La longue histoire de Lady Liberty

On n’avait pas autant parlé d’elle depuis lurette : avec l’élection de Donald Trump, l’image de la statue de la Liberté est largement utilisée par les opposants du président américain. Droits civiques, mesures anti-immigration, liberté de la presse… Symbole de l’opposition à la politique engagée à la Maison Blanche, Lady Liberty incarne les angoisses d’une partie de la population, sidérée par les premières semaines d’une administration portée à la tête d’un pays coupé en deux. L’occasion de rappeler le trajet d’une statue née en France près du parc Montceau, avant de s’installer au sud de Manhattan pour y devenir un symbole universel de l’idéal américain.

Happy birthday to you

46 mètres à elle toute seule, 93 avec le socle, 225 tonnes et des doigts de 2 mètres 50 : le gabarit de l’une des plus célèbres statues du monde est hors norme, comme l’histoire de sa construction. Tout commence en France, dans les dernières années du Second Empire.

Un député libéral et républicain, Edouard de Laboulaye, recycle alors une idée qui traîne dans l’air depuis quelque temps :  offrir un cadeau aux Etats-Unis, tous juste sortis d’une guerre de Sécession épuisante et marqués par l’assassinat d’Abraham Lincoln en avril 1865. Un épisode douloureux que le centième anniversaire de la déclaration d’indépendance américaine, prévue pour 1876, pourrait solder sur fonds de réconciliation nationale.

Laboulaye a bien sûr quelques arrière-pensées. Sur le plan intérieur, l’idée de rendre un tel hommage à la liberté est un message clair envoyé à l’Empereur. Sur le plan extérieur, célébrer le symbole de cette petite colonie devenue assez sûre d’elle pour envoyer paître l’Angleterre est d’autant moins neutre que cette émancipation s’est faite avec le soutien non négligeable d’une France toujours prompte à rappeler qu’elle se veut l’amie des peuples libres. Bref, ce cadeau du vieux pays à la jeune nation est aussi une question d’image et de politique.

Bartholdi à la manœuvre

Reste à savoir quel cadeau. Rapidement s’impose l’idée d’une statue – mais attention : une GRANDE statue, une version moderne du colosse de Rhodes en somme : une merveille imposante, incontournable et fascinante. Très tôt, Laboulaye et ses amis l’imaginent installée à Long Island, tournée vers la Vieille Europe. Elle sera finalement érigée sur Liberty Island, un nom d'une grande originalité.

Le projet prend dix de plus que prévu (tant pis pour le centième anniversaire de la déclaration d’indépendance) pour l’excellente raison que la guerre de 1870 s’accompagne d’autres priorités. Mais Laboulaye milite sans relâche, et pour cause : glorifier la jeune République américaine, c’est aussi pousser pour la pérennité de la IIIème, qui s’installe en France dans la douleur.

Intervient alors un certain Auguste Bartholdi - un alsacien, comme son nom ne l’indique pas. Sans être une figure incontournable, c’est un sculpteur réputé, auteur du lion de Belfort, de la statue de Vercingétorix installée place de Jaude à Clermont ou de la fontaine de la place des Terreaux, à Lyon.

Sa première ébauche, en terre cuite, fait dans les 20 centimètres, soit 230 fois moins que la vraie. Mais l’idée est déjà là : pour Bartholdi, sa statue doit être un phare, symbole de l’espoir, du refuge et de la sécurité retrouvée pour les voyageurs. Et ça doit être une femme – la Liberté, promesse d’une nouvelle vie et d’un nouvel espoir. Une flamme en somme, portée par la Liberté pour éclairer le monde.

Le reste n’est que symboles. Au bonnet de Marianne, trop français pour devenir universel, il préfère une couronne à sept pointes qu’elle porte. Une référence aux rayons solaires mais aussi aux sept mers et les sept continents – en comptant l’Océanie et l’Antarctique. Au bout de son bras droit brandi, la torche guidant les voyageurs. Dans la main gauche, les Tables de la Loi, symbole de l’état de droit. A ses pieds, des chaînes brisées - une symbolique de niveau 1 qui ne nécessite guère d’explications. Quant au visage, la légende veut que Bartholdi, en bon fils, se soit inspiré des traits de sa vieille maman, réputés « classiques, graves et calmes », d’après le brevet déposé en 1879.

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Accouchement de longue durée

Oui, 1879 : le moins qu’on puisse dire, c’est que ça s’éternise. Il faut bien trouver le temps de comprendre comment se débrouiller pour construire une statue de 46 mètres et de 225 tonnes, capables de résister aux vents salés de l’océan.

Pour y parvenir, premier impératif : la dame doit être fine : les plaques de cuivre qui la composent ne dépassent pas 2,4 millimètres – parfaitement, millimètres – d’épaisseur. C’est celle d’une veste de cuir un rien épaisse, mais c’est un impératif pour pouvoir plaquer la sculpture sur la structure métallique conçue par un ingénieur français : Gustave Eiffel, roi de la poutrelle et papa de la future Tour du même nom.

Deuxième impératif, trouver le pognon – chacun sait que la Liberté n’est pas gratuite, après tout. La France règle la facture de la statue, les Etats-Unis celle du socle, inspiré de celui qui soutenait le phare d’Alexandrie.  Cocorico : les pierres qui le composent sont françaises, et même bretonnes. Bon an mal an, Lady Liberty prend lentement forme dans son atelier de la rue Vavin, à Paris. En 1885, elle arrive par bateau à NY, découpée en 350 morceaux et avec dix ans de retard sur l’horaire.

Mascotte instantanée

L’accueil est enthousiaste et, les Américains adorent leur nouvel emblème, inauguré en 1886 - la statue n’a pas encore sa couleur caractéristique de cuivre oxydé, d’ailleurs : elle est d’un beau brun qui tire sur le rouge. C’est Bartholdi lui-même qui ôte le voile qui découvre son visage, avant que la torche qu’elle porte à bout de bras s’allume pour la première fois – elle servira d’ailleurs vraiment de phare pendant quelques décennies.

Dans les vingt ans qui séparent le début du projet et l’inauguration de la statue, on estime qu’environ 5 millions d’immigrés arrivèrent aux USA. Elle en accueillera bien d’autres, tous frappés par l’image de la dame de Long Island, symbole de l’Amérique telle qu’elle se voit : un pays ouvert à toutes les bonnes volontés, prêt à donner une nouvelle chance aux déshérités. C’est d’ailleurs le sens du poème gravé dans sa base.

Keep, ancient lands, your storied pomp!” cries she / Give me your tired, your poor / Your huddled masses yearning to breathe free

The wretched refuse of your teeming shore / Send these, the homeless, tempest-tost, to me / I lift my lamp beside the golden door !

« Garde, Vieux Monde, tes fastes d'un autre âge / Donne-moi tes pauvres, tes exténués / Qui en rangs pressés aspirent à vivre libres

Le rebut de tes rivages surpeuplés / Envoie-les-moi, les déshérités que la tempête m'apporte / De ma lumière, j'éclaire la porte d'or ! »

Le poids d’un symbole

Lady Liberty a servi depuis dans un nombre incalculable de films, d’histoires et de fictions. Chaplin ou Hitchcock l’ont filmé avec affection et sa chute, dans les films, illustre toujours celle de l’Amérique : on l’a vue sauveuse du monde dans Ghostbusters 2, ensevelie sous le sable dans la Planète des Singes, congelée dans Le jour d’après, submergée dans 2012, volée par un méchant dans Superman 4

Elle est toujours là, pourtant, peut-être moins fringante que dans sa prime jeunesse. La faute aux accidents de l’histoire : après tout, Lady Liberty a failli sauter avec la moitié de NY en pleine première guerre mondiale, suite à un attentat allemand : des espions avaient fait sauter un dépôt de munitions qui décoiffa légèrement la Liberté et fit péter une centaine de rivets. Le bras et la torche furent déclarés inaccessibles. Depuis le 11-Septembre ou l’ouragan Sandy, c’est tout l’intérieur qui est fermé. L'image vaut ce qu'elle vaut, mais le fait est qu'il devient de plus en plus difficile d'accéder à la Liberté.

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Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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