Avant l’affaire Troadec, l’affaire Troppmann

S’il revient aux enquêteurs de lever les zones d’ombre qui entourent encore l’affaire, les aveux du beau-frère de Pascal Troadec sont un tournant décisif dans cette enquête hors normes. Si le massacre d’une famille entière n’est pas une première dans l’histoire criminelle, les premières explications avancées – la jalousie et l’argent – évoquent un précédent tout aussi sordide qui remonte à la fin du Second Empire : l’affaire Troppmann.

Le petit mécanicien alsacien

L’un des faits-divers les plus célèbres du 19e siècle doit son nom au jeune alsacien de 20 ans qui y laissa sa tête, Jean-Baptiste Troppmann. Né à Brunstatt, ce garçon au physique fragile est rapidement vu comme son digne successeur par son père Joseph, un mécanicien qui possède sa propre affaire : son fils lui semble imaginatif, intelligent et curieux de tout – de chimie notamment. Mais voilà : inventeur doué, Joseph aime un peu trop l’alcool, au point de compromettre l’avenir de sa petite société. Enfant, son fils grandit dans la déception de voir les affaires de son père bridées par la boisson, loin de son propre goût pour le luxe et la richesse.

En 1868, le tout jeune homme s’installe à Roubaix, chargé par son père d’installer les machines vendues à un client, Jean Kinck. Père de six enfants, l’homme est également d’origine alsacienne et se prend vite d’amitié pour ce jeune homme timide, mais capable. De son côté, Jean-Baptiste Troppmann voit dans cet homme aisé tout ce que son père n’est pas : un homme ambitieux, décidé et riche, patron d’une filature prospère.

Piège dans le Haut-Rhin

Troppmann va profiter d’un vieux rêve de Jean Kinck : acheter une propriété dans son Alsace natale pour y retourner, une fois fortune faite. Fort de son origine alsacienne, le jeune homme propose à l’homme d’affaires de lui trouver une belle propriété au pays, et de repérer quelques opportunités économiques. Le 24 août 1869, une semaine après son arrivée à Cernay, dans le Haut-Rhin, Jean-Baptiste Troppmann attire le chef d’entreprise en lui demandant d’emmener avec lui quelques milliers de francs – 5.500, une somme pour l’époque – à toutes fins utiles.

Au cours de leur périple, le jeune homme met à profit ses compétences de chimiste et fait avaler un bon gros bol d’acide prussique à son compagnon, qui claque sur le champ. Malheureusement pour le jeune Troppmann, il ne trouve sur le cadavre que 212 francs et une montre en or.

Après le père, le fils

Léger. Mais Troppmann a tout de même récupéré les papiers du défunt patron. Avec un bel enthousiasme juvénile, il envoie un courrier à la femme de Jean Kinck, Hortense. Dans sa lettre, il prétend que Jean s’est légèrement blessé à la main mais qu’il écrit sous sa dictée. Il lui demande d’abord d’envoyer un chèque, mais ne parvient pas à récupérer la lettre à la Poste, l’employé l’ayant à juste titre jugé trop jeune pour récupérer le courrier d’un homme mûr.

Qu’à cela ne tienne : Troppmann va imaginer un autre plan, autour de l’aîné des Kinck, Gustave, un adolescent de 16 ans. Depuis Paris, où il prétend être retourné avec Jean Kinck, il envoie une nouvelle lettre, toujours sous la dictée théorique du père de Gustave. Il y réclame le départ de ce dernier pour Guebwiller, afin qu’il puisse récupérer l’argent à la Poste. Et pour noyer tout soupçon, vante avec enthousiasme les gains mirifiques réalisés par l’homme dont il prétend transcrire les mots. Bref, Troppmann prétend être devenu l’homme de confiance de sa première victime.

A Guebwiller, Gustave ne parvient pas à récupérer l’argent et décide brusquement de retrouver son père à Paris. Encore raté pour Troppmann, qui ne renonce pourtant pas… Il invite Gustave à envoyer un télégramme à sa mère, lui proposant de le rejoindre à Paris avec « tous les papiers ». Et comme le jeune garçon ne lui sert plus à rien, il le poignarde avant de l’enterrer dans un champ à quelques kilomètres au nord-est de Paris, à Pantin.

Et six de plus

 Hortense, avec une belle confiance, se rend alors à Paris pour rejoindre son fils et son époux, accompagnée de cinq de ses autres enfants – le dernier, un tout jeune bébé, est resté en nourrice à Roubaix. Elle retrouve Jean-Baptiste Troppmann, qui lui explique que son mari s’est installé un peu à l’écart de la ville, à Pantin. Il fait monter tout ce petit monde dans une voiture de louage et… Massacre tout le monde. Après avoir égorgé la mère et les deux aînés, le meurtrier de 19 ans étrangle les trois petits et les achève à coups de pelle, avant de les enterrer en plein champ.

Le 20 septembre, alertée par un cultivateur, la police déterre six corps mutilés, ceux d’Hortense et de ses cinq enfants âgés de 2, 8, 10, 13 et 16 ans. Rapidement, la police remonte à Jean-Baptiste Troppmann grâce à l’homme qui lui a loué la calèche. La chasse à l’homme est lancée et Troppmann est arrêté au Havre, alors qu’il s’apprête à embarquer pour les Etats-Unis. Le jeune homme a beau se jeter dans le port pour fuir, un ouvrier plonge, l’assomme proprement et le remet aux policiers.

Enquête rapide, procès rapide, exécution rapide

Au cours de l’instruction, Troppmann affirme qu’il n’est qu’un complice et accuse Gustave et Jean Kinck d’avoir planifié les meurtres. Malheureusement pour lui, la découverte du corps de Gustave, amènent les enquêteurs à en faire leur unique suspect.

Mais voilà, le corps du père manque encore à l’appel. Jean-Baptiste Troppmann joue là-dessus pour en faire le cerveau de toute l’affaire et se défausser sur lui, perdant les policiers dans une foule de versions qui s’enchevêtrent et ralentissent l’enquête. Il leur raconte qu’il est membre d’une secte secrète, et ajoute d’autres élucubrations à longueur d’interrogatoire.

Excédé, le commissaire finit par lui faire croire qu’on a retrouvé le corps de Jean Kinck. C’est faux, mais Troppmann avoue. Un peu plus tard, il indique aux enquêteurs où chercher, et le corps du chef d’entreprise est retrouvé en Alsace. L’affaire est bouclée. Le procès qui suit dure trois jours à peine, suivi par un public que passionne le jeune âge du meurtrier, son cynisme et l’horreur des meurtres. Le Petit Journal, qui en fait des caisses sur le procès, passe la barre des 500.000 exemplaires pour la première fois.

Le 30 décembre 1869, Troppmann est condamné à mort.

Moins de trois semaines plus tard, ses recours et sa demande de grâce ont déjà été rejetés. Le 19 janvier, on fait monter à l’échafaud un Troppmann au visage vieilli de trente ans devant un large public, composé des privilégiés qui ont obtenu le droit d’entrer dans la prison – au milieu, Victorien Sardou ou l’écrivain russe Tourgueniev, relativement peu séduit par la guillotine et les rituels qui l'entourent, qu'il juge barbares.

Calme jusque-là, Troppmann fait soudain tout ce qu’il peut pour perturber sa propre exécution.  Dans un dernier sursaut. Il parvient à faire sauter les sangles qui l’attachent à la bascule : l’exécuteur, Jean-François Heidenreich doit lui plaquer la tête sur la demi-lune avant de rabattre la lunette. On raconte que dans un dernier geste, Troppmann mord la main gauche du bourreau, qui lâche enfin le couperet en jurant « sale grenouille, ça a été dur ! »

Troppmann

L’ombre d’un doute

Reste une dernière incertitude : comment un jeune homme de 19 ans a-t-il pu tuer une mère et ses cinq enfants avec une telle facilité, en vingt minutes à peine et sans alerter qui que ce soit ? Le tout à quelques dizaines de mètres d’un petit hameau de Pantin ? Comment cet homme au physique malingre, qui venait de trucider six personnes, a-t-il pu creuser seul une fosse longue de trois mètres ?

A-t-il tué seul ? La justice estime que oui, forte de l’avis des légistes. Troppmann, s’il a maintes fois affirmé qu’il avait eu des complices, n’a jamais donné le moindre nom ou la moindre piste précise à l’heure de sauver sa tête.

A-t-il agi seul ? La question est un peu différente. Dans ses mémoires, le chef de la Sûreté de l’époque, Antoine Claude, estime que Troppmann a bénéficié de la complicité de plusieurs guetteurs. Décisif ? Pas vraiment. Et d’une, aucun élément factuel ne vient à l’appui de sa thèse. Et de deux, Antoine Claude – qui écrit longtemps après la guerre de 1870 – est également convaincu que Troppmann faisait partie d’un gang de criminels et d’espions à la solde des Prussiens, chargé de réunir des fonds pour financer l’invasion de 1870.

On a vu plus farfelu, mais rarement.

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Sources :

  • Véronique Gramfort, Les crimes de Pantin : quand Troppmann défrayait la chronique, Romantisme n°97
  • Michelle Perrot, L'affaire Troppmann, L'Histoire n°30
  • Myriam Tsikounas, Jean-Baptiste Troppmann, Histoire Image.
Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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  • Heretik

    Passionnant et glaçant.

    • biribi

      non, pas passionnant du tout...
      macabre - lugubre - un FOU furieux!!!

  • Franck

    Cela dit,vrai ou non,les références de l'époque manquantes , le moulage de ses mains "d'étrangleur" serait conservé au musée de la police.
    De visu, rien n'identifie le proprio desdites mains.
    La tendance étant plutôt a l'époque d'analyser les tendances criminelles par des caractéristiques physiques.

  • Popoil

    Comme quoi... cela nous montre la sauvagerie humaine. Et elle ne dure pas d'hier !