Ce que "gagne" un prof : réponse d’un prof agacé à un casse-pied

Taylor Mali, Teaching Channel

C’est une vidéo déjà vue près de 10 millions de fois sur Internet. Un prof américain, Taylor Mali, raconte comment, lors d’un dîner, l’un des convives, avocat, a commencé à le chercher sur son métier, enchainant les habituels clichés sur les profs de manière assez inamicale. Une situation que tout enseignant a rencontrée, au moins une fois dans sa vie.

Taylor Mali, la moutarde au nez, lui a alors fait cette réponse, devenue culte un peu partout dans le monde, jouée sur de nombreuses scènes, car le bonhomme est également slammeur. (Je la traduis ici avec mon anglais d’instit, merci d’excuser par avance les approximations).

« Il me dit :

« C’est le problème avec les profs : que peut-on apprendre de quelqu’un dont la meilleure option dans la vie a été de devenir prof ? ». Il rappelle aux autres convives ce qu’on dit à propos des profs : ceux qui peuvent font, et ceux qui ne peuvent pas enseignent. J’ai décidé de mordre ma langue. Plutôt que la sienne [rires]. Et j’ai contenu l’irrépressible envie de rappeler aux autres convives que ce qu’on dit à propos des avocats est également vrai. On était en train de manger, après tout, c’était sensé être une conversation courtoise.

"Tu es prof, Taylor. Allez, sois honnête, qu’est-ce que tu gagnes ?" [mimant le geste de l’argent entre ses deux pouces ; on comprend que l'avocat méprise le métier de prof parce qu'il ne rapporte pas assez].

"J’aurais aimé qu’il ne fasse pas cela. Me demander d’être honnête. Car voyez-vous, j’ai cette petite habitude dans ma classe, à propos de l’honnêteté et des coups de pied au cul : si tu me les demandes, alors tu les auras… [rires]. Tu veux savoir ce que je gagne ? [Taylor Mali joue ici avec le double sens de to make » : 1. Faire quelque chose 2. Gagner, faire de l’argent ; il poursuit son monologue en filant le double sens de ce qu’il gagne / fait pour ses élèves].

Je gagne à ce que les enfants travaillent plus dur qu’ils s’en seraient jamais crus capables. Je peux faire qu’un C+ soit reçu comme une médaille d’honneur du Congrès et je peux faire d’un A- une gifle dans la figure : « Comment oses-tu me faire perdre mon temps en donnant autre chose que le meilleur dont tu es capable ? ».

Je fais assoir les enfants pendant quarante minutes de cours dans un absolu [il forme le mot silence avec ses lèvres, rires]. Non, vous ne pouvez pas travailler en groupe, non vous ne pouvez pas me poser de questions, baisse la main, pourquoi je ne te laisse pas aller aux toilettes ?, parce que tu t’ennuies et que tu n’as pas réellement besoin d’aller aux toilettes, n’est-ce pas ?...

Je fais trembler les parents de peur quand j’appelle chez eux, à l’heure du dîner : « Salut, c’est M. Mali, j’espère que je ne vous dérange pas, je voulais vous parler de quelque chose que votre fils a dit aujourd’hui, à la plus grosse brute de la classe. Il a dit « Hey, pourquoi tu ne laisses pas cet enfant tranquille ? Moi aussi je pleure encore parfois, pas toi ? » Et c’était l’acte de courage le plus noble que j’aie jamais vu. Je fais que les parents voient leur enfant comme il est et comme il peut être.

Tu veux savoir ce que je gagne ? Je fais que les enfants s’émerveillent, s’interrogent, exercent leur esprit critique, sont sincères quand ils s’excusent, je les fais écrire, écrire, écrire, et puis lire, je les épeler « definitely beautiful » [définitivement beau], « definitely beautiful », « definitely beautiful », jusqu’à qu’ils ne fassent plus jamais de fautes à ces mots, je les pousse à mettre en avant leur travail en maths et je cache leur dernier brouillon en anglais, je leur fais réaliser que si on a ça [doigt sur la tête], alors on suit ça [doigt sur le cœur], et si quelqu’un essaie de te juger, de te chercher sur ce que tu gagnes [make], alors donne-lui ça [geste signifiant d’aller se faire voir].

Laisse-moi résumer les choses, pour que tu comprennes combien j’ai raison : les profs font [make]… la différence. Et toi ? »

 

Nota : ce texte a été mis en BD par un dessinateur australien, Gavin Aung Than, dans quelques planches publiées par demotivateur.fr il y a quelques semaines.

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  • Gilles TOSELLO

    Quel bel art que celui de la rhétorique.
    Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
    Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit :
    Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
    Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
    Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot !

    • https://chriseus.wordpress.com/ Rapaporte

      Et les guimets, bordel !

      • Ben Abard

        Cher ami, je ne sais si vous vouliez évoquer Monsieur Émile Guimet, le musée d’art asiatique qui porte son nom ou bien une nouvelle réforme de l’orthographe, mais j’ai peine à comprendre votre message.

        Ou bien alors, je le comprends très bien.

        Dans cette dernière hypothèse, je regrette de paraître pédant, mais le « bordel » est dans vos propos ;

        Avec des guillemets.

        • https://chriseus.wordpress.com/ Rapaporte

          En effet : vous êtes pédant ;

        • https://chriseus.wordpress.com/ Rapaporte

          Et ce n'est pas très clerc !

      • Basta69

        Et l'orthographe de " guillemets" bordel! Vous confondez le signe typographique et M.Guimet .

  • Pierre

    He got the point !

  • Debra

    Quelques remarques...
    C'est tout de même intéressant, les choses les plus élémentaires.
    Je n'ai pas regardé la vidéo ; je crois que je deviens un peu allergique aux vidéos sur Internet, pour des raisons complexes, mais...
    En anglais/américain on dit "faire" (make) de l'argent.
    En français, on dit "gagner" de l'argent.
    Faire de l'argent, ce n'est pas gagner de l'argent, surtout quand on songe qu'on gagne au Loto, en français. Je fais remarquer qu'on ne "win" pas de l'argent en anglais (au travail), en dehors du casino, et chacun sait que la Fortune (et Dieu ?) maîtrise cette partie, là, pas le mérite.
    Mali a de l'autorité dans sa classe, il faut croire, dans un contexte où "on" lui permet d'être maître dedans.
    Comment pourrait-"on" permettre à un maître d'être un maître dans un contexte où on promeut à tue-tête... "ni Dieu, ni maître" ?..., et où la révolution est permanente, tout comme la/les Réforme(s) ?
    Et quand on songe qu'un maître... n'est pas une maîtresse, les choses se compliquent encore.
    ...
    Pour les avocats, à la dernière nouvelle, si on regarde ce que la démocratisation de la lecture a comme effet retors, chacun peut constater qu'il est contraint de lire et comprendre des documents à teneur légal à longueur de journée, écrits en légalese, autrement dit, dans une langue que les avocats maîtrisent bien, mais que le quidam n'a ni le temps, ni l'envie de déchiffrer, quand bien même il le pourrait, ce qui n'est pas certain.
    Ce sera pour bientôt, l'avocat personnel familial pour nous permettre de naviguer dans la dédale des effets d'un légalisme rampant ?
    L'avocat aura de beaux jours devant lui, mais... la démocratisation de son métier risque de diminuer son prestige, et son autorité avec.
    Il rejoindra les rangs... des enseignants déchus (de prestige). (How are the mighty fallen !/combien les puissants, sont-ils tombés bas !)
    Ainsi va le monde. On peut le voir déjà depuis nos premiers écrits...
    Je vote pour ressusciter l'idée de la Fortune. Elle exprime mieux que d'autres comment la Roue tourne, et pourquoi l'assurance tous risques est vouée à l'échec.