. Sans oublier l'architecture désespérante de certaines cités : "Où sont les cours, les recoins (...) la lucarne de ciel où l'on voit passer les nuages (...) la terrasse paresseuse du café et son store qui nimbe les consommateurs de lumière orangée ?" Vingt-cinq ans plus tard, qu'a-t-on retenu de ces beaux textes qui disaient déjà la crise et la montée du Front national, le tissu urbain déchiré, et tant de possibilités inexplorées ?

L'enfant dont la famille a été déportée, et le frère tué au maquis

S'il a été hanté toute sa vie par une idée très haute de l'engagement, il le doit à une histoire familiale fracassée avant même son entrée dans l'adolescence. A cette journée, qu'il raconte dans Les Abeilles et la Guêpe, où ses parents furent arrêtés et déportés : "Tout en moi affirme que je suis né le 24 juillet 1944, à l'âge de 12 ans et demi. En guise de sage-femme, je vois, puisque j'ai ce privilège de me souvenir de ma venue au monde, le visage d'un agent de la Gestapo. Le cri de la naissance, celui qu'en cet instant j'ai refoulé, reste enfermé en moi". Et il ajoute : "Tout s'est éteint d'un coup. Le soleil reviendra ? Il est revenu. Aussi brillant, plus peut-être ? Je ne sais pas. J'ai eu depuis, j'ai, comme je le souhaite à tous, mes années de soleil. Mais quelque chose me dit toujours que ce n'est pas le même soleil-là, celui dont je sais qu'il brillait avant ma seconde naissance".

Si sa mère est revenue de Ravensbrück, son père, résistant, grand sinologue, professeur au Collège de France, est mort le 17 mars 1945 à Buchenwald. Comment atteindre l'exemplarité de ce père, de surcroît intellectuel de haut vol ? Comment être à la hauteur de son frère Jean, résistant également, tué dans les combats, au maquis, pendant la seconde guerre mondiale? Cette figure fraternelle disparue, il l'évoque, entre autres, dans Le Sourire du Chat :

"Mon frère, dit le Chat, il parlait beaucoup de la liberté. Et de la révolution. Ca lui fait une belle jambe maintenant.  

- Ecoute, dit Max, tu vas grandir encore, tu vas vieillir. Tu vas vivre toute ta vie. Ta vie à toi. Ton frère, lui, il restera à tes côtés sans jamais vieillir. Tu mourras en lui tenant la main : tu seras peut-être très vieux; lui, il aura toujours dix-neuf ans. Ses amis vont devenir des messieurs, certains très importants, des présidents de ceci ou de cela, et d'autres aussi des ratés, des médiocres, ils auront des maladies de foie, ils seront chauves ou obèses. Ton frère, non. Ses amis feront leur chemin et, pour le réussir, il faudra qu'ils oublient ton frère le plus possible. Pas par méchanceté : simplement, ça les empêcherait d'avancer. Pas toi. C'est pour ça que tu ne suivras jamais exactement le même chemin qu'eux (...). Tu seras toujours un peu différent. C'est aussi ta chance".

Soixante-dix ans plus tard, François Maspero, qui n'a jamais suivi "le même chemin qu'eux",  s'en est allé retrouver ce frère trop tôt perdu.

-> Les œuvres de François Maspero sont publiées aux éditions du Seuil.

Publié par Anne Brigaudeau / Catégories : Actu

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  • Nicolas

    Bonjour,

    L'idée d'une complaisance de François Maspero à l'égard du vol de ses propres livres est absurde. Il n'a jamais accepté que des étudiants qui auraient eu les moyens de lui acheter des livres les lui volent. Il lui arriva de déchirer la carte d'un membre du PC qui l'avait volé. Le concept du "vol révolutionnaire" est un truc journalistique débile qui le rendait furieux. L'histoire du livre (voir en particulier une étude de Julien Hage, publiée à la Fosse aux ours, ainsi que ses divers articles) ont expliqué cela.

    Nicolas - Paris