Cette "boîte à jouer" qui pourrait changer les cours de récréation

Une amie m’a glissé ce lien vers une petite vidéo de 5 minutes, qui m’a laissé assez enthousiaste. Parce que la cour de récré est un lieu de vie important des élèves (qui y passent jusqu’à 3 heures par jour) et qu’il y a, évidemment, quelque chose à faire pour rendre à cet espace souvent problématique toutes ses dimensions (ré)créatives et éducatives, notamment durant la pause méridienne, dont il est question ici.

Les images ont été tournées à Paris, dans une école du 20ème arrondissement, en janvier 2015.

Je sais ce que vous vous êtes dit, en découvrant ces images. Si vous êtes instit, comme moi, ou parent, comme moi, vous avez sûrement pensé dans un premier temps : « Quel bazar ! Mais c’est super dangereux, ces jeux avec des cordes, ces courses en caisse, ces batailles d’objets ! Non mais quel cauchemar de cour de récré, si c’est pour avoir des élèves encore plus excités que d’habitude, non merci ! ».

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D’un autre côté, vous vous êtes peut-être dit aussi que c’était loin d’être inintéressant, que les enfants avaient l’air de bien s’éclater et que le projet semblait bien structuré, notamment dans sa présentation : on le voit dans la vidéo, la « boîte à jouer » n’est pas parachutée dans la cour de récré, elle est présentée aux élèves, les adultes sont formés à son utilisation et l’école accompagnée pendant plusieurs semaines.

Déjà dans des écoles anglaises

Des dispositifs comme « la boîte à jouer » existent déjà en Angleterre, où ils connaissent un certain succès avec plus de 200 écoles équipées. Après des années d'expérimentation, un rapport d’évaluation indépendant a été publié afin d’en mesurer l’impact.

L’auteur du rapport a pu constater que dans les écoles, « les plus grandes préoccupations des adultes concernaient la sécurité et la possibilité d’accidents, et les disputes conduisant à des comportements inacceptables ». A ces craintes particulièrement exprimées par les animateurs, il faut ajouter celles des enseignants, « plus préoccupés par un manque possible de structures et de règles ».

De fait, les premières utilisations de la boîte par les élèves prennent généralement la forme de jeux de bataille ou de chahut, mais cette phase de découverte dure peu et laisse rapidement la place à des jeux de construction, scénarisés, fondés sur l’entraide. Les adultes notent une évolution dans l’utilisation du matériel, de plus en plus complexe et coopérative, particulièrement dans la construction de cabanes. Ils constatent également que des espaces de jeux se mettent en place naturellement dans la cour, en fonction des différentes utilisations du matériel : des règles tacites d’organisation, de bon sens, se mettent à structurer les jeux et l’espace.

2015-03-14_132013De même, après un temps où les incidents semblent en légère augmentation, la plupart des écoles rapporte une chute générale des comportements indésirables en-dessous de ce qu’ils étaient avant l’arrivée de la boîte. Le rapport note une réduction de 50% à 70% des accidents et des blessures.

Enfin les enseignants notent que, contrairement à ce qu’ils pensaient, le retour en classe et la remise au travail ne se fait pas plus difficilement, au contraire.

Au bout de trois mois d'expérimentation, la boîte fut enlevée des cours de récréation. Les adultes ont alors noté un retour des « vieux problèmes » de comportement, mais à un moindre degré, signe que quelque chose avait durablement changé. Ils ont tous regretté la concentration et la coopération qu’engendraient les jeux issus de la boîte.

Objets inanimés avez-vous donc une âme

Au-delà de l’aspect imaginatif et créatif, des multiples possibilités d’utilisation que suggère la variété du matériel proposé, ce qui me plaît dans ce gigantesque coffre à jouets de récré, c’est l’idée que du matériau inerte soit saisi par un enfant qui lui donnera du sens. Dans une société où les jeux sont de plus en plus complexes et dirigistes, au sens où ils induisent un type d’utilisation exclusif, où le diktat publicitaire érige l’achat, la possession et l’amas de produits de consommation ludiques en norme, voir les enfants se régaler de jouer avec un tube en mousse, un pneu, une caisse, a de quoi réjouir.

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J’ai beau aimer les jeux vidéo, je me souviens que mes meilleurs moments de jeux d’enfants furent les cabanes faites avec ma sœur avec deux barils de lessive et une vieille couverture et les parties de descente d’escalier sur coussin.

Ramener l’enfant à l’essence du jeu (ce qui compte est ce qu’on fait du matériel), à la pleine maîtrise des scénarios (rien n’est écrit à l’avance, aucune notice rigide ici), pas seulement dans la cour mais aussi, peut-être, à la maison, en changeant en profondeur le rapport au jeu, à l’objet ludique.

Un projet éducatif, écologique et social récompensé

Et puis il y a l’aspect écologique, tant auprès des enfants que des adultes. En utilisant exclusivement des matériaux recyclés, la boîte à jouer donne une deuxième vie à des rebus industriels qui auraient fini en décharge mais porte aussi l’attention des uns et des autres sur la question des déchets, des résidus de la production industrielle et de la consommation. Que produisons-nous, que faisons-nous de nos déchets, que deviennent les produits intermédiaires de l’industrie ? Autant de thèmes centraux et décisifs, qui figurent d’ailleurs au programme de l’école.

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La boîte à jouer a également un objectif social : la collecte des objets est faite par des travailleurs en insertion, et le but est à terme de créer des emplois en mettant en place une équipe de conseillers du jeu qui interviendront dans le suivi et la formation des animateurs au jeu libre et créatif.

Pour toutes ces raisons la Boîte à Jouer a reçu, le 5 février dernier, le prix « pédagogie créative » du concourt CréaRîF Entreprendre autrement 2015, qui récompense « des innovateurs sociaux qui apportent des solutions originales pour mieux vivre ensemble, rendre la ville plus durable, ou encore pour faciliter l'insertion professionnelle ».

 

 

Interview de Jean-Mac Brunet, à l'origine de la boîte à jouer avec Emma Perrot.

Dans quelle école a été tournée cette vidéo ?

A l’école Vitruve, dans le 20ème arrondissement de Paris. C’est une école publique où la pédagogie de projet à une grande place, c’était très bien pour l’expérimentation de la boîte à jouer. Et puis la cour d’école est tenue, le midi, par des animateurs et des instits, ce qui nous intéressait.

Quelques semaines après ce tournage, où en est la boîte à jouer ?

Ca suit son cours, ça se passe bien. Il n’y a pas d’incident particulier à déplorer. Les enfants ont progressé dans l’utilisation des objets, sur le rangement… L’idée est que les enfants prennent en main, s’approprient le dispositif, proposent des idées, se questionnent, guidés par les adultes.

Le dispositif est intéressant si les accompagnants sont formés à la problématique de la boîte à jouer et du jeu libre. La boîte à jouer demande de l’attention de la part des adultes, la cour change, le rôle de l’encadrant est différent, on passe du patrouilleur à une personne qui va être en attention constante, qui va intervenir vers l’enfant, une intervention non castratrice, mais qui questionne, qui accompagne. Les encadrants nous disent d’ailleurs : « ça nous occupe un peu plus mais qu’est-ce qu’on s’ennuie pas ! ».

L’idée est de rentrer dans une relation d’enfants responsables, autonomes, qui gèrent la situation de risque. On est dans une société où on enferme les gens dans des règles, des choses préétablies. Les enfants ont besoin qu’on leur facilite un environnement où ils peuvent créer eux-mêmes. Et dans le règlement des conflits et des incidents, l’objet devient médiateur.

Quelle formation est prévue pour les adultes ?

La formation, dispensée par un conseiller de jeu de l’association, comprend quatre modules de 2 h 30, notamment autour de la question du jeu libre, informel : on n’est pas ici dans le jeu de règles, il s’agit exprimer sa créativité naturelle. On s’est rendu compte que le jeu est souvent appris de façon pratique, via les règles du jeu, pas dans une logique de jeu libre qui génère son propre fonctionnement. Il nous faut donc théoriser le jeu avec les adultes, cela ramène aussi à l’expérience personnelle de chacun, que faisait-on quand on jouait, comment on réagit à ce type de jeu.

Et puis un volet important de la formation concerne les interventions : quand intervenir, comment ne pas casser le jeu…

Il y a aussi un accompagnement des équipes et de l’école en amont : où on met la boîte dans l’école, par exemple, avec des discussions avec les instits et les encadrants… On fait également une présentation du dispositif aux parents, c’est important. C’est un dispositif qui n’est pas neutre, il s’agit de la continuité de l’enfant à l’école, tout le monde doit être au courant.

Ensuite un conseiller de jeu de l’association est là en accompagnement pendant plusieurs semaines (la première semaine il est là 4 fois), pour accompagner les instits et les encadrants sur la partie technique, la gestion du matériel, l’objectif étant que l’équipe s’approprie le dispositif.

D’où viennent les matériaux ?

Ils sont récupérés dans des réseaux de collecte ou auprès d’entreprises directement.
Par exemple les chambres à airs viennent de chez un marchand de vélo. On travaille aussi avec des réseaux comme Emmaüs sur certains types d’objets, comme les poussettes. Mais comme Emmaüs ne fait pas de tubes en cartons, on va vers d’autres associations. Ensuite le matériel est nettoyé, contrôlé, vérifié pour sécurité, on s’assure qu’il n’y ait pas d’angles.

Y-a-t-il d’autres projets en cours ?

Un deuxième test va démarrer en septembre, dans une école classique en province avec pour encadrants du  personnel de la municipalité. On a aussi été retenus dans un projet européen avec des anglais et des espagnols, pour des enfants plus petits, en maternelle.

Mais là comme chez les plus grands, l’idée est la même : amener quelque chose que les enfants ont envie de faire, de raconter, de construire.

Il y a une réflexion sur la cour d’école : une cour c’est souvent triste, désinvestie pédagogiquement, chaotique. C'est un lieu de stress important pendant la pause méridienne, pour les enfants et les adultes. La boîte à jouer vient modifier ça.

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  • Martine Duffy

    bof...encore du nouveau a besoin d'objets..en ce cas...de residus de la consomation.....et fourgue avec le lobby'...oh!C'est super!

  • Gregor Desgor

    Martine je suis désolé de devoir te dire que tu es réac... Les enfants peuvent mettre en oeuvre leur imagination à l'heure d'internet et des jeux vidéos et développer leur autonomie/coopération (et encore il y a beaucoup d'autres champs intéressants, les relations d'échanges (amicaux, de pratiques), les interactions (ou non) avec les adultes, les "problèmes" qui se réduisent, etc...). Je ne comprends pas ta critique (d'ailleurs sans aucun argument à part "encore du nouveau" mais quel nouveau? Personnellement, je trouve l'idée géniale!!

  • BARRET

    Attention à ne pas trop idéaliser ce type de projet...
    Dans le dernier compte rendu du conseil d'école, on peut lire que "la boîte à jouer, c'est un projet "clé en main" proposé par les adultes, il a été présenté aux enfants et ils n'ont rien eu à organiser. C'est sans doute à cause de cela que les enfants ont des attitudes de consommateurs (?!). Ils utilisent cette boîte, sans réfléchir et ne s'en sentent pas du tout responsables."
    Vu les problèmes évoqués lors du conseil d'école, il a été décidé de fermer la boîte à jouer...

    • marboeuf

      Intéressant ! Vous semblez bien informé, pouvez-vous développer ?

  • JMB

    En réponse à M. BARRET, l'école a souhaité dans le cadre de l'expérimentation, faire une pause pour travailler avec les enfants sur l'appropriation du dispositif.
    Un conseil d'école et une AG ont eu lieu où les enfants ont proposé certains changements qu'ils vont testés dans les prochaines semaines. La boîte est désormais ré-ouverte. Cela est totalement normal en phase d'expérimentation.