Parents, lisez des histoires à vos enfants !

@Getty images istockphoto

Le Café Pédagogique vient de relayer une étude norvégienne parue il y a presque un an, en renvoyant à un papier du très sérieux site québécois RIRE (Réseau d’information pour la réussite éducative, oui, ils ont l’acronyme humoristique, les cousins canadiens). Cette étude vient confirmer ce que bien d’autres – et nombre d’enseignants – disent déjà : la lecture parent / enfant est décisive dans l’apprentissage de la lecture.

Conscience phonologique et vocabulaire

L’étude, menée auprès de 1 171 élèves de 19 écoles ainsi que de leurs parents par des chercheurs de l’université de Stavanger, montre qu’il existe un lien important entre l’environnement de lecture à la maison et la capacité d’un enfant à apprendre à lire une fois à l’école. Les enfants gagneraient à être préparés à la lecture avant d’entrer à l’école élémentaire et plusieurs facteurs joueraient sur le niveau de préparation :

  • l’attitude des parents envers la lecture
  • le nombre de livres pour enfant présent à la maison
  • l’âge auquel les parents commencent à lire à leur enfant
  • la fréquence à laquelle les parents font la lecture à leur enfant

Plus l’environnement de lecture est important dès le jeune âge (avant même que l'enfant ne sache parler, puis entre 18 mois et 3 ans où se joue l’essentiel de l’apprentissage du langage) plus on constate d’effets positifs sur la conscience phonologique et sur le vocabulaire : les enfants qui fréquentent régulièrement des livres à la maison et à qui on lit des histoires très tôt auraient un vocabulaire presque deux fois plus élaboré que les enfants qui ont peu de livres et à qui on a fait la lecture après 4 ans. Les enfants qui maitrisent un vocabulaire plus large sont non seulement avantagés dans l’apprentissage de la lecture, mais aussi mieux armés pour comprendre ce qui se passe à l’école et pour retenir ce qui est étudié.

L’étude constate également que la motivation des parents à lire influence les compétences de leur enfant de manière importante, et regrette que trop de parents délèguent exclusivement à l’école la question de la lecture.

Par ailleurs, les chercheurs constatent de fortes disparités entre les élèves de 6 ans : sur une classe de 30 élèves, 5 ou 6 savent déjà quasiment lire quand certains n’ont pas encore compris la logique grapho-phonologique. Chacun a besoin de défis adaptés à son niveau, sous peine de démotivation, aussi l’étude préconise-t-elle d’adapter davantage les apprentissages en classe en fonction des compétences de lecteur de chacun et de proposer des livres de niveaux variés, afin que tous y trouvent leur compte et progressent. Cela nécessite que l’enseignant prenne le temps de bien connaitre ses élèves à l’entrée en élémentaire et fasse un bilan de compétences pour chacun (qui rappelle le « projet personnel de lecteur » dont parle G. Chauveau en France).

Littératie familiale

Cette étude vient confirmer ce que d’autres ont déjà dit. Comme l’écrivent les chercheuses canadiennes Morin et Montésinos, « il est de plus en plus reconnu que la plus ou moins grande facilité à apprendre une langue écrite serait associée aux habiletés prédictives construites à travers des expériences avant la scolarisation ». En clair : s’agissant de la lecture et de l’écriture, beaucoup de choses se jouent durant les premières années de l'enfant, dans son environnement proche, notamment familial, où se construisent majoritairement les habiletés langagières orales et les habiletés reliées au monde de l’écrit, décisives dans la réussite future de l’enfant.

Les québécois, qui ont largement travaillé la question, parlent de « littératie familiale », définie comme la somme « d’interactions entre le parent et son enfant entourant la lecture et l’écriture dans la vie quotidienne ». Il s’agit de lire des histoires à son enfant, très tôt, d’accompagner son entrée dans la lecture en continuant régulièrement à mettre en place des moments de lecture, mais au-delà, d’impliquer son enfant et de le solliciter activement.

Particulièrement efficace : la lecture « dialogique », qui se caractérise par une grande participation verbale de l’enfant à qui sont posées des questions ouvertes, un nombre important de rétroactions de la part de l’adulte (retour sur ce qui vient d’être lu, commenté, questionné), un encouragement au dialogue à propos d’aspects de l’histoire moins familiers, plus complexes. Le rôle du parent est central, il pose des questions d’élaboration et non plus seulement littérales, il reformule et enrichit les verbalisations de l’enfant et l’aide ainsi à développer des stratégies de compréhension. Plusieurs études mettent en évidence une incidence directe sur l’acquisition d’habiletés métalinguistiques en lien avec la lecture.

Relire un même livre

Vous en avez marre de lire la même histoire à votre petit dernier, en ce moment il est en boucle sur « La grenouille qui avait une grande bouche » et vous n’avez qu’une envie, lui fermer, sa grande bouche, à la grenouille ? Prenez sur vous : relire un même livre a de nombreuses vertus. Cela permet de diriger l’attention de l’enfant vers différents aspects du livre à chaque nouvelle lecture, sur la structure de l’histoire, les concepts de l’écrit ou sur des concepts sociocognitifs présentés dans l’histoire (pensées des personnages de l’histoire, ses intentions, ses émotions, ses croyances). Les commentaires de l’enfant sont plus approfondis et plus variés lors des relectures d’une même histoire que lorsqu’il l’entend pour la première fois. Par ailleurs, comme le note Anne-Marie Dionne, une autre chercheuse canadienne « lorsque l’enfant connait déjà les textes qui lui sont lus, il peut participer activement à la lecture en joignant sa voix à celle du parent ou en « lisant » les parties qu’il préfère, ce qui ajoute encore plus au plaisir de l’expérience de lecture, tout en étant valorisant. »

Quand le petit sera lassé de la grenouille, il sera temps de découvrir d’autres horizons : la diversité des livres est un facteur d’ouverture, l’enfant est ainsi régulièrement exposé à des idées nouvelles, source de dialogue avec le parent : « lire avec l’enfant d’âge préscolaire est l’occasion idéale de l’engager dans des discussions complexes et exigeantes du point de vue cognitif ».

Plaisir, émotions et relation affective

Lire avec son enfant ne doit pas devenir un exercice pour autant : de nombreuses études montrent que plus le moment de lecture est axé sur le plaisir, plus les parents accordent davantage d’importance à la dimension affective de la lecture qu’à la stimulation cognitive générée, plus le bénéfice est grand pour l’enfant. D’après Dionne, « les buts des parents influencent leurs comportements lorsqu’ils lisent avec leur enfant. Ceux pour qui cette activité est synonyme de divertissement et de plaisir transmettent cette perspective à leur enfant. Ceux qui y voient plutôt un moyen de l’aider à parfaire ses habiletés de littératie lui inculquent plutôt une perspective orientée vers la réalisation d’une tâche d’apprentissage, sans nécessairement se préoccuper des émotions et des sentiments qui l’accompagnent. La qualité de la relation affective pendant la lecture avec l’enfant serait plus élevée dans les familles où l’on considère les activités de littératie dans une perspective de loisir. »

C’est précisément parce que ce moment de lecture sera vécu par l’enfant et le parent comme un moment de partage, de plaisir, d’échanges, que ses vertus cognitives seront importantes.

Programmes école – maison

Les québécois n’ont pas fait que théoriser la littératie familiale : ils l’ont inscrite à l’école. De nombreux programmes existent pour aider les familles à développer la lecture à la maison, à tous les âges de l’enfant. Le ministère de l’éducation et de l’enseignement supérieur du Québec a mis en ligne, à l’usage des parents, plusieurs vidéos très bien faites qui expliquent ce qu’est la littératie familiale, le bénéfice que l’enfant peut en tirer et les programmes existant.

Synthétisant plusieurs études scientifiques sur la question, la chercheuse Monique Sénéchal a démontré que le niveau d’implication des parents dans les années de maternelle à une influence décisive dans le développement des compétences de l’enfant. Quand les parents s’investissent, et notamment quand ils sont « formés » par les enseignants (eux-mêmes formés sur la question) à enseigner à leur enfant des habiletés spécifiques, la lecture parent / enfant peut avoir un effet considérable sur la performance de l’enfant en lecture, que celui-ci ait des difficultés en lecture ou pas, et ce quel que soit le niveau socioculturel et le niveau socioéconomique des familles.

Toutes les études insistent également sur l’importance de la régularité : si un parent lit tous les soirs une histoire à son enfant de trois ans, celui-ci aura participé à plus de 1000 « actes de lecture » à son entrée en élémentaire, contre seulement 106 si la lecture n’a lieu qu’une fois par semaine.

Comme le disait Albert Einstein : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes. Si vous voulez qu’ils soient plus intelligents, lisez-leur plus de contes. »

 

Les vidéos (6 mn maximum) du ministère de l’éducation et de l’enseignement supérieur du Québec sont visibles ici.

Le site québécois « Naitre et grandir » propose un papier de synthèse intéressant à destination des parents, où sont données des pistes autour de la lecture avec l'enfant sur trois thèmes : "réconforter, jouer, enseigner". C'est là.

 

Suivez l'instit'humeurs sur Facebook et sur Twitter @LucienMarboeuf.

A lire aussi

  • Debra

    Il y a un certain temps, j'ai lu l'autobiographie de Charlie Chaplin.
    Vous savez que Chaplin était un enfant très pauvre, issu d'un milieu d'artistes précaires (à une époque où on n'avait pas inventé l'intermittence du spectacle pour les artistes...).
    De mon point de vue, Chaplin avait mieux qu'une maman/un papa qui lui lisait des livres à la maison. (Et de toute façon, il n'avait pas les moyens d'avoir des livres...) Sa maman regardait par la fenêtre, et tissait des histoires autour des gens qu'elle voyait dehors.
    Charlie Chaplin est devenu qui il était parce qu'il avait quelqu'un à la maison qui lui racontait des histoires à partir d'une mémoire et d'une observation vives...
    On peut dire, certes, qu'avoir un parent à la maison qui lit de belles histoires est indispensable (pour la lecture...), mais il me semble qu'avoir un parent qui raconte des histoires vives est encore plus précieux.
    Cela va à l'encontre de l'école, probablement, mais j'y tiens. Je ne suis plus une croyante dans les bénéfices absolus de l'école pour l'être humain.
    Ce qu'il ne faudrait à aucun prix, c'est que les histoires lues dans les livres viennent SE SUBSTITUER AUX histoires d'une mémoire ancrée dans la langue orale, et l'expérience vive....

  • Marie La

    Encore faut il que le parent sache lire, vu le taux d'illettrisme et d'analphabétisme en France qu'on estime entre 7 et 9% d'illettrés, et 1 a 2 % d'analphabètes, en France pour les personnes en âge d'être parents. Ca vous fait autour de 10% des parents d'élèves qui ne peuvent pas lire de livre a leur enfant. Certains parents n'ont pas de vocabulaire, voir ne parle pas Français...
    N'est ce pas le rôle de l'école de permettre a des enfants né avec moins de chance (handicapé, milieu culturel pauvre, pauvreté...), d'avoir les même chances que les autres privilégiés par leur naissance?

    • marboeuf

      Plusieurs remarques :
      - bien sûr, c'est le rôle de l'école, c'est pour cela qu'on lit autant d'histoires en classe, dès la maternelle (j'ai toujours adoré ça, lire des histoires aux élèves !) ; il ne s'agit pas ici de dire que l'école n'a aucun rôle à jouer, mais de constater avec les études citées l'importance de la lecture à la maison ;
      - si un parent est illettré, il y a peut-être un grand frère, une grande sœur, quelqu'un dans la famille, qui peut lire occasionnellement ; l'illettrisme est un sujet lourd qui mériterait qu'on s'y attarde, pour ma part je crois qu'il faut faciliter les cours d'alphabétisation pour les parents, mais de ce que j'en sais ou constate, il reste difficile pour certains de "casser le mur" ;
      - par ailleurs un parent volontaire, même s'il ne maitrise pas la langue ou la lecture, peut toujours aller à la bibliothèque avec son enfant, toutes les bibliothèques de France propose des lectures de contes ou autres, une ou plusieurs fois par mois, souvent suivis d'ateliers ;
      - enfin, malheureusement, parmi les 90% de parents restant, certains n'ont pas l'habitude de partager des moments de lecture avec leur enfant, et pour ceux-là le message peut porter, non ?

      • bidouille

        je me pose la question du biais de la génétique des divers troubles entraînant des difficultés pour apprendre a lire. Les trouble dys, le TDAH... ont une forte composante génétiques. et le biais ne me semble pas corrigé dans l'étude.

  • DCE

    Lire est utile, et les parents ont un rôle important dans l'apprentissage de leur enfant. On enfonce des portes ouvertes, mais il est toujours bon de répéter, constater, chiffrer les choses.... On touche là malheureusement à un tabou, selon moi, dans le débat en France : le rôle des parents. En effet la culture en France, c'est un peu "un état fort qui doit tout apporter à des bestiaux passifs et attentistes". Il faudrait que l'école fasse tout, au titre de "on paie des impôts", au titre de l'égalité, .....etc. Bah oui, chers parents, vous pouvez beaucoup pour vos enfants, sans attendre que l'école leur apprenne à mettre leurs chaussures, se brosser les dents, dire bonjour, lire et compter........

  • marboeuf

    Mille fois d'accord ! Moi aussi j'ai toujours adoré ces moments de lecture offerte !

  • lopezdegwada

    C'est un bon conseil pour les parents, mais encore plus pour les enseignants de la maternelle et du primaitre.
    Lisez des histoires tous les jours en classe.
    Et, j'abonde sur la question de relire le même livre.
    C'est ainsi que les enfants apprennent le plus de vocabulaire et d'expressions.

  • bidouille

    Ce que je veux souligner par la c'est que ca peux sembler simple pour un parent de lire des livres a son enfant, mais dans les faits c'est demander l'impossible a certains parents. Des personnes qui pour une majorité (les illétrés) ont été scolarisées normalement, mais malgré cette scolarisation ne sont pas parvenues à apprendre a lire. ca se reproduit de génération en génération. et je pense pas que de les emmener a la bibliothèque une fois par mois quant il y'a un compteur y change grand chose.
    Ma question se porte finalement aussi sur l'aspect génétique des troubles d'apprentissages, qui viendrait biaisé l'étude en question. Ce biais a t'il été corrigé?
    Bref il y'a corrélation mais pas nécessairement causalité.

  • Bernard Rodillard

    Bonjour :). C’est pour cela que je lis une histoire à ma fille tous les soirs avant l’heure du coucher. Sa préférée est La Princesse et la Grenouille (à retrouver sur une appli que j’ai découverte ici : http://blog.badabim.fr/ ). Comme vous pouvez le constater, j’opte notamment pour des contes moraux d’antan. Pourquoi ? Parce que j’adore ces récits qui ont bercé l’enfance de plusieurs générations.