PISA à toutes les sauces

(Crédit AFP)

Ca y est. Voilà. Hier est parue PISA 2012, la fameuse enquête triennale de l’OCDE qui évalue les élèves et les systèmes éducatifs de 65 pays. Pendant trois ans, jusqu’à la prochaine parution en 2016, ce texte va être cité des centaines, des milliers de fois, afin de justifier telle ou telle action, telle ou telle mesure politique, telle ou telle étude, tel ou tel argumentaire… Et peu importe si ceux qui lisent vraiment PISA se comptent sur les doigts de quelques mains.

PISA, outil de communication politique

C’est peu dire que Vincent Peillon attendait la publication de PISA avec impatience ! Depuis plusieurs semaines, il multiplie les sorties sur le sujet. Mi-octobre déjà, il annonçait de manière grandiloquente : « vous allez voir en décembre on va avoir les nouvelles études PISA : la France décroche totalement dans les performances de ses élèves » (bon, finalement c’était un peu exagéré, mais il faut dire qu’il n’avait aucun élément d’étude en sa possession !). Quelques jours plus tard, le ministre parlait même de "choc PISA" à l'Assemblée Nationale. C’est que PISA 2012 est une aubaine pour Peillon, surtout si les résultats des élèves français sont mauvais : d’une part ces résultats sanctionnent la politique éducative de ses prédécesseurs, d’autre part il peut utiliser PISA pour dire à quel point il faut poursuivre sa politique éducative. Ce qu’il fait depuis quelques temps et encore hier en conférence de presse : « Ces évaluations viennent confirmer ce que nous disons, nous avons besoin de cette refondation de l'école ». Le ministre insiste aussi sur le fait que l’OCDE approuve les mesures prises par son ministère… C’est aller un peu vite en besogne : si le rétablissement de la formation initiale des profs via les ESPE va dans le sens de ce que préconise l’OCDE, de nombreuses autres recommandations ne sont pas du tout suivies. Eric Charbonnier, l’expert de l’OCDE pour la France, pointe notamment du doigt la formation continue (« absente du projet »), l’affectation des profs, le redoublement, l’allègement des programmes : « bref, il reste encore beaucoup de questions sans réponse », dit-il.

Pour Peillon, l’essentiel est de trouver dans PISA, voire dans les déclarations de l’OCDE, un appui, une justification à sa politique – et tant pis si c’est l’arbre qui cache la forêt.

L’instrumentalisation de PISA par les politiques ne date pas d’aujourd’hui. Sur son blog, Claude Lelièvre rappelle que le premier à avoir fait référence à PISA dans un discours politique est Nicolas Sarkozy, qui en février 2006 déclare qu’il « voudrait que l’on tire les conséquences de ce que nous apprennent les enquêtes internationales, en particulier les enquêtes PISA. Ce qui résulte de ces analyses, c’est que les facteurs clés de la réussite d’un système éducatif sont la qualité des enseignants, leur liberté pédagogique et l’autonomie des établissements ». C’est un peu plus compliqué que ça, mais comme ça sert ses desseins et son programme… D’ailleurs ses deux ministres de l’éducation Xavier Darcos puis Luc Chatel lui emboîteront le pas et feront eux aussi référence à PISA afin de justifier leur politique : Darcos pour les programmes de primaire, l’autonomie des établissements et l’aide personnalisée, Chatel  pour promouvoir la politique de RGPP (réduction du nombre de fonctionnaires) dans l’éducation nationale.

Bref, on le voit, PISA est bien pratique, on lui fait dire ce qu’on veut : la somme de données fournies est telle qu’on trouve toujours quelque chose qui donne le sentiment d’abonder dans votre sens…

Quelle ironie, au fond ! Car, comme le dit Louise Tourret, « ce n’est pas aux élèves français que Pisa attribue une mauvaise place dans le classement, ni à leurs enseignants, c’est à un discours et des politiques éducatives qui n’ont pas été à la hauteur ».

La presse adore PISA (il faudrait juste qu’elle le lise)

La presse adore PISA, parce qu’elle adore les études internationales et les classements, et qu’elle adore ce qu’elle (croit qu’elle) peut facilement résumer. Un classement c’est pratique, c’est facilement visuel, c’est concis, c’est de la bonne info ça coco. Donc, on a assisté hier à un festival d’appréciations type livret du genre « la France, élève moyen, résultats en baisse » et d’infographies indiquant la place de la France dans le classement et les écarts avec les autres pays.

Je dis toujours à mes élèves qu’il faut se méfier des classements : ils poussent à la comparaison avec les autres (et tout dépend avec quoi on compare) alors que c’est à soi-même qu’il est intéressant de se mesurer. Hier on a beaucoup lu et entendu que la France baissait dans les classements, en maths, en langue et en sciences, qu’elle passait de la 22ème place à la 25ème place. Certes. Mais d’une part les pays ayant participé en 2012 ne sont pas tout à fait les mêmes qu’en 2009, le classement est donc tout relatif. Si on ne considère que les 27 pays membres de l'OCDE qui participent aux études depuis 2000 (voir cette intéressante infographie), la France a inversé la courbe depuis 2006. Entre 2009 et 2012, elle est passée du 17e au 12e rang en compréhension de l'écrit, du 19e au 15e en sciences et du 16e au 15e en mathématiques.

D’autre part, si on compare les résultats des élèves français à PISA 2012 avec ceux de PISA 2009, on s’aperçoit que les scores sont stables depuis 2006 en maths (496 points contre 495 en 2012), s’améliorent un peu en sciences (495 contre 499) et nettement en compréhension de l’écrit, (488 en 2006, 496 en 2009 et 505 en 2012).

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Cela n’a été noté pratiquement nulle part, et c’est un bon exemple du traitement très lacunaire et caricatural de ce type d’étude : les médias ne lisent pas les rapports, souvent même ils ne lisent pas non plus les notes de synthèse (celle de la France fait 30 pages, tout de même), et se contentent pour la plupart de reprendre la synthèse faite par l'AFP. Dans le meilleur des cas les journalistes éducation de ces médias généralistes proposent une analyse un peu plus poussée, mais elle est souvent reléguée « aux pages intérieures » ou à plusieurs clics.

La palme du traitement médiatique est sans doute revenue à BFMTV, première chaîne info de France (au secours), qui a accompagné sa consternante couverture de PISA d’une question ahurissante : « La France est mal classée à PISA 2012, quels sont les premiers responsables ? ». Deux choix : les enseignants ou les parents !!! (Véridique, regardez ici). Aucune information réelle, pas de débat de fond, mais une seule préoccupation : chercher les coupables. Bien sûr, ce sont les enseignants (63%). Sortez le goudron et les plumes.

PISA pour ce que c’est

Il faut prendre PISA, hors du barnum de sa publication, pour ce qu’elle est : une étude parmi d’autres, qui a pris un poids considérable certes, et qui doit interrogée avec intelligence et recul. Si personne ne lit vraiment PISA et que tout le monde se contente de la note de synthèse par pays, c’est que l’étude complète comporte 6 volumes dépassant largement les 1000 pages ! C’est une banque de données faramineuse et passionnante, sur les élèves, sur les systèmes éducatifs, sur les politiques éducatives, sur les aspects sociologiques… Il est quasi impossible d’embrasser PISA, et c’est pour ça que dans les mois à venir, l’OCDE va publier des « Pisa in focus », dossiers qui reviendront sur tel ou tel aspect de l’étude.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que PISA émane d’une organisation économique, il n’y donc pas lieu de s’étonner que la philanthropie n’y soit pas un axiome. PISA a pour objet de répondre à la question : « Dans quelle mesure les jeunes adultes sont-ils prêts à relever les défis de demain ? », autrement dit, d’évaluer dans quelle mesure les petits citoyens de 15 ans sont préparés à s’insérer avec succès dans le monde du travail et à y devenir des agents économiques efficaces. On a le droit de ne pas adhérer à cette vision de l’éducation, et considérer qu’enseigner consiste non à préparer de futurs travailleurs mais à éveiller des esprits et des citoyens.

Cela dit, si on sait pourquoi on consulte PISA, alors PISA a des choses à nous dire.

 

Nota : Si on veut lire des choses vraiment intéressantes sur Pisa, voici quelques liens :

- le blog d'Eric Charbonnier, expert OCDE pour l'éducation en France : quitte à analyser Pisa, autant s'y connaître...

- la note de synthèse de l'OCDE pour la France (25 pages)

- un très intéressant article de Bruno Suchaut (Unité de recherche pour le pilotage des systèmes pédagogiques), qui met les classements de Pisa en perspective en montrant que les écarts sont faibles entre les pays - prenez le temps, c'est vraiment très instructif

- si vous vous demandez sur quoi planchent les élèves qui sont évalués par Pisa, alors cliquez sur ce test (en anglais) pour voir si vous arriveriez à répondre...

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  • Mistinguette

    Merci ! Je vais pouvoir me coucher moins bête ! Ca fait toujours énormément de bien d'imaginer qu'on échappe un instant à la désinformation nourrie d'ignorance qui nous formate trop souvent... :)
    (une PE qui s'acharne à réduire les écarts sociaux et à redonner le goût d'apprendre à ses élèves...)

  • LMP

    PISA va, moins çà va !
    Certes, certains arguments développés ci-dessus sont recevables mais il n'en demeure pas moins que le décalage entre le classement (25ème) et le budget (64 milliards d'€ qui situe la France parmi les plus gros) devrait interpeller la manière dont est organisée l'Education Nationale et la manière dont elle utilise ses enseignants.
    Une chose est sûre, demander toujours PLUS (de moyens et de personnels) est une solution de facilité qui a déja largement dépassée les limites de l'acceptable.
    Il faudra bien, un jour où l'autre, regarder les réalités en face si on veut avoir une chance d'améliorer la situation... Et çà ne se fera pas sans grincements de dents... de mammouths ?