Quand les jeunes syriens sont appelés à rester en Turquie

Restaurant syrien à Istanbul. Photo Enab Baladi

L'article qui suit a été publié le 29 novembre 2015 par le quotidien Enab Baladi. Suite à une série de rencontres et d'entretiens avec des syriens à Istanbul, l'auteur tente de comprendre les motivations des jeunes syriens qui quittent ce pays pour l'Europe, et dont certains finissent pas rentrer en Turquie.

Rien ne semble pouvoir arrêter les Syriens voulant partir pour l'Europe. Les embarcations de fortune, ces "barques de la mort", traversent la mer Egée de plus en plus souvent. Certains estiment que ces réfugiés ont raison d'agir ainsi, malgré l'ombre de la mort qui plane, omniprésente, en mer et sur terre. C'est que la situation se dégrade de jour en jour en Syrie. Les réfugiés se comptent en millions et leurs rangs ne cessent de grossir, notamment ceux qui fuient les régions de Hama, d'Idleb et d'Alep, où l'aviation russe n'épargne ni les civils, ni les forces de l'opposition.

Il y a quatre ans, la Turquie annonçait sa politique de la "porte ouverte". Aujourd'hui, elle accueille plus de 2 millions de syriens qui vivent, non seulement près de la frontière, mais aussi dans les différentes villes du pays. Les réfugiés y ont trouvé la paix et la stabilité. Aussi le gouvernement leur apporte-t-il son aide en leur permettant d'apprendre la langue turque, principal défi pour ces nouveaux arrivants dans une société qui leur est étrangère.

Les manifestations sociales et les associations civiles œuvrant dans les villes turques frontalières avec la Syrie, mais aussi sur le territoire syrien, ont permis d’intégrer les Syriens à la société en se fondant sur les différents points communs entre les deux peuples comme la religion et les coutumes sociales similaires.

Selon une étude publiée dans le journal Al-Araby Al-Jadeed (basé à Londres) élaborée par le Croissant rouge turc dans la ville d'Urfa, limitrophe avec la Syrie, et couvrant la période du 12 janvier au 12 février passés, 78% des 327 réfugiés qui y ont pris part ont manifesté leur envie de ne pas quitter les territoires turcs toutes destinations confondues – même si l’occasion se présentait et y compris pour leur pays d’origine. L'étude a indiqué que le revenu moyen par famille variait entre 20 et 29 lires par jour – ce qui équivaut à environ 10 dollars – et que le loyer mensuel pouvait atteindre 200 à 500 lires turques.

Le nombre de réfugiés syriens en Turquie est d’environ 1,8 millions dont 11% uniquement vivent dans des camps de réfugiés alors que 89% d’entre eux vivent dans les villes turques. Istanbul se trouve à la tête des villes peuplées de réfugiés, suivie d’Urfa, de Gaziantep puis de la province de Hatay au sud du pays.

Cependant, près d’un an après ce premier recensement, il semble que quelque chose ait changé, poussant les Syriens à émigrer, à prendre la mer en quête d’une destination finale après un voyage éprouvant de la Syrie aux pays voisins. Ainsi, l’Europe a commencé à ouvrir ses portes aux réfugiés syriens, et à des individus d’autres nationalités prétendant être syriens qui tentent de tirer profit du statut de ces derniers en Europe. En effet, le droit d’asile est automatiquement octroyé au Syrien à son arrivée en Union européenne, avec des avantages au niveau du logement, de la protection sociale et de l’éducation, et ce dans les 27 pays de l’Union.

Autant de motivations qui ont de nouveau ouvert les voies du trafic terrestre et maritime vers l’Europe pendant l’été dernier, les réfugiés s’y engageant en grand nombre dans des conditions tragiques à travers les frontières, les forêts, et sur les voies des chemins de fer. Les camps se sont ainsi trouvés surpeuplés, et très vite, le traitement des réfugiés a changé en raison des grands nombres de nouveaux arrivants et parce que ces Etats prétendaient recevoir des effectifs dépassant leurs capacités d’accueil.

Toutefois, les réfugiés trouvent-ils en Europe des opportunités meilleures qu’en Turquie ?

L’Europe n’est pas intéressante: la Turquie pourrait l'être davantage

Face à cette réalité, les Syriens ont commencé à remettre en question l’intérêt de se réfugier en Europe après avoir vu l’état de leurs compatriotes une fois arrivés sur place, notamment avec le retard pris à les répartir dans les camps et les logements prévus pour eux, ce qui les a obligés à dormir dans les jardins, les gymnases, les rues ; mais aussi vu l’absence de papiers de résidence officiels nécessaires pour faciliter les déplacements. De plus en plus de Syriens se demandent si l’Europe vaut le coup des risques matériels et psychologiques encourus pour y parvenir.

Tarek, a 25 ans et travaille dans un restaurant syrien à Istanbul. il rejette l’idée de l’émigration et de l’asile en Europe après avoir vu et entendu parler de ce que ses amis ont connu. Quant à lui, il estime avoir atteint une bonne situation financière: son salaire lui suffit, et l'idée de partir ne le tente pas du tout.

Ahmed, 21 ans, est arrivé en Allemagne il y a un mois. Il est passé par la Grèce, la Macédoine, puis la Croatie. Il ne pensait pas que le voyage serait si difficile. A plusieurs reprises, il a du dormir dans la rue, malgré le froid, accompagné de plusieurs camarades rencontrés à bord du bateau qui les a amenés sur les plages de l'Europe.

"Je vis une situation très instable, dit Ahmed. Je n'ai pas pu avancer dans les démarches nécessaires pour l'obtention d'un titre de séjour. Cela fait un mois que je dors dans un gymnase. J'ai payé 3000 dollars pour arriver jusqu'à Berlin. Je pense souvent à retourner en Turquie et à reprendre ma vie là-bas".

Ahmed affirme que de nombreux jeunes syriens se retrouvent aujourd'hui dans la même situation que lui et que certains, désespérés de pouvoir poursuivre leur vie en Europe, ont déjà repris le chemin de la Turquie.

Recruter de jeunes employés: un casse-tête pour les patrons

Le départ de nombreux jeunes syriens pour l'Europe a fortement déstabilisé les patrons syriens en Turquie. Commerçants et chefs de petites et moyennes entreprises ont du mal à pérenniser leurs activités depuis le début du conflit en Syrie. Ils ont trouvé dans de nombreuses villes turques d'excellentes opportunités afin de poursuivre leurs activités, et ce notamment dans les secteurs de l'immobilier, de la restauration et des services.

Il est particulièrement difficile de trouver de la main d'oeuvre syrienne qualifiée dans divers secteurs, alors que nombreux sont les jeunes syriens ayant fui leur pays pour la Turquie. Toutefois, celle-ci n'est souvent pour eux qu'une simple station, un pays de transit sur le chemin de l'Europe. C'est pourquoi la plupart d'entre eux ne gardent jamais leur emploi sur la durée.

Abou Ziad, gérant d'un restaurant à Istanbul

Abou Ziad, gérant d'un restaurant à Istanbul

Abou Ziad est gérant d'un restaurant syrien à Istanbul. Il dit ne pas connaître "la raison qui pousse ces jeunes à partir en Europe, en particulier. Notre situation ici est plutôt bonne, dit-il. Nous embauchons en permanence des syriens, mais ils ne restent jamais bien longtemps. Et nous sommes toujours surpris de les voir si pressés de partir pour l'Europe".

Depuis un an, Abou Ziad a du mal à garder un employé qui serait responsable de la broche à chawarma du restaurant. Chacun de ses employés reste très peu en Turquie avant de chercher refuge en Europe. C'est pourquoi il a publié l'annonce suivante: "Cherche jeune employé n'aspirant pas à partir pour l'Europe".

Jehad Al Ahdab est chef d'entreprise dans l'agroalimentaire. D'après lui, le principal problème réside dans les démarches administratives complexes que les Syriens doivent entreprendre pour obtenir un permis de travail, tous secteurs confondus. En effet, la législation relative au séjour touristique ou pour affaires sont particulièrement "dures", d'après Jehad qui, en tant qu'investisseur en Turquie, a entrepris des démarches il y a de cela deux ans, mais n'a toujours pas obtenu un titre de séjour ou un permis de travail.

J. Al Ahdab, chef d'entreprise

J. Al Ahdab, chef d'entreprise

Jehad insiste sur le fait que le permis de travail est extrêmement difficile à obtenir et que la situation des Syriens est des plus complexes. C'est pourquoi ils sont nombreux à contrevenir aux lois turques.

En ce qui concerne l'émigration des travailleurs syriens vers l'Europe, J. Al Ahdab estime que parmi les facteurs de départ, il y a "l'obstacle de la langue", ainsi que les prix élevés et la cherté de la vie, en général.

Moaz, quant à lui, possède un restaurant à Istanbul. Il appelle les jeunes syriens à réfléchir avant de quitter la Turquie. "Un beau jour, nous retournerons en Syrie, dit-il. Moi, personnellement, je ne songe pas à émigrer, bien que j'en aie les moyens. L'Allemagne et les autres pays européens, ce n'est pas le paradis. Il n'est pas non plus facile de tout recommencer à zéro et d'apprendre une nouvelle langue étrangère".

Moaz, propriétaire d'un restaurant

Moaz, propriétaire d'un restaurant

D'après Moaz, nombreux sont les jeunes partis, puis revenus d'Europe, après s'être rendus compte de la "difficulté de s'adapter et de s'intégrer aux sociétés européennes", selon ses dires.

Les investisseurs syriens sont les premiers créateurs d'entreprises étrangers en Turquie. Ils constituent 25.5% de ces derniers. En effet, 1131 entrepreneurs syriens ont créé des entreprises d'une valeur totale de 32.8 millions de dollars dans ce pays.

D'après le quotidien Al Araby al Jadeed, les données de l'Union des Chambres de Commerce et Bourses de Turquie indiquent une hausse de 18.12% des entreprises créées dans ce pays dans la première moitié de l'année 2015, par comparaison à la même période de l'année précédente. Elles sont, en effet, passées de 29700 à 35000. Les hommes d'affaires syriens sont les principaux acteurs de cette hausse. En effet, un tiers des entreprises créées par des étrangers l'ont été par des syriens pendant les six premiers mois de l'année. Celles dont le capital est en partie détenu par des syriens sont au nombre de 238. C'est plus du double des entreprises enregistrées l'année précédente.

Une fuite collective

Dans le courant de l’été 2015, l’Europe a vu monter considérablement le nombre de réfugiés syriens et irakiens, passant par la Grèce. En effet, la Commission européenne a avancé dans l’un de ses rapports que plus de 270000 demandes d’asile ont été déposées par les Syriens à différents Etats européens.

Selon le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, Antonio Guterres, "c'est la plus importante population de réfugiés générée par un seul conflit en une génération. Cette population a besoin d'un soutien de la part du reste du monde (…) ; elle vit dans des conditions désastreuses et s'enfonce dans la pauvreté". Guterres a également souligné que "la dégradation des conditions (de vie) mène un nombre croissant de réfugiés à rejoindre l'Europe et au-delà", ajoutant que "(nous) ne pouvons pas nous permettre de les laisser tomber dans un profond désespoir, ainsi que les communautés hôtes qui les accueillent".

Le Haut-Commissariat aux réfugiés souffre d’un manque de financement en vue de  combler les besoins des Syriens. En effet, l’institution et ses partenaires ont demandé au niveau international à ce que soient fournis 5,5 milliards de dollars d’aides pour couvrir les besoins humanitaires et de développement sur l’année 2015. Or, il n’a été possible d’obtenir que moins du quart de cette somme – près de 24%, selon le Haut-Commissariat. Cela implique que "les réfugiés seront confrontés à de nouvelles coupes drastiques dans l'aide alimentaire, ce qui les poussera à lutter pour pouvoir payer des services de santé essentiels à la vie ou envoyer leurs enfants à l'école »[1].

Les frappes russes augmentent le nombre de réfugiés

Vers la fin de septembre 2015, la Russie a commencé à organiser une campagne aérienne contre des cibles « terroristes » sur les territoires syriens, notamment des forces de l’Etat islamique et du Front An-Nusra. Or, l’opposition syrienne armée accuse Moscou d’avoir directement frappé ses forces à elle, et la violence des frappes dont certaines ont ciblé des civils a multiplié le nombre des déplacements des Syriens vers la Turquie. A ce sujet, le Haut-Commissariat a enregistré plus de 24.000 arrivées de réfugiés en juin dernier, en provenance du nord de la Syrie et de Tel Abyad vers la Turquie.

Sur ce, la hausse du taux de violence et des interventions russes accompagnées de l’aviation de la coalition internationale, de même que les conflits exacerbés entre les forces du régime et de l’opposition sont autant de facteurs qui ont mené à une hausse proportionnelle du nombre des réfugiés syriens vers la Turquie et l’Europe également. Une fois en Europe, les Syriens se dirigent vers des pays spécifiques, en quête d’un traitement meilleur leur permettant de regrouper plus rapidement leurs familles, et de bénéficier de services sociaux plus intéressants sur le plan de la santé et de l’éducation. Ainsi, selon une étude publiée au sujet des réfugiés syriens en 2015 par le Democratic Republic Studies Center, il est indiqué que les Syriens déposaient des demandes d’asile en vue de rejoindre en particulier l’Allemagne et la Suède, parce qu’ils avaient des familles et des proches dans ces pays, que ceux-ci avaient expliqué aux nouveaux arrivants les avantages de l’asile et parce que ces familles souhaitaient regrouper leurs membres au sein d’un même pays européen. Quant à la Suède, elle représente la première destination parmi les pays d’accueil en raison de sa politique qui rend plus facile et plus attrayant l’asile des réfugiés, à travers des modes de responsabilisation et d’intégration des réfugiés au sein de la société suédoise.

Pour ce qui est des demandes d’asile déposées par les réfugiés syriens en Allemagne, elles font l’objet de nombreuses facilitations concernant l’obtention des soins, des divers droits et de la protection de la personne humaine. De plus, l’Allemagne accepte les demandes d’asile même si des relevés d’empreintes des réfugiés ont été effectués dans d’autres pays européens, ce qui représente un avantage supplémentaire proposé par l’Allemagne aux réfugiés et aux immigrés clandestins.

Enfin, selon l’étude, les enfants arrivant en Europe en provenance de la Syrie à bord de bateaux représentent 20% du noyau de la famille en migration. Le taux d’enfants mineurs arrivant sans aucun tuteur légal s’élève à 3,5% de l’ensemble des enfants migrants toutes nationalités confondues. Il importe de citer, pour conclure, que la Syrie occupe le deuxième rang après l’Afghanistan parmi l’ensemble des nationalités ayant rejoint l’Italie via la Méditerranée dans le courant de 2014.

[1] Note du traducteur : les éléments cités dans ce sous-titre ont été repris au Centre d’actualités de l’ONU - http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=35136#.VncEVPnhDDc.


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Enab Baladi (Les Raisins de mon pays) est un périodique syrien créé par de jeunes femmes et hommes de Darayya (campagne de Damas), afin de répondre au besoin de créer des médias indépendants qui reflètent les changements sur le terrain en Syrie et renforcer le mouvement civil et pacifique dans ce pays. Le choix du nom, Raisins de mon pays, n'a rien d'étonnant, lorsque l'on sait que Darayya est célèbre pour ce fruit. Comme d'autres nouveaux médias syriens, Enab Baladi a voulu contribuer à mettre fin au monopole imposé depuis plus de quatre décennies par les régimes Assad (père et fils); sur le domaine de la communication. Ce périodique bihebdomadaire couvre des sujets sociaux, politiques, économiques et culturels

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  • Mélodie G.

    Il est bien dommage que votre blog ne soit pas plus médiatisé ! Il existe une sorte de black-out sur le sort des réfugiés et sur leurs attentes incroyables, souvent un peu naïves . Je parle souvent de mystification : les candidats au départ surévaluent les avantages et minimisent les inconvénients que sont la langue, le climat la différence de mode de vie...L'Europe n'est pas préparée à recevoir tant de migrants qu'elle doit prendre entièrement à charge et qu'elle aimerait voir vivre selon sa propre façon : les gens ici deviennent allergiques au foulard, qui représente pour eux le symbole d'une mentalité réactionnaire. Nous connaissons une assez grave crise du logement qui fait que les logement sont rares et chers. Pour travailler, il faut des qualifications : or les Allemands ont remarqué un défaut général de compétence et ont souligné l'obstacle de la langue..La différence de coût de la vie est impressionnante également. Dans ces conditions , l'Allemagne à pronostiqué un chômage de l'ordre de 70 % sous 3 ans et encore de 40 % sous 5 ans pour les réfugiés..ce qui signifie : vivre en dépendant du Harz iV...et ça ça ne fait pas beaucoup !