Face au public

Martin Bureau / AFP

J’avais été frappé, en découvrant l’étude sur les risques psycho-sociaux décryptée il y a quelques semaines ici-même, par la présence parmi les indices retenus des « exigences émotionnelles ». Une dimension importante des métiers en lien avec un public était enfin prise en compte. L’enseignant est particulièrement concerné.

Exigences émotionnelles ?

Le rapport Gollac (publié en 2011 par des experts internationaux en médecine du travail, psychologie du travail, épidémiologie, économie) définit le travail émotionnel comme la dimension du travail qui « consiste, dans l’interaction avec les bénéficiaires du travail, à maitriser et façonner ses propres émotions, afin de maitriser et façonner les émotions des bénéficiaires du travail. Des exemples classiques sont ceux de l'hôtesse de l'air qui doit toujours avoir l'air sereine pour rassurer les passagers ou de la serveuse de bar qui doit plaisanter avec les clients tout en veillant à ce qu'ils restent à leur place ». La simple présence d’un public, quel qu’il soit (clients, patients, élèves, etc.) est source de pression et « limite la gamme des comportements et des manières de travailler admissibles, en particulier en ce qui concerne l’expression des émotions, à celles que le public juge acceptables ».

Eviter de montrer ses émotions, les maitriser, prendre en compte son interlocuteur en gardant en tête sa mission et les tâches à accomplir : tous les métiers en contact avec un public sont confrontés à ces exigences émotionnelles, partie intégrante, souvent décisive de leur travail, peu connue, peu reconnue. Le travailleur est amené à dissimuler certaines émotions réelles (peur, hostilité ressentie, peur de l’échec public), à simuler certaines autres (bonne humeur, empathie…), à dissimuler ses opinions, le tout éventuellement en situation d’exposition prolongée au public, sans possibilité de s’isoler ou de fuir le public.

« Les infirmières doivent prendre sur elles pour ne pas répondre à des patients incivils. Les enseignants, les accompagnateurs de musée, les personnes au guichet doivent jouer l’engagement et masquer leurs « vrais » sentiments. Les agents de sécurité, les téléopérateurs, les salariés de la restauration rapide doivent rester calmes, prendre sur eux et savoir apaiser les clients dans des situations d’agressivité ou de violence verbale. »

Chaque métier en lien avec le public a ses propres exigences émotionnelles, les identifier permet de mieux en saisir la pleine réalité – il ne s’agit pas ici de se plaindre, de comparer, d’opposer : juste comprendre, rendre compte d’une réalité.

L’étude de Jégo et Guillo, qui compare les risques psycho-sociaux pour les enseignants à ceux pour les autres métiers en lien avec un public, met en évidence certaines particularités du métier d’enseignant : 87,5% des instits (85,3% des profs de secondaire) sont en contact avec des personnes en situation de détresse, contre 53,4% pour l’ensemble. 92,1% des instits (91,3% pour les profs de secondaire) ont été amenés à devoir calmer des gens, contre 63,5% pour l’ensemble. Les instits sont aussi ceux qui sont le plus sujet aux agressions verbales de la part du public (38,1% contre 22% pour l’ensemble). Les profs sont les seuls à devoir majoritairement cacher leurs émotions ou faire semblant d’être de bonne humeur (51%, contre 33,8% pour l’ensemble).

Cependant cette étude, comme le rapport Gollac, ne disent pas tout, loin de là, de la réalité de ces exigences émotionnelles du métier d’enseignant. Centrés sur les risques psycho-sociaux, ils n’en dévoilent que le versant sanitaire, en quelques sortes. Or le travail émotionnel de l’enseignant est bien autre chose qu’un indice de risque.

Devant et avec les parents

Bizarrement (ou pas) quand on pense aux relations que les profs ont avec le public, c’est aux parents d’élèves qu’on pense souvent en premier, aux relations que l’enseignant est amené à avoir avec eux lors des rendez-vous individuels, des réunions collectives de début d’année, mais aussi lors de sorties pédagogiques ou simplement à la sortie de l’école. C’est une partie non négligeable du métier de prof, qui représente certes un faible pourcentage du temps de travail annuel, mais dont les enjeux et les prolongements sont importants.

La spécificité de ce contact entre le travailleur-enseignant et le public-parent réside dans le fait que l’interface, le point de jonction, la zone de rencontre, bref, le sujet de discussion n’est ici rien moins que la progéniture de l’un, le fruit de ses entrailles, le sang de son sang, ce qui n’est pas tout à fait la même chose qu’un PEL à ouvrir ou une imprimante à vendre à un client, on en conviendra. J’ai deux enfants à l’école, et lorsque j’ai un entretien avec leur enseignant je suis traversé par des mouvements émotionnels et psychologiques complexes, c’est mon enfant, son devenir, mon éducation, mon statut de parent, tout cela pêle-mêle à quoi me renvoie le discours de la maitresse de la petite, c’est un double questionnement intime, celui du cœur et celui de la raison, qui est à l’œuvre quand j’écoute la maitresse du grand.

Tout ceci est énorme, et l’enseignant que je suis essaie de l’avoir à l’esprit, d’en tenir compte, lors d’un rendez-vous avec un parent : quand je parle de mon élève, c’est de son enfant que je parle, avec la somme d’enjeux intimes et le foisonnement d’émotions personnelles, plus ou moins conscients, plus ou moins bien vécus, que cela suppose – et que je connais bien en tant que parent d’élève. J’ai ceci, en quelques sortes, en « tâche de fond » dans mon esprit, cela ne demande qu’à surgir pour être actualisé, et pendant ce temps je dois également garder autre chose à l’esprit, qui est le but de notre présence commune ici : ce que j’ai à dire de mon élève, dont je veux rendre compte avec justesse, ce que je souhaite mettre en place pour lui, ce que je souhaite éventuellement savoir et comprendre auprès du parent, bref, tout ce qui pourra faire « avancer le schmilblick » et qui se joue là, maintenant, tout de suite (le reste est mon affaire, en classe).

Dans ce contexte émotionnel et psychologique particulier, je dois gérer, aussi, la réalité sociale de mon interlocuteur, sa réalité familiale, son histoire, y compris scolaire, que j’ignore mais qui sont à l’œuvre, forcément, je dois également « contenir » sa personnalité, son caractère, m’adapter à ce qui se dévoile, à sa capacité d’écoute, redéfinir si besoin ma stratégie, mon discours, le réorienter, parfois l’abandonner pour un autre. Je veille à ne pas prêter flanc, à ne pas susciter de relations interpersonnelles de nature à induire tel comportement ou telle attitude, telle interprétation, chez mon interlocuteur. C’est un exercice d’équilibriste, intéressant et même passionnant, car un entretien bien mené avec un parent est toujours très fécond, le bénéfice en classe avec l’élève peut être très important.

Devant et avec les élèves

Les exigences émotionnelles les plus difficiles à saisir, dans l’exercice de l’enseignement, pour quelqu’un qui n’a pas enseigné, sont celles liées à la conduite de la classe. Si le travail émotionnel avec les parents concerne une cinquantaine d’heures dans l’année, celui avec les élèves en classe représente 25 heures par semaine et est au cœur de notre pratique professionnelle. Pourtant cet aspect particulièrement prégnant du métier est peu étudié, rarement présenté, jamais discuté.

Je passe ici sur les exigences émotionnelles liées à la peur physique, au sentiment d’insécurité, à celles liées à l’exposition à la souffrance du public, à la violence sociale, à celles liées au sentiment d’impuissance, etc. Non qu’elles soient marginales, bien des profs enseignant dans des zones difficiles y sont confronté, avec les conséquences que l’on sait ou que l’on imagine en terme de risques psycho-sociaux. Je voudrais en effet me concentrer sur les exigences émotionnelles « ordinaires », que connait tout enseignant, où qu’il travaille et quelle que soit sa façon d’enseigner.

La particularité du métier, dans sa relation au public, réside dans le fait que l’enseignant est en permanence, sans interruption, en présence du public, que ce public est un groupe d’enfants, dont il est le référent, chez qui et avec qui il doit construire, collectivement et individuellement, les savoirs et les savoirs-être.

Cela entraine un certain nombre d’engagements ou d’obligations (selon qu’on le vit plus ou moins bien). Il faut à tout moment surveiller son langage, sa correction, sa variété, sa syntaxe, son vocabulaire. Il faut contrôler ses attitudes, sa gestuelle, son « body language », garder la maitrise de son corps. Il faut rester en éveil, toujours, l’œil et l’oreille attentifs à tous et à chacun. Il faut garder la maitrise du rythme de travail, en fonction de la manière dont les élèves réagissent à ce que vous proposez, et savoir moduler ce rythme, s’adapter. Il faut garder, en toute circonstance, la maitrise de ses émotions, de ses réactions.

Car vous avez valeur d’exemple, de modèle, vous êtes le baromètre de la classe, à chaque instant : les élèves vous regardent (ils verront que vous avez changé de lunettes avant vos proches), vous écoutent, vous scannent à longueur de journée, ils vont calquer leurs émotions, leurs comportements, leurs attitudes, leurs réactions, sur les vôtres. Tout relâchement, tout impair, est perçu très fortement, qu’il soit langagier (des élèves, à mon retour de stage, m’ont un jour dit, scandalisés, que la remplaçante avait dit « ferme ta bouche » à un élève, tout le reste, deux semaines de travail, avait été éclipsé par cette formule malheureuse) ou qu’il s’agisse d’une réaction de votre part un peu moins juste (de justesse autant que de justice) que d’habitude.

Quoiqu’il arrive, ce public est là, face à vous. Il va rester. Pas juste une heure. Pas seulement le matin, ni même la journée. Il est là pour 36 semaines de classe, une pleine année de vie, au minimum 10% de la totalité de la leur.

D’aucuns ont déjà comparé l’estrade du prof à la scène du comédien. Dans le rapport Gollac, le lien est fait entre les acteurs et les enseignants, tous soumis au « trac », à une situation où l’on doit prendre des risques en public, appelée « stress de dramaturgie ». Il y a de ça. Pour le pire et le meilleur : ces exigences émotionnelles sont pesantes, contraignantes, peuvent être usantes. Mais il y a en elles quelque chose de beau et de grand, aussi. C’est notamment grâce et à travers cela que vous construisez votre relation aux élèves, sur quoi vous fondez votre enseignement. Ca vous pousse à donner le meilleur, ça vous pousse à être au meilleur de vous, ça vous grandit, ça anoblit ce que vous faites.

 

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  • Clo

    C'est exactement ça.

  • Debra

    Merci pour ce grand témoignage très intéressant, qui m'a touchée, bien que je ne sois pas enseignante. J'ai su... tôt que je n'avais pas les capacités pour transmettre avec tous les exigences que vous décrivez si bien ci dessus.
    Il y a une ou deux remarques que je voudrais faire tout de même, car elles me semblent importantes.
    Pour donner un cadre à ce qui va suivre, je vous fais part de ce qui m'est arrivé avant hier, au moment où j'ai été démarchée par téléphone par le représentant d'une association caritative. A la fin de la présentation, j'ai remercié le monsieur, et l'ai félicité pour la qualité de sa présentation, du débit calme, posé de sa parole, en lui demandant de transmettre à ses supérieurs à quel point il était important de parler posément, et calmement au téléphone lors d'un démarchage, pour solliciter un client potentiel, et... il a compris d'abord que je le descendais en flèche avec une critique... hallucinant, non ?
    ...
    D'où vient notre croyance individuelle et collective que nous avons le droit à AUCUNE ERREUR, que RIEN ne nous sera pardonné, JAMAIS, NULLE PART, et PAR PERSONNE ? (Cette croyance est en toile de fond de votre présentation.)
    D'où vient le caractère... totalitaire de cette croyance, qui installe en face NOTRE incapacité de pardonner la moindre faille chez autrui (ne parlons pas de nous-mêmes...) ?
    D'où vient notre hantise de.. perdre la face, au degré où nous le voyons dans la société moderne ?
    Tout ceci fait édifier un espace public... dur, plus arène, ou champ de bataille que forum, et nuit à la vie politique, sociale ET économique.
    Je vois se profiler derrière vos remarques notre exigence.. d'être parfaits, et que l'autre soit parfait aussi, pour être à la hauteur de notre attente.
    ...
    S'il y a quelque chose qui peut faire irruption dans cette mécanique usante et mortifère, qui génère ce qu'on appelle maintenant un stress colossal, je crois que c'est l'étincelle de l'humour, qui serait à cultiver, si possible. Peut-on.. pécher par manque d'humour ? L'humour, s'apprend-il ? (Pas par le biais d'un enseignement directe, probablement...) Attention.. il s'agit d'une étincelle, et pas une stratégie, ou une campagne militaire de l'humour.
    Et puis, par dessus tout, une société qui s'appuie sur la foi que... nous sommes tous fragiles quelque part, que nous sommes, au fond, de fragiles... créatures, à un moment où un autre, n'est pas la même que celle qui essaie de se construire sur... d'autres solidarités, ou sur la recherche collective de la perfection de l'Homme, but du progrès...
    Et là, on est renvoyé loin en amont, pour postuler que l'acceptation de notre fragilité partagée POURRAIT nous rassembler, et nous fédérer en permettant, dans le meilleur des cas, de tempérer notre intelligence, notre progrès, nos exigences souvent puériles de liberté, et nos buts conscients.
    Ce serait... une révolution ?

    • marboeuf

      Merci pour ce beau commentaire.
      Au passage, vous me convainquez définitivement de faire un post qui me trotte dans la tête depuis quelques temps : l'humour en classe.