10 mai : se souvenir de l'esclave Furcy, qui combattit 26 ans pour sa liberté

Un livre dont recommander la lecture en ce 10 mai, journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage ?

Difficile de trouver plus accessible, plus éloquent que L'affaire de l'esclave Furcy.  Parue il y a trois ans, cette enquête de deux cents pages signée du journaliste Mohammed Aïssaoui se lit comme un roman. Doublement couronné en 2010 par le prix Renaudot Essai et le prix du Livre R.F.O., l'ouvrage relate les vingt-six années de combat d'un homme pour conquérir sa liberté. Et condense l'histoire de l'esclavage dans la première moitié du XIXe siècle, à l'île de la Réunion.

Une double vente aux enchères à l'hôtel Drouot, au printemps 2005, servit de catalyseur à l'auteur. L'une permit l'adjudication, pour 155.000 euros, d'un des clichés du Baiser de l'Hôtel de ville, "immortalisé par Doisneau". L'autre, d'un montant soixante-dix fois moindre, fut celle des archives du procès de l'esclave Furcy, qui atteignirent péniblement les 2100 euros.

Ces archives Furcy qui inspirèrent si peu les acquéreurs relataient pourtant une histoire incroyable. Celle d'un esclave de l'île Bourbon (aujourd'hui La Réunion) se découvrant, à 31 ans,  né de mère affranchie, donc libre. Cette liberté qu'on lui refusait, il allait l'exiger, par voie de justice, en se rendant, un jour d'octobre 1817, au tribunal d'instance de Saint-Denis (de la Réunion).

 "Les colons de Bourbon étaient impitoyables"

"Il tient, serrée dans sa main, écrit Mohammed Aïssaoui, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen". Muni de ce sésame et des documents prouvant l'affranchissement de sa mère, cet homme né sur la côte de Malabar (dans l'Ouest de l'Inde) va alors engager un bras-de-fer non seulement avec son illégitime propriétaire, Joseph Lory,à qui il a été légué comme un objet, mais avec tous les colons de l'île.

 Car "les colons de Bourbon, assure l'essayiste, étaient impitoyables. Vingt-trois esclaves seulement avaient recouvré la liberté dès leur première année d'administration. Quand l'île appartenait aux Anglais entre 1810 et 1815, cinq mille esclaves avaient recouvré la liberté dès leur première année d'administration".

Les riches familles de l'île le pressentent, la revendication de ce domestique modèle peut faire vaciller tout l'édifice esclavagiste. D'autant plus qu'à leur surprise indignée, l'esclave Furcy va être aidé, tout au long de sa démarche, par des hommes de justice (venus de métropole) : des magistrats "qui ont eu le courage de dépasser leur époque et de penser au-delà", des avocats "qui ont pris d'énormes risques et signé des plaidoiries qui méritent de figurer dans les manuels scolaires", et bien d'autres.

 "Depuis mars 2005, Furcy ne m'a jamais quitté"

Ni la prison, ni la violence, ni les travaux forcés ne découragent l'esclave Furcy, qui va d'une première et vaine demande de reconnaissance de ses droits en procès, de procès en appel et d'appel en cassation pendant presque trente ans, jusqu'à l'épilogue victorieux, le 23 décembre 1843.

Ces trente ans, Mohammed Aïssaoui les raconte en donnant chair à l'esclave Furcy, en imaginant ses souffrances, en restituant son impensable ténacité. Comme confié dès le début du livre, il fait corps avec son sujet : "Depuis mars 2005, Furcy ne m'a jamais quitté. Il m'accompagnait dans mes balades, dans mes reveries, le jour, au milieu de la nuit, jusque dans mon sommeil. Je marchais de longues heures en l'ayant à l'esprit. Les photocopies des documents restaient en permanence dans mon sac. J'avais peur de les perdre".

"L'histoire de l'esclavage est une histoire sans archives"

De cette osmose et de cette longue enquête - il a fouillé "les souterrains de l'histoire" et consulté toutes les pièces du dossier,  de Paris à Saint-Denis-de-la Réunion - il reste un récit haletant, parsemé, comme autant de pièces à conviction, de documents d'époque sur la torture, les suicides d'esclaves, ou les pressions pour faire plier les magistrats récalcitrants à l'ordre colonial.

A l'issue de son beau livre, Mohammed Aïssaoui s'interroge : "Pourquoi cette histoire de l'esclave Furcy a-t-elle résonné si fort en moi et résonne-t-elle encore ? ...Qu'ai-je voulu dire ? Sinon l'extravagante patience d'un homme à devenir libre, sa détermination hors normes".

Mais plus encore, il a voulu, conclut-il, dénoncer "le silence"et l"'absence de textes et de témoignages directs sur tout un pan d'une histoire récente" car "l'histoire de l'esclavage est une histoire sans archives" (idée qu'il développe dans la vidéo ci-dessous). Son livre permet - un peu- de faire mentir la phrase.

-> L'affaire de l'esclave Furcy, de Mohammed Aïssaoui (Folio, 240 pages, 5,95 euros)

A lire aussi

  • Teddy Gérard

    Bonjour. Concernant la politique coloniale du XIXème siècle, il faut aussi se souvenir de l'histoire des enfants de l'îlet à Guillaume (1864-1879). Une forme d'esclavage… après l'abolition.

    « À y regarder de plus près, les travaux confiés aux jeunes détenus par les petits pères du Saint-Esprit relèvent souvent plus des corvées imposées dans les futurs camps de concentration staliniens et hitlériens du XXe siècle que dans les utopiques phalanstères de Charles Fourrier. » Bruno Maillard. https://criminocorpus.revues.org/1770

    Et j'ai fait une petite vidéo pour mettre en lumière cette période « oubliée » de l'Histoire de La Réunion.
    https://www.youtube.com/watch?v=IRdkYOWfcy8