Les 10 innovations pédagogiques qui vont (peut-être) faire 2016

Innovating Pedagogy 2015, The Open University

Pour la 4ème année consécutive, l’université en ligne britannique The Open University publie son étude prospective « Innovating pedagogy », qui présente les innovations dont on parlera cette année dans le domaine de l’éducation. Certaines sont déjà à l’œuvre ici ou là, d’autres sont encore quasi-théoriques, chacune tente à sa façon de faire en sorte que l’élève apprenne mieux, dans de meilleures conditions, de manière plus efficace, plus adaptée au monde moderne, aux technologies et à l’état actuel des sciences. La plupart de ces pistes sont issues de recherches universitaires et destinées à leurs étudiants, mais elles sont appelées à irriguer diversement les réflexions et les pratiques éducatives quel que soit le niveau d’apprentissage.

1L’apprentissage hybride (Crossover learning)

Il s’agit, à l’instar de la classe inversée, de transcender les lieux, les différents temps, supports et cadres sociaux de l’apprentissage. Les élèves commencent leur recherche en classe, où une question est proposée par l’enseignant et discutée. Puis les élèves continuent à explorer cette question à l’extérieur, dans des musées, en sortie scolaire ou chez eux, en utilisant de multiples supports, notamment les Smartphones, pour collecter des données, photos, notes qui seront ensuite présentées et partagées au retour en classe afin de produire des réponses individuelles ou collectives. Tout en encourageant les élèves à enregistrer, à faire des liens, à se remémorer et à partager des contenus et des idées, l’apprentissage hybride entend utiliser les forces de deux types d’environnement (formel dans la classe, et informel en dehors) en reliant les contenus éducatifs à des problématiques de la vie courante qui parlent aux élèves et suscitent chez eux un intérêt et une motivation accrue.

2L’apprentissage par l’argumentation (Learning through argumentation)

En développant les outils de l’argumentation scientifique telle que la pratiquent les professionnels, les élèves sont amenés à décrire et expliquer leur démarche réflexive aux autres élèves. S’engage ainsi un processus collaboratif fait de partage d’expérimentation et de discussion entre pairs. L’argumentation développe l’écoute et la prise de parole, la prise en compte d’idées opposées, ce qui permet aux élèves de peaufiner leur propre argumentaire, de travailler en groupe pour valider ou réfuter une affirmation. L’enseignant initie des discussions fécondes en classe en encourageant les élèves à poser des questions ouvertes, à reformuler une remarque dans un langage plus scientifique, en utilisant des exemples et en les développant pour structurer leurs explications. L’apprentissage par l’argumentation produit au final un public rompu aux techniques de raisonnement et de discussion argumentée.

3L’apprentissage fortuit (Incidental learning)

L’idée est de trouver comment exploiter avec efficacité les apprentissages qui ont lieu de manière non intentionnelle, non programmée : on apprend des choses très différentes sans en avoir l’intention, de manière incidente, chez soi, dans les bureaux, au musée, sur les outils mobiles (ordinateur, Smartphone, tablette)… Les recherches en éducations se demandent comment faire le lien entre les bénéfices de ces apprentissages fortuits et l’enseignement formel, en classe. Contrairement à celui-ci, l’apprentissage fortuit n’est pas mené par un professeur, ne suit pas de programme structuré, ne se conclut pas par un examen. Il peut néanmoins amener les élèves à concevoir ce qui pourrait constituer des fragments épars de savoir, comme des parties cohérentes d’un itinéraire d’apprentissage à plus long terme.

4L’apprentissage fondé sur le contexte (Context-based learning).

Le contexte nous aide à apprendre à partir de l’expérience. En interprétant les nouvelles informations selon le contexte dans lequel elles surviennent, et en les reliant à ce que nous savons déjà, on comprend mieux leur pertinence et leur sens. En classe, le contexte est réduit à un espace fixe et une durée limitée. En-dehors de la classe, apprendre peut se faire dans un contexte enrichi quand on visite un site patrimonial, un musée, ou même quand on est en pleine immersion dans un livre. Nous avons la possibilité de créer un contexte en interagissant avec notre environnement, via des discussions, en prenant des notes, en explorant le monde qui nous entoure, en s’appuyant sur des instruments de mesures et des indicateurs. Concevoir des sites d’apprentissage efficaces, à l’école, au musée, sur le web, demande une compréhension aigüe de la manière dont le contexte façonne et est façonné par le processus d’apprentissage.

5Penser informatique (Computational thinking)

Le but est de trouver comment résoudre des problèmes en utilisant les techniques issues de l’informatique, telles que le processus itératif (répétition d’une séquence d’instructions), le débogage, la reconnaissance des schémas connus, la création d’algorithmes, la méthode de décomposition des problèmes (en sous-problèmes traitables plus efficacement), etc. Etudier l’informatique implique plus que d’apprendre le code. S’inspirer des techniques qui régissent les ordinateurs permet aux élèves à s’engager dans l’abstraction, en définissant des modèles, en généralisant à partir d’occurrences spécifiques ; cela entraine différentes manières de traiter l’information et de la représenter, cela demande aussi aux élèves de travailler systématiquement à identifier et résoudre les erreurs. L’objectif est d’apprendre aux enfants à structurer des problèmes de telle sorte qu’ils puissent être résolus. La pensée informatique peut en outre être enseignée au sein de cadres variés, en mathématiques, en sciences, en arts, etc.

6Apprendre les sciences dans des labos pilotés à distance (Learning by doing science with remote labs)

Utiliser les équipements et la technologie coûteuse des laboratoires peut désormais se faire à distance, pour les étudiants, grâce à des systèmes de contrôle délocalisés s’appuyant sur des robots et des caméras. Un même laboratoire peut servir à de nombreux groupes de recherches qui partagent les mêmes infrastructures, il n’est plus nécessaire de se trouver sur place. La mise en commun, sur des sites web dédiés, d’interfaces intuitives et de ressources pédagogiques vient renforcer l’expérience pratique, l’observation directe et le travail dans les manuels.

7L’apprentissage incarné (Embodied learning).

L’apprentissage incarné reconnait que nous sommes des créatures avec des corps qu’on utilise pour explorer, créer, travailler et construire – comme c’est le cas quand on apprend un sport. Il s’agit donc de trouver comment l’esprit et le corps peuvent travailler ensemble pour servir de support aux apprentissages, en s’appuyant sur les sensations et les réactions corporelles. Cela implique une technologie où les capteurs sensoriels fournissent des données physiques et biologiques personnalisées, des systèmes de traceurs visuels, des appareils mobiles qui réagissent aux mouvements, etc. Cette approche peut être utilisée dans des recherches physiques comme la friction, l’accélération, les forces ou encore pour simuler des situations sur la structure des molécules. Plus généralement, être conscient de la façon dont le corps interagit avec le monde développe une approche sensible plus attentive aux apprentissages et au bien-être.

8L’enseignement adaptable (Adaptive teaching).

Comme le dit l’étude, la personnalisation est le chainon manquant de l’éducation. Depuis des décennies la recherche en éducation tente de développer des méthodes d’instruction personnalisée qui répondent au comportement de chaque élève ou prennent en compte les états mentaux de chacun et corrigent les incompréhensions et les confusions. L’enseignement adaptable se propose d’utiliser les données disponibles sur chaque élève, sur les apprentissages précédents et ceux en cours, grâce à l’ordinateur, afin de créer une voie personnalisée vers les contenus d’apprentissage. Il s’appuie sur des pratiques d’apprentissage traditionnel comme la lecture de textes et y superpose une couche de support numérique (les données concernant le temps passé à lire, les auto-évaluations…). L’enseignement adaptable peut aussi être appliqué à des activités de classe ou dans des environnements connectés où les élèves maitrisent leur rythme de travail.

9L’analyse des émotions (Analytics of emotions).

L’analyse des émotions permet de fournir des apprentissages personnalisés fondés sur les réponses émotionnelles des élèves. Les méthodes automatisées de suivi du regard et de reconnaissance faciale peuvent permettre d’analyser la manière dont les élèves apprennent et réagissent d’un point de vue émotionnel et cognitif. Cognitif : par exemple si l’élève a répondu à une question, s’il peut expliquer une notion. Emotionnel : si l’élève est frustré, embrouillé ou distrait. Chaque élève a sa mentalité, ses stratégies d’apprentissages, ses capacités d’implication qui influencent profondément sa manière d’apprendre. Associer les données cognitives et émotionnelles récoltées par ordinateur à l’expertise humaine de l’enseignant et à sa capacité à répondre de manière individualisée aux émotions et au caractère propres à chaque élève est une approche chargée de promesses.

10L’évaluation furtive (Stealth assessment).

Une des méthodes qui pourraient servir l’apprentissage personnalisé, entendu comme un vaste processus de compréhension et de développement des aptitudes et des outils de chaque élève, est l’évaluation furtive. L’évaluation furtive emprunte des techniques aux jeux de rôle en ligne comme World of Warcraft, où le système collecte continuellement des données sur les actions des joueurs, fait des inférences sur leurs objectifs et leurs stratégies de manière à leur proposer de nouveaux défis individualisés. Dans un environnement d’apprentissage formel, l’objectif est d’évaluer des aspects difficilement mesurables de l’apprentissage comme la persévérance, la créativité, la réflexion stratégique. Cela permet aussi de collecter des informations sur l’avancée et les procédures d’apprentissage sans interrompre l’élève dans son travail.

De nombreuses recherches restent cependant à mener sur ce sujet, qui pose également des questions d’éthique, au vu de la quantité de données amassée sur chaque élève.

 

Le rapport « Innovating pedagogy 2015 » de The Open Univeristy » est disponible en ligne, en anglais, ici-même.

Le précédent rapport avait fait l’objet d’une présentation sur ce même blog, il y a un an.

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  • lopezdegwada

    Viv'le vent ! Viv'le vent d'hiver ...
    Tsoin, tsoin, tsoin ...
    Que du vent !
    Aucune innovation, juste des études pour se faire plaisir.
    Sans application dans le monde de l'éducation.

    • marboeuf

      Pour ce qui vous concerne sans doute...
      Bien des professeurs font le reproche inverse : il ne s'agit pas d'innovations, puisque plusieurs sont déjà à l'oeuvre sur le terrain.
      Dans un cas comme dans l'autre, il faut bien comprendre que ces "pédagogies innovantes" ne sont pas des lubies : ce sont des sujets sur lesquels, dans le monde anglo-saxon essentiellement, de nombreuses personnes très pragmatiques se penchent au quotidien afin de trouver de nouvelles voies qui rendent leur enseignement plus efficace et permettent de maintenir le rang de leur établissement. Tout sauf du vent, vu les millions de dollars en jeu.

      • lopezdegwada

        Bon, disons que je
        considère que c'est du "vent" dans notre système actuel.

        Voici
        mes conditions de travail ; je travaille dans le primaire, au niveau CM2, en Guadeloupe :

        -Des classes surchargées

        -Des enfants très hétérogènes (déjà deux données incompatibles)

        -Des enfants en très
        grandes difficultés

        -Une aide insignifiante
        de ce qu'on appelle RASED, les réseaux d'aide (!)

        -Le minimum matériel (pas
        de bibliothèque, des ordinateurs incertains ...)
        -Des programmes enfin revus en français et en maths, mais inadaptés dans les autres matières donc infaisables (pour les nouveaux programmes)

        Voici les conditions de
        travail de mes élèves quand ils vont en 6ème.
        Je ne citerai qu'une donnée. L'emploi du temps
        Lundi: Cours de 7 heures à 17 heures avec une coupure d'1 heure 30 à midi !
        Mardi: Cours de 7 heures à 17 heures avec une coupure d'1 heure 30 à midi !
        Jeudi et vendredi : pas de cours l'après-midi. C'est comme si tout le temps de travail était concentré sur deux jours seulement.

        Voilà pourquoi je parle de vent. Tant que nous n'aurons pas une école plus cohérente, moins surchargée, avec une vraie réflexion sur les temps d'apprentissage, les programmes et les horaires (même, si je le reconnais, des efforts ont été faits au primaire), avec une vraie prise en charge des cas trop lourds, alors, INUTILE de parler de pédagogie ou d'INNOVATION.
        Comment innover sur de telles bases ?

        Les personnes très pragmatiques du système anglo-saxon ne travaillent sûrement pas dans les mêmes conditions.

        • coursmerlin

          Les conditions idéales pour faire autre chose que ce qui ne marche pas 😀
          Bon courage ceci dit, et ne laissez pas tomber la lutte pour de meilleures conditions (de travail, pour vous, et d'apprentissage pour les petits)