Arrêtons de comparer l’école publique aux « écoles alternatives » !

@ Stéphane de Sakutin / AFP

« Ecoles alternatives, écoles traditionnelles, la grande injustice » : c’est le titre d'un post de blog qui a pas mal circulé sur les réseaux sociaux cette semaine et qui m'a particulièrement intéressé. Dominique Resch, prof à Marseille, constate comme beaucoup que « face à la crise que connait le système traditionnel d’enseignement, des écoles alternatives poussent comme des champignons ». Resch n’a rien « contre le principe de créer des écoles parallèles », mais pour lui, « tant que tout le monde n’a pas le droit à l’école différente de son choix pour des questions d’argent, rien à faire, ça coince… ».

Au-delà de ces considérations matérielles, c’est le fond de la proposition alternative qui a intéressé Resch. « Je lis, ici et là, que beaucoup d’entre elles sont « fondées sur le développement personnel de l’élève, l’usage du libre arbitre, de l’esprit critique, et sur la créativité (…). J’en conviens : la participation active des élèves, le fait de « susciter chez eux l’esprit d’exploration et de coopération » sont bel et bien au centre des préoccupations de ces écoles innovantes. Rien à dire là-dessus. Mais ce qui est très déstabilisant pour moi, c’est de voir que je ne fais rien d’autre que cela dans les classes de mon lycée NON alternatif ! ».

Pour Resch, ces écoles alternatives, payantes, ont un point commun, « qu’elles le clament haut et fort et l’écrivent en toutes lettres sur leur plaquette ou qu’elles le taisent comme on cache une botte secrète » : le petit nombre d’élèves par groupe. « Le nombre d’élèves que l’on a devant soi fait toute la différence. A quand l’expérience passionnante qui consisterait à appliquer des méthodes d’enseignement dites « alternatives » à des groupes de 30 élèves et, parallèlement, à appliquer un système dit « traditionnel » à des groupes de 15 élèves ? L'école de la République s'englue, piétine, trébuche, peine à se reformer ? Mettez 15 élèves devant chaque enseignant dans les établissements scolaires gratuits de la République. Elle ne s'engluera plus, ne piétinera plus, et ne trébuchera pas le moins du monde... pour le bien-être de la société entière ».

Comparer ce qui est comparable

Nombre d’élèves dans la classe, mais aussi type de public, donc : celui qui a l’argent et celui qui ne l’a pas. Moi aussi, j'ai envie de dire, à la suite de Resch, "donnez-moi une quinzaine d’élèves, triés par l’argent, c’est-à-dire une classe débarrassée des élèves les plus défavorisés, issus des milieux sociaux les plus bas (qui ne peuvent payer pour de telles écoles et qui sont statistiquement en difficulté à l’école), donnez-moi donc cette classe et je prétends alors que je peux, moi aussi, obtenir des résultats aussi bons que ceux des écoles alternatives, que ma préoccupation à prendre en compte chaque élève, à adapter mon enseignement aux besoins spécifiques de chacun, donnera de beaux fruits !"

Entendons-nous bien, je n’ai rien par principe, moi non plus, contre ces écoles alternatives. Sans doute répondent-elles à un besoin, à une carence de l’Education nationale, qui est une très grosse machine, assez rigide, et qui peine à prendre en compte en son sein la très grande diversité des élèves. C’est sans doute une bonne chose qu’une offre scolaire diversifiée existe, que des méthodes alternatives naissent ici ou là pour proposer autre chose. Sans doute aussi que l’école publique a des choses à prendre et à apprendre de ces écoles en particulier et de l’école privée en général (lire à ce sujet ce papier très intéressant). Je voudrais juste qu’on arrête de comparer ces écoles avec l’école publique, car nos problématiques sont différentes : je n’ai pas seulement pour mission de faire progresser et réussir chacun de mes élèves, mais tous, c’est-à-dire tous ceux qui sont là, y compris ceux qui sont là précisément parce qu’ils ne peuvent, ni ne pourront jamais être ailleurs.

Palmarès des lycées : comment objectiver une comparaison ?

En France on adore comparer, on adore les classements, les marronniers et les tartes à la crème, toutes choses que cristallise à chaque printemps le « palmarès des meilleurs lycées de France ». Longtemps ont figuré en tête de ce palmarès les lycées ayant le meilleur taux de réussite au baccalauréat, seul critère qui vaille (un peu comme le niveau des élèves en dictée a souvent tendance à déterminer à lui seul le niveau de l'école française toute entière). Lycées privés et lycées parisiens trustaient les meilleures places. Et puis, quand on a cherché à comprendre pourquoi ces lycées réussissaient, on s’est aperçu que c'était notamment en raison de la sélection drastique faite à l’entrée en seconde, à l’écrémage en fin de seconde et en fin de première : on ne gardait que ceux qui non seulement auraient leur bac mais les meilleures mentions, les meilleurs résultats. La publication des palmarès accentuant encore le phénomène. Aujourd’hui, 195 lycées obtiennent 100% de réussite au bac. Peut-on dire que l’enseignement qui y est dispensé est meilleur qu’ailleurs ? Quelle grandeur y a-t-il à faire réussir ceux qui ne pouvaient échouer ?

Depuis quelques années, de nouveaux classements font leur apparition qui tentent de prendre en compte d’autres données : taux constaté de réussite et taux attendu, indice de stabilité, capacité à faire progresser les élèves et à les accompagner… Chaque journal, chaque site d’information a donc désormais son palmarès, chacun présente son champion, à la manière des multiples fédérations internationales de boxe qui possèdent toutes un champion du monde. Au moins, chacun tente désormais de comparer ce qui est comparable. Et, si les lycées privés et les grands lycées parisiens sont toujours bien placés, certains palmarès mettent en valeur les lycées à forte valeur-ajoutée, le lycée Henri Wallon d’Aubervilliers, le lycée Mozart au Blanc Mesnil

Le public du public

On avait consacré, il y a trois ans, un post au marketing d’Acadomia, lequel consistait à dévaluer l’école publique pour mieux valoriser son offre propre d’entreprise de cours extrascolaires : en substance, « l’école publique française est mauvaise, la preuve regardez les classements internationaux, heureusement nous sommes là pour sauver les élèves en difficulté ». On avait alors dit à quel point cela relevait de la tartuferie, puisque la plus grande partie des élèves en difficulté n’auront jamais les moyens de se payer des cours chez Acadomia. Ces élèves-là n’ont que l’école publique. Alors, qu’Acadomia fasse son beurre en prospérant sur l’angoisse scolaire des parents, et me laisse tranquille avec mes élèves en difficulté qui ne l’intéressent pas parce qu’ils n’ont pas d’argent.

J'enseigne dans un quartier favorisé, mais j’ai dans ma classe des élèves de milieux sociaux très divers et le niveau est très hétérogène (particulièrement cette année). Si mon objectif est de faire progresser tous mes élèves, du meilleur au plus en difficulté (je ne fais pas couler de l’eau tiède, j’ai vraiment ce souci), j’accorde une importance et une place particulières aux élèves en difficulté : eux n’ont que moi, ils ne peuvent se payer de cours particuliers, ne sont pas toujours bien suivis chez eux, n’iront jamais dans une école privée, ne bénéficieront jamais d’une école alternative. Ils n’ont que l’école publique. Alors occupons-nous d’eux.

Et pour ceux qui aiment les classements et se repaissent des comparaisons internationales, PISA ne dit rien d’autre : en France, on sait toujours bien former les bons élèves, pas d’inquiétude là-dessus, mais on ne parvient pas à faire progresser les moins bons. Que l’école s’occupe d’eux, et la France montera illico dans les classements.

 

Nota : quelques lectures, citées dans ce post et sur lesquelles vous n'avez peut-être pas cliqué :

Le post de blog de Resch, cliquez ici.

Le classement des lycées du Café Pédagogique, intéressant dans ses partis pris, cliquez là.

L’article du Nouvel Obs « Pourquoi l’école privée réussit mieux que le public et comment réduire l’écart ? », qui fera grincer des dents mais soulève de vraie questions

Le post sur Acadomia, juste là.

 

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A lire aussi

  • jarmad

    Merci pour cet article (et pour tous les autres aussi) qui formule (formulent), de manière claire mesurée, un ensemble de constats que je peux faire aussi. Au fur et à mesure des diverses médiatisations, de classements, de méthodes variées qui font forcément plus et mieux que ce qui se fait dans l'éducation Nationale, on voit s'accentuer le manque de confiance de parents plus nombreux, en l'école en général, puis cette école en particulier, voire cet enseignant pour la capacité à aider chaque enfant. C'est d'autant plus dommage, que c'est justement cette confiance qui permet (ou permettrait) de d'aider plus efficacement les élèves qui en ont le plus besoin.... (et qui permet si je ne m'abuse, de "gagner" quelques points à l'enquête Pisa)

  • VBN

    Oui, pour commencer. Toutes ces comparaisons, ces mauvais classements et autres articles assassins font mal à notre école. Cela rentre dans la tête des gens qui, même, du fin fond de leur campagne ( petite discussion téléphonique de la semaine) se demandent si on a bien entendu parler de ce qui se fait en Finlande. Et Montessori, tu connais? Humm...comment dire?
    Je fais partie d'une petite association francilienne et nous avons mis en place une aide aux devoirs gratuite pour les familles de notre commune. Le constat? Que des élèves défavorisés et en difficultés. Parmi eux, une élève qui a la PE dont tous les parents rêvent...mais pas les enfants en difficultés : différencier? J'ai 30 élèves, moi madame!! ( Une autre en a 32)
    Alors? on fait des groupes? la moitié le matin et l'autre l'après-midi?
    😉

  • Geneviève Duchene

    Tout est dit et c'est aussi ce qui donne du sens et une certaine grandeur à la fonction d'enseignant en école publique, ce vrai challenge : une école pour tous ou du moins le plus grand nombre en essayant de ne perdre personne en route.

  • Vincent (Abricot99)

    Il y a quelque chose de pathétique dans ces résolutions affichées par les divers pouvoirs, aux moments de crises sociales plus violentes que les précédentes, où plus visibles que la crise générale permanente, d’injecter encore plus d’argent dans un système déjà ruineux qui, en doublerait-on ou triplerait-on le coût, ne donnerait pas de meilleurs résultats puisque son échec est rigoureusement programmé par ses prémices, par l’absence de sélection, par le défaut d’autorité, par l’aberration des programmes, par le manque de conviction et par la médiocre qualité moyenne du corps enseignant prolétarisé, lui-même ayant été, en grande majorité désormais, formé par le système déjà en crise et en décadence depuis le temps qu’elles durent et dont il a retenu, mais pas beaucoup davantage, les grandes leçons, à savoir : hyperdémocratie militante, horreur des formes, des distances et de la médiation, soi-mêmisme enflammé, bien observable en la parole autant et plus qu’en la vêture, et bien sûr antiracisme dogmatique, tel qu’il est moins une morale qu'un grand principe d’aveuglement volontaire.

    Il en va là exactement comme pour les fameuses successives "grandes politiques de la ville" : plus d’argent n’élèvera pas mieux quand aucun des principes d’une éducation véritable n’a plus court, et plus d’argent ne réglera pas la violence ni ne rendra la banlieue plus amène quand il n’existe aucun pacte social ou national entre les populations, aucune similitude et sans doute aucune compatibilité entre les différentes manières d’habiter et de gérer les appartements, les immeubles et les quartiers, aucune volonté véritable et probablement aucune possibilité de "vivre ensemble", pour parler comme on parle.

    R. Camus, La grande déculturation, 2008.

  • Ambroise Imbroglio

    Sur le fond, nous sommes d'accord sur le but : donner à tous les élèves le suivi dont ils ont besoin.

    Cependant, je n'arrive plus à prendre pour argent comptant l'idée que les résultats des écoles alternatives viendraient uniquement de leur sélection à l'entrée, du niveau culturel ou économique de leurs parents ou du nombre d'élèves par enseignant.

    Car une utilisation des techniques pédagogiques alternatives pour une classe de 34 élèves de ZEP a été menée récemment en France par Céline Alvarez. Avec des résultats spectaculaires. Ce n'est certes qu'UNE expérience et il faut se méfier des résultats trop spectaculaires. Mais cela laisse tout de même entrevoir une possibilité de changement pour notre manière d'enseigner de façon à ce que tous les élèves puissent y trouver leur compte.

    • Vincent F

      Avez vous vu le reportage sur la classe de Mme Alvarez?
      Matériel Montessori d'excellente qualité (mais très coûteux, ma mairie ne pourrait l'offrir à toutes les classes), ATSEM à plein temps et suivi/soutien du dispositif par des chercheurs de renoms. Céline Alvarez reconnaît d'ailleurs la nécessité de toutes ces conditions pour mener à bien sa pédagogie.

    • marboeuf

      Pour ce qui est de l'expérience Alvarez, je vous renvoie à ce post de blog : http://blog.francetvinfo.fr/l-instit-humeurs/2016/09/11/pourquoi-celine-alvarez-divise-t-elle-autant-les-profs.html
      Vous y lirez notamment qu'Alvarez a bénéficié de conditions très particulières qui sont sans doute difficiles à étendre à grande échelle. Mais ce que vous dites me parle en ce sens que, en effet, à un moment il faut parler de pédagogie et que ces écoles alternatives proposent des choses... alternatives ! Mais soyons clairs : dans l'école publique aussi, bien des choses se font (et pas forcément sous forme d'expérience comme chez Alvarez) et se mettent en place qui s'inspirent de pédagogies dynamiques et actives, notamment, et où la bienveillance et la conscience de chacun est au coeur des projets. Mais là, on revient au nombre d'élèves par classe, et au fait que dans l'école publique, on a TOUS les élèves...

  • Jean-Philippe Greiner

    Il y a bien peu, dans ces commentaires ci-dessus, de dénégations, d'oppositions aux propos qui sont tenus dans l'article ; c'est plaisant et ça permet de se laisser le temps d'analyser les idées soutenues. J'abonde dans le sens de l'article avec, cependant, cette remarque : j'ai vu souvent (je ne fais donc qu'un témoignage et je ne voudrais pas généraliser mon propos à toutes les situations scolaires) des sommes d'enseignants incapables de se présenter collectivement autrement que comme une somme et non sous l'étiquette d'équipe ; la conséquence en est que les enfants ne baignent pas dans un cadre éducatif fondé, si ce n'est par des Instructions Officielles ou bien par un quelconque Règlement Intérieur à l'établissement. Le projet éducatif n'est donc à ce moment-là qu'une chimère, s'il n'est pas porté par la parole échangée et les idées partagées par les enseignants ; s'il ne fait pas l'objet d'une discussion et d'un accord (je ne veux pas dire un consensus). Les projets des écoles dites alternatives font au moins le vœu de ce partage d'intention éducative, qui échappe (j'adoucirai en disant mieux : "qui peut échapper"), dans la déclinaison du projet, aux écoles traditionnelles. Evidemment, des enseignants de l'Education Nationale parviennent à réaliser cette intention, et c'est tant mieux ; et, avec des classes de 32 élèves, c'est d'autant plus méritoire.
    Finalement, on s'entre-déchirera sur des discussion de modalités d'enseignement sans rien pouvoir éclairer, tant que les enseignants ne pourront pas enseigner à des classes de 15 élèves maximum et en fin de compte, le fond du débat repose sur les moyens qu'on octroie à l'enseignement... Est-ce réellement une priorité nationale?

  • http://www.perles-pacifiques.fr Perles Pacifiques

    "Ils n’ont que l’école publique. Alors occupons-nous d’eux." Je vous remercie pour cette phrase, qui montre votre dévouement et votre envie d'apporter votre aide à tous.
    J'adhère au point de vue selon lequel il est regrettable que les écoles alternatives ne soient pas abordables financièrement.
    Vous argumentez que la réussite de ces écoles vient du fait que de par leur coût élevé, les enfants issus de milieux défavorisés n'y sont pas présents. Il me semble ne pas me tromper en rappelant que Maria Montessori a commencé son travail auprès des enfants présentant des déficiences mentales et que voyant les résultats extraordinaires, elle a décidé d'élargir son action auprès des enfants défavorisés socialement, toujours avec des résultats remarquables. Je rappelle aussi comme il a été fait allusion dans les commentaires, que Céline Alvarez a obtenu des résultats impressionnants auprès d'enfants socialement défavorisés.
    Un des soucis reste les effectifs trop importants dans les classes, certes. Cela serait très constructif de voir ce que le système classique donnerait, en effet, dans de petites classes.
    Je me dis néanmoins que vous ne faites pas référence dans votre article à quelque chose qui me parait primordial dans les différences entre les deux types d'école, et qui pourrait être une piste à explorer dans l'amélioration de l'école publique: la posture de l'enseignant vis à vis de l'enfant.
    Nous avons l'habitude que l'enseignant soit le garant du savoir, le transmetteur, et l'enfant est là pour apprendre de cet adulte référant. Or dans l'école alternative, la posture est toute autre. L'enseignant n'en n'est plus un, il devient accompagnant, facilitateur du savoir, et l'enfant est acteur de ses propres acquisitions et apprentissages. Les échanges sont beaucoup plus horizontaux que verticaux et l'adulte s'adapte aux enfants plutôt que les enfants à l'adulte. Il peut être difficile pour des enseignants du parcours classique, de remettre en question leur rôle, car souvent ils choisissent ce métier par envie profonde de transmission.
    Et pourtant si on laisse l'enfant apprendre ce qui l'intéresse au moment où cela l'intéresse, il apprendra avec de bien plus grandes facilités que si l'adulte décide pour tous les enfants de sa classe quels apprentissages ils vont devoir réaliser à ce jour. Ce fonctionnement me paraît bien plus respectueux de l'individualité de l'enfant et de sa personnalité. Voilà pour mon avis. Cordialement, Evelyne.