Les sorciers du verbe : petite histoire de la manipulation (1)

Des débats pré-Brexit à la mise en cause des témoignages venus d’Alep en passant par la campagne de Donald Trump, la question du mensonge et de la manipulation revient en force. Politiques, journalistes, chercheurs, citoyens : quels que soient les éléments ou les sources avancées, tout intervenant dans le débat public se voit tôt ou tard accusé d’être un idiot utile ou un menteur cynique, voire de cumuler. Avec pour conséquence un relativisme largement partagé : la plus travaillée et la mieux étayée des enquêtes sera reçue avec la même défiance de principe qu’une affirmation fantaisiste ou qu’un mensonge éhonté.

Si cette tendance à voir de la propagande partout peut légitimement consterner, elle est au moins l’occasion de revenir - en plusieurs épisodes - sur l’histoire des techniques à l’œuvre derrière la manipulation de l’information, de l’image à la parole, ainsi que sur quelques cas célèbres. En commençant par un rappel du rôle du discours dans les sociétés démocratiques.

Une arme à double tranchant

Commençons par une question naïve : pourquoi le contrôle de la parole et sa manipulation sont-ils si important ?  Parce qu’il s’agit d’un outil de pouvoir majeur depuis l’Antiquité, ainsi résumé par Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes : « 62 400 répétitions font une vérité ».

C’est avec l’invention progressive de la démocratie que la maîtrise écrite ou orale des mots commence à être perçue comme un moyen politique. A Athènes, au lieu de prendre ou d’occuper le pouvoir politique par l’argument religieux, la richesse ou la violence, on l’obtient par sa capacité à convaincre une part suffisante de ses concitoyens*. Alternative à la violence physique, et la maîtrise du discours une qualité essentielle pour la conquête du pouvoir. Le problème est que la parole n’échappe pas à une autre forme de violence, plus sournoise : à l’instant où naît le discours naît aussi son détournement.  Rhétoriciens, sophistes et politiciens professionnels instrumentalisent immédiatement la puissance de la parole et la retournent contre elle-même.

Dans la foulée des leçons de rhétorique, de véritables guides sont élaborés, où l’on apprend à maîtriser toute une série de techniques oratoires qui rappellent les fameux éléments de langage contemporains. L’un des plus connus est le De Petitione Consulatus, un manuel de campagne électorale signé de Quintus Cicéron, le frère du célèbre orateur : « le sens de la flatterie, vice ignoble en toute autre circonstance, (…) devient qualité obligatoire pour le candidat dont le front, le visage et les discours doivent changer et s’adapter à l’interlocuteur du moment, selon ses idées et ses sentiments ».

On admettra que le conseil n’a pas pris une ride. Aujourd’hui comme hier, ce n’est pas tant l’honnêteté ou le sens débat qui compte que l’intérêt personnel ou politique. Pour ceux-là, la fin justifie les moyens – pire, la fin elle-même n’a guère d’intérêt en soi. Difficile de trouver meilleure illustration qu’avec cette scène du film Ridicule, et ce curé fier d’être tout autant capable de démontrer l’existence de Dieu que son contraire.

Mensonges, arrangements, faux et usage de faux

Très tôt donc, maîtriser ce qu’on n’appelle pas encore la communication est devenu un impératif. L’image comme la parole sont travaillées pour envoyer un signal, obtenir un avantage, gagner l’adhésion populaire…

César ne fait rien d’autre lorsqu’il compile les notes prises pendant la guerre des Gaules et fait publier ses Commentaires, aussitôt reçus comme le chef d’œuvre littéraire et historique qu’ils sont, mais aussi pensés et rédigés comme un moyen de séduire le Sénat romain. César y gonfle la résistance de ses opposants pour augmenter d’autant son propre mérite, manipule joyeusement quelques faits, en passe d’autres sous silence, oublie de mentionner le rôle de ses principaux officiers… Bref, se peint en génie militaire. Source littéraire d’autant plus incontournable sur cette guerre qu’elle est la seule à nous être parvenue, les Commentaires sur la Guerre des Gaules sont aussi l’un des premiers grands ouvrages de propagande de l’histoire. Tout n’y est pas faux, loin de là, mais tout y est présenté sous un jour favorable à son auteur. C’est tout le talent de César d’avoir su trouver un juste milieu entre la véracité des faits et leur présentation.

Même phénomène lorsque Octave utilise toutes les ressources de sa propagande contre Marc-Antoine. Le 1er janvier 33 avant J.-C., le futur Auguste n’y va pas avec le dos de la cuillère devant le Sénat. Il peint Marc-Antoine en ennemi de la vieille patrie romaine, coupable d’avoir trahi la Ville et abandonné ses dieux pour se jeter dans les bras de Cléopâtre, dans l’idée d’imposer une religion et un pouvoir étrangers à Rome. De quoi justifier une guerre… Quatre ans plus tard, Marc-Antoine se suicide après Actium et Octave reste le seul maître à Rome.

La rupture du 20e siècle

Si la manipulation n’a rien de neuf, force est de constater que l’évolution des moyens techniques aux 19e et 20e siècles lui donne un vrai coup de fouet. Avec l’explosion des moyens de communication moderne et l’accès à l’écrit d’une proportion toujours plus grande de la population, les techniques de manipulation explosent. Presse, photographie, radio, cinéma : l’immense machine à biaiser l’information prend une dimension sans aucune commune mesure avec les techniques des siècles précédents, qui font à côté figure d’aimables bricolages.

Pour citer Terry Pratchett, à partir du 20e siècle plus qu’avant encore, « a lie can run round the world before the truth has got its boots on » - un mensonge peut faire le tour du monde avant que la vérité n’ait le temps d’enfiler ses chaussures.

Pour prendre conscience du poids des mots en ce début de 20e siècle, il suffit de mentionner l’ahurissant exemple cité par Marc Ferro**, au sujet des réactions d’une partie au moins des Berlinois, le jour de l’Armistice de 1918. Retrouvée en 1964, une archive montre la jeune femme ci-dessous, filmée le 11 novembre souriante et entourée d’une foule en liesse. Pourquoi une telle fête alors que l’Allemagne vient de perdre la guerre ? Parce que le communiqué du haut commandement allemand comporte ces mots ambigus : « les soldats reviennent invaincus des champs de bataille ». Et voilà comment on peut un temps croire, ce jour-là, que l’Allemagne a gagné la guerre, ou tout au moins obtenu un statu quo.

berlin 1918-2

Cela étant et contrairement à ce qu’aimeraient bien se dire les démocraties, ce ne sont pas dans seuls régimes autoritaires qu’on peaufine ces techniques de manipulation de l’opinion. Qu’il s’agisse de désinformation ou de propagande, une bonne partie des procédés contemporains sont ainsi nés au Etats-Unis et doivent beaucoup à la naissance de la « réclame », autrement dit de la publicité. Utilisés par tous les camps, ces procédés sont depuis un poison pour la lucidité, conçu et travaillé pour troubler le jugement de chacun, qu’il s’agisse de « fabriquer du consentement », pour reprendre le titre d’un livre de Chomsky, ou de « violer les foules par la propagande », pour citer celui de Tchakhotine en 1938.

Ce sera tout le sujet des prochains billets, à commencer par le prochain article consacré à l’une des plus célèbres opérations de désinformation du siècle : la rédaction en Russie des tristement célèbres Protocoles des Sages de Sion, dans les premières années du 20e siècle.

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* Du moins en partie – Athènes ne sera pas la dernière à mettre quelques coups de canifs dans l’idéal du contrat démocratique.

** Marc Ferro, L’Aveuglement, Tallandier, 2015

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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