Après Marx, Jaurès et Blum, qui d'autres ?

Février 2016 : « Congés payés, réduction du temps de travail, dialogue social. Léon Blum voterait FN ». Le compte Twitter FN SciencesPo s'empare de l'image d'une des grandes figures du socialisme français pour se dresser contre la loi sur la réforme du travail, présentée par la ministre du travail socialiste Myriam El Khomri. Le Front national aime bien plonger dans l'histoire de la gauche française et « emprunter », au passage, quelques visages et mots. Par le biais de son association étudiante, le parti de Marine Le Pen poursuit ce qu'il a entamé depuis un bon moment : sa « gauchisation ».

Au FN, ils apprécient Jean Jaurès aussi

C'est un des acteurs de la création de la SFIO, prenant fait et cause pour les mineurs de Carmaux, défenseur d'Alfred Dreyfus, assassiné, rappelons-le également, fin juillet 1914, par un nationaliste. Jean Jaurès est « apprécié » par le FN... aussi. La récupération politique frontiste ne date donc pas d'aujourd'hui. En juin 2009, lors de la campagne des élections européennes, Louis Aliot s'empare de Jean Jaurès :

jaures

En janvier 2014, la carte de vœux de Steeve Briois affiche une phrase du politique français, Deux mois après, le maire d'Hénin-Beaumont fraîchement élu installe dans son bureau de l’hôtel de ville (situé au 1 Place Jean-Jaurès !) le buste de Jean Jaurès.

Briois

Le parti des ouvriers, des salariés, des petits et des sans-grades, c'est nous !

Cela fait un bon moment que le Front national se présente comme le « premier parti des ouvriers de France ». Précisément depuis 1995. Sept ans plus tard, au soir du premier tour du 21 avril 2002, l'allocution de Jean-Marie Le Pen - résultat du travail commun du directeur de cabinet du président du FN Olivier Martinelli et de Louis Aliot - met en avant un discours emprunt d'une forte tonalité sociale : « Mon premier mouvement est la gratitude envers toutes celles et tous ceux qui viennent ce soir de faire naître un grand espoir. N’ayez pas peur ! Rentrez dans l’espérance ! L’événement, c’est le 5 mai. N’ayez pas peur de rêver, vous les petits, les sans-grade. Ne vous laissez pas enfermer dans les vieilles divisions de la gauche et de la droite. Vous qui avez supporté depuis plus de vingt ans toutes les erreurs et les malversations des politiciens. Vous les mineurs, les métallos, les ouvrières et les ouvriers de toutes ces industries ruinées par l’euromondialisme de Maastricht. Vous les agriculteurs aux retraites de misère et acculés à la ruine et à la disparition. Vous qui êtes les premières victimes de l’insécurité, dans les banlieues, les villes et les villages. J’appelle les Françaises et les Français, quelles que soient leur race, leur religion ou leur condition sociale, à se rallier à cette chance historique de redressement national. Sachez que, homme du peuple, je serai toujours du côté de ceux qui souffrent, parce que j’ai connu le froid, la faim, la pauvreté ».

La seconde convention présidentielle (24-25 février 2007), à Lille - où le FN est arrivé en tête le 21 avril 2002 - affiche le thème de l’insécurité sociale. Le président du Front national fustige la « mondialisation menée à marche forcée », l’immigration, et rend hommage à la lutte « syndicale ». En faisant référence à la tradition ouvrière de la région Nord-Pas-de-Calais, Jean-Marie Le Pen célèbre les combats qui « arrachèrent de haute lutte les droits essentiels du travailleur au patron de droit divin d’alors » et se présente en défenseur des « petits, des obscurs, des sans-grade, des travailleurs pauvres ou retraités ».

C'est sous l'impulsion de Marine Le Pen et de son équipe de Générations Le Pen, au début des années 2000, que le FN s'embarque dans cette voie. Depuis, de multiples appels sont envoyés à l'électorat de gauche, notamment dans les territoires du nord de la France. Les cadres et la présidente du FN se réapproprient certaines figures de la gauche française et « socialisent » leur sémantique.

« A l’heure où la crise et la mondialisation font rage, quand tout s’effondre, il y a encore l’Etat. "A celui qui n’a plus rien, la Patrie est son seul bien" disait Jaurès en son temps, lui aussi trahi par la gauche du FMI et des beaux quartiers ! » Lors de son premier discours de présidente du FN (Congrès de Tours, janvier 2011), Marine Le Pen fait également sienne la phrase de Jean Jaurès. Dans Pour que vive la France, préfiguration de son programme de la présidentielle de 2012, Marine Le Pen va jusqu'à s'appuyer sur une citation de Karl Marx extraite de Le Capital, dans son premier chapitre consacré à l'économie. Par la suite, la présidente du FN ne fait pas que reprendre quasiment mot pour mot la citation de Jean Jaurès. Elle entend présenter le FN (et de rappeler que le PS n'est en aucun cas de gauche) comme un nouveau parti, puisant ses thématiques dans le terreau de la gauche traditionnelle, comme ses valeurs de justice sociale :  « La suite logique de ce renversement de toutes les valeurs se déroula ainsi : la Gauche abandonna peu à peu la défense des classes populaires, des travailleurs, des exploités, oui j’ose le mot, pour la défense monomaniaque de l’exclu du Tiers-monde et du sans-papiers, tellement plus exotique et plus valorisante sur le plan intellectuel. Abandonner la défense du travailleur français, ce beauf raciste et inculte qui allait bientôt, et c’était une raison supplémentaire de l’abandonner, donner massivement ses voix au Front national, devint logique pour les grandes âmes de la Gauche ».

Le projet de loi El Khomri, lourdement critiqué par la société civile et politique, est dans ce sens exploité par le FN. Dans un communiqué de presse du 19 février, Marine Le Pen pointe, entre autres, de « lourdes régressions sociales pour les salariés ». Aussi, affirme le FN, « il est du devoir de tous les défenseurs de la vitalité économique et de la justice sociale, de s’opposer à ce projet de loi ».

Le FN, le défenseur et protecteur des défavorisés ? Depuis de longues années, le parti d'extrême droite s'approprie nombre de valeurs, de figures, d'images et de lieux de la gauche française. Dans un contexte qui symbolise aujourd'hui, pour des électeurs de gauche, une désespérance et désillusion dans la politique du gouvernement actuel, le FN espère bien poursuivre sa quête et conquérir cet électorat.

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  • Padakhor

    A l'Ouest, rien de nouveau. L'extrême-droite naît et tire sa force du socialisme. Mussolini n'était-il pas un fervent socialiste avant de fonder le fascisme? Hitler ne s'est-il pas lancé à la conquête du pouvoir aux côtés d'Ernst Röhm et des SA - plus proche "des communistes que des bourgeois". D'ailleurs nazisme, faut-il le rappeler? - est une contraction de national-socialisme.
    Extrême-droite et socialisme ont en commun leur détestation des idées (et des gens) de droite. Mussolini a déclaré " Le fascisme est absolument opposé aux doctrines du libéralisme" .Hitler quand à lui fait représenter l'ennemi (le juif) comme un bourgeois, souvent comme un banquier et non comme un ouvrier ou un paysan. Ce n'est pas un hasard.
    Pas un hasard non plus si Mitterrand a toujours eu des rapports troubles avec l'extrême-droite.

  • Olivier29

    ... Marx, Proudhon, Trotsky, Lénine...

    Le FN est devenu le nouveau PCF.