1939, quand la France internait 500 000 réfugiés

 

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Incapable de répondre à l’afflux de réfugiés, l’Union européenne voit des dizaines de milliers de personnes se masser à ses frontières dans des conditions terribles. Sur son propre sol, la France ne fait guère mieux. De Sangatte hier à la jungle de Calais ou à Grande Synthe aujourd’hui, sa gestion des camps de migrants et de réfugiés est insuffisante depuis quinze ans : salubrité inexistante, sécurité hasardeuse, dignité oubliée, « solutions » sans lendemain… Un drame qui rappelle le triste précédent de la guerre civile espagnole.

1936-1938 : l’engagement humanitaire faute d’engagement militaire

Après l’Italie en 1922 et l’Allemagne en 1933, l’Espagne est en passe de basculer à son tour vers un régime dictatorial lorsque la guerre civile y éclate en 1936, opposant le camp républicain aux troupes du général Franco. La France du Front Populaire, après avoir hésité à s’engager en faveur de sa République sœur, renonce sous la pression britannique et d’une partie de son propre camp.

Elle s’engagea en revanche dans une politique d’accueil. Tandis que les pouvoirs publics recensent les zones capables d’accueillir des familles entières Beaucoup sont épuisés, mal nourris, privés de tout et offrent un terrain rêvé aux épidémies : diphtérie, typhoïde, rougeole… La société civile s’organise – du moins en partie : les Français sont eux-mêmes divisés sur l’attitude à adopter. Aux partisans d’un accueil fidèle aux traditions républicaines s’opposent ceux qui voient dans l’afflux espagnol une invasion. Paris adopte une attitude tout aussi ambiguë : son soutien logistique et administratif s’accompagne d’une incitation au rapatriement de plus en plus pressante pendant les deux premières années de la guerre civile. Sur 150 000 réfugiés environ arrivés entre 1936 et 1938, seul un petit tiers est encore sur le sol français fin 1938.

Alors que la défaite des Républicains espagnols se fait de plus en plus probable, le gouvernement de Daladier légalise en novembre 1938 l’internement des étrangers «indésirables» - c’est le terme employé.

Il ne va pas tarder à servir.

1939 : la Retirada jette 500 000 Espagnols sur les routes

Au tout début de l’année 1939, les troupes franquistes soutenues par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste envahissent la Catalogne, ce qui solde le sort de la République et lance des centaines de milliers d’Espagnols sur les routes : membres des Brigades internationales, civils, débris de l’armée républicaine, femmes, enfants… Harcelés par les troupes franquistes,  ils se dirigent vers des frontières françaises pourtant fermées. C’est la Retirada, la retraite. Elle vire à l’exode.

Après avoir cru pouvoir négocier avec Franco la constitution d’une zone neutre, Daladier finit par ouvrir la frontière fin janvier. En trois semaines, 500 000 réfugiés arrivent en France dont un tiers de femmes, d’enfants et de vieillards. Complètement dépassée, la France s’organise dans l’urgence au cours d’un hiver particulièrement dur. Paris envoie l’armée, dix régiments tout de même. Il faut à tout prix contrôler, cantonner, identifier et surveiller les éléments perturbateurs, jugés trop politisés. Les familles sont souvent séparées : femmes, vieillards et enfants sont expédiés loin des Pyrénées tandis qu’on cherche à regrouper les hommes de moins de 50 ans. 260 000 personnes sont hébergées dans l’urgence dans les Pyrénées-Orientales, un département qui compte moins de 240 000 habitants. Les autres partent vers les Pyrénées-Atlantiques ou sont réparties plus loin encore.

Camps de fortune et trous dans le sable

Dans les premiers temps, on ne fait que regrouper. Sur certaines plages apparaissent ces « camps de sable et de vent », pour reprendre l’expression du poète et sculpteur Manolo Valiente : on se protège du froid en… creusant des trous dans les plages du Roussillon - bien heureux quand l’armée accepte de louer quelques couvertures.

Petit à petit, quelques tentes arrivent ; des camps de fortune sont improvisés à la hâte. Plus tard, des baraquements en dur standardisés apparaissent, dortoirs de trente mètres de long sur six de large, souvent construits par les réfugiés eux-mêmes malgré leur état d’épuisement. Ils accueillent des émigrés traités comme des prisonniers de guerre. Comme ces derniers, ils sont soumis à une stricte discipline militaire, ponctuée par l’hymne au drapeau tricolore, les rassemblements et les défilés au pas.

Reste que la réalité est là : ceux qui furent les premiers à combattre le fascisme en Europe sont traités comme des indésirables. Qualifiés de « miliciens » par la France, ils sont coupés du monde et internés dans des camps strictement fermés, sous étroite surveillance : Agde, Argelès-sur-Mer, Le Barcarès, Collioure, Sept Fons ou Gurs, l’un des pires.

Campagnes de haine

La presse de droite et d’extrême droite présente les réfugiés comme une bande de dangereux criminels et de fuyards, soit à peu près le discours actuel d’une partie de la classe politique. Dans le journal d'extrême-droite Gringoire, un article évoque les « torrents de laideur » que forment les « grandes gueules anarcho-marxistes »», les « bêtes carnassières de l’Internationale », « la tourbe étrangère », et « la lie des bas-fonds et des bagnes ».

Dans le même registre, Candide fait fort et parle des réfugiés comme d’envahisseurs : « la lie de l’anarchie mondiale, toute la pègre de Barcelone, tous les assassins, les bourreaux, tous les Thénardier de l’émeute, font irruption sur le sol français ». Et de lancer au gouvernement : « l’armée du crime est en France. Qu’allez-vous en faire » ?

On accuse les réfugiés de dévaster les campagnes, de plomber les finances de la France et de faire planer sur elle des menaces d’épidémie. Soit très exactement les thèmes agités par certains politiques aujourd’hui, FN en tête.

Conditions d’hébergement déplorables

À ces insultes, à l’humiliation d’être traités en suspects s’ajoutent des conditions matérielles toujours difficiles, parfois atroces. Les camps sont entourés de barbelés. Pas de cantine, pas des centres de soins. On nourrit les internés en leur lançant du pain par-dessus les barbelés. Beaucoup doivent se contenter de boire de l’eau de la mer. Traités comme des prisonniers de guerre, ils sont soumis à une discipline militaire, ponctuée par l’hymne au drapeau tricolore, les rassemblements et les défilés du dimanche. On meurt parfois de froid et de faim, comme à Rivesaltes. La saleté, la maladie, la promiscuité et le sentiment de claustration règnent. Les rat, les puces et les poux envahissent tout, les toilettes sont rares, la paille manque sur les couchettes.

Internés, ces réfugiés sont traités comme des coupables, bien souvent gardés par des troupes coloniales – des spahis – à qui la France confie le sale travail de veille sur ces camps de concentration – expression très officielle qu’il ne faut en aucun cas confondre avec les camps nazis. Ces camps-là ne furent jamais des camps de la mort. Des prisons honteuses en revanche, des lieux où on traita des victimes en coupables, oui.  C’est déjà pas mal.

Des camps aux maquis

À la fin de l'année 1939, les très lourdes incitations au départ – il n’y en eut pas de forcés, sauf exception – portent leur fruit. Des 500 000 Espagnols arrivés en janvier et février, seuls 150 000 sont restés en France. Beaucoup sont repartis en Espagne, en dépit de l’arrivée au pouvoir de Franco. D’autres sont partis au Mexique – 20 000 tout de même.

6 000 s’engagèrent dans l’armée française fin 1939, en particulier dans la Légion étrangère. Certains rejoignirent les premiers maquis après la défaite de 1940. Ces anciens de la guerre civile apportèrent leur expérience de combattants à la Résistance, surtout dans le Sud-ouest et le Massif central. Capturés par les Nazis, les « Rotspanieren » (« espagnols rouges ») étaient le plus souvent exécutés ou déportés. 7 300 furent expédiés à Mauthausen où ils moururent pour la plupart.

Une dernière chose : la première compagnie de la 2e DB de Leclerc à atteindre l’Hôtel de Ville de Paris, le 24 août 1944, avait des chars baptisés Gualajarra ou Terruel. On l’appelait la "Nueve", la 9e. 146 de ses 160 hommes étaient des Espagnols, pour la plupart anarchistes.

Tous arrivés en France en 1939.

 

 

 

 

 

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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  • Abricot99

    La propagande n'est jamais bien loin quand le système parle d'immigration. Marianne consacrait récemment un article à la vision idyllique des immigrés dans les manuels d'histoire. Le message est toujours le même : la leçon de l'histoire, c'est qu'il faut accueillir tous les migrants.

    C'est faux, et c'est surtout faire fi des particularités de notre époque, qui n'a en vérité rien à voir avec les années 30. La mondialisation, la crise économique persistante, l'immigration massive depuis plusieurs décennies, la haine de la France développée dans les quartiers "sensibles", n'existaient pas. M. Piot devrait mettre sa montre à l'heure.

    "Les années trente, dit-on, sont de retour. La droite intégriste et factieuse occupe la rue, l’ordre moral sort des catacombes, la crise économique pousse à la recherche d’un bouc émissaire et l’islamophobie prend le relais de l’antisémitisme. Cette analogie historique prétend nous éclairer : elle nous aveugle. Voulant lire ce qui arrive à la lumière de ce qui est arrivé, elle en occulte la nouveauté inquiétante.

    Montrer que nous vivons un tournant historique, paradoxalement masqué par la référence incessante à l’Histoire ; appréhender ce moment crucial dans ce qu’il a d’irréductible au répertoire de nos vicissitudes : tel est le pari de ce livre. Et l’enjeu est existentiel autant qu’intellectuel. Si, comme l’écrit François Mauriac, "l’épreuve ne tourne jamais vers nous le visage que nous attendions", il nous incombe d’être à l’heure au rendez-vous et de regarder en face le visage que nous n’attendions pas. Dans une époque qui tend à se prendre pour une autre, l’exactitude devient la tâche prioritaire de la pensée."

    Alain FINKIELKRAUT

    • Anonyme666

      L'époque n'est plus la même, les enjeux différents d'accord. Mais comme une maladie les symptômes sont les mêmes, montée du nationalisme, peur de l'autre, fermeture des frontières... personnellement j'ai peur de ces positions qui nous mènent dangereusement vers l'extêmisme. De nos jours avec la situation géopolitique, que cela va t'il donner?

    • hibernatus

      Le remarque de Finkielkraut est juste, valable pour toute époque de référence, mais elle ne change pas le questionnement sur la condition humaine, car l'histoire nous enseigne que le pire est toujours possible, voire probable. Ne confondons pas les époques, certes, mais l'homme a une capacité étonnante à montrer que sa bassesse, sa cupidité, son ignominie, n'ont pas de limites, et certainement pas les limites de la raison. Le traitement des réfugiés espagnols était justifié par une raison bien pensante, de même que l'antisémitisme nazie, de même que les massacres des kmers rouges, de même que l'inquisition, etc. De même que les réactions sur les réfugiés syriens. C'est en cela que l'analogie et les références historiques doivent nous alerter.

  • Mn_1

    Au moins les immigrés espagnols partageaient une grande partie de nos valeurs au delà du fait d'être nos voisins directs... et ce serait à revivre aujourd'hui (souhaitons que non pour l'Espagne), je serais pour les accueillir les bras grand ouverts !!

    Les immigrés du moyen orient ne partage pas ou très peu de valeurs avec nous, et au final peu recherchent l'intégration, c'est ce qui est à la base du problème...

    • Thierry Barrouquere

      Ils nous envahissent, c'est exactement le contraire!

  • pélican

    le principal obstacle de l'immigration de nos jours, est faut l'avouer la religion,. L'immigration d'antan était européenne et de même confession !

  • Daniel Chollet

    Si j'ai bien compris, il y avait, hier, le méchant Franco et les gentils communistes ; aujourd'hui le méchant c'est Assad et les gentils qui, d'ailleurs ne viennent pas tous de Syrie mais d'Afghanistan, de Somalie, d'Erythrée, de Mongolie et d'ailleurs, faudrait tous les accueillir.

    • Thierry Barrouquere

      Le fascisme contre la république, je ne vois rien d'autre.

    • antonio

      hier il y avait le méchant franco ,Mussolini ,Hitler puis le gentil espagnol qui se battait contre les même pour la France devenu notre patrie

      • Padakhor

        Le gentil espagnol qui se battait aux côtés des envoyés de Staline pour que l'Espagne devienne comme la Hongrie de Bela Kun

  • Pradalou

    Vous avez oublié le camp du Vernet en Ariège !!!!

  • Bill80

    De bien sombres pages de notre histoire qu'il était utile de rappeler ! A méditer !

  • bebete

    On comprend bien en relisant l'histoire réelle (indispensable pour tout citoyen) que les milieux aisés trahissaient déja la France et adulaient Hitler. Ils ont fait leurs preuves avant avec Daladier et compagnie, et ensuite avec Vichy ...
    Le pire est que ces mêmes milieux, une bourgeoisie intolérante et égoîste, ont repris le pouvoir avec Pompidou et ne l'ont jamais lâché, grâce au système d'énarques (issus eux-mêmes de ces milieux) mis en place pour diriger toute la sphère publique et empêcher une vraie représentation de la population du pays à l'Assemblée Nationale (qui ne l'est plus).
    Ils ont immédiatement cassé l'UE de De Gaulle (entrée de l'Angleterre, ouverture à des pays alliés de l'Angleterre comme la Pologne, etc ...), projet qui reste la seule solution d'UE pour moi, à savoir une alliance forte France-Allemagne et seulement les pays voisins, pas les autres et encore moins les anglo-saxons ! Hélas leur technocratie est maintenant bien installée au pouvoir !
    Note : on n'évoque pas les dizaines de milliers de morts espagnols dans les camps français ... sans compter le scandale de la non intervention française au secours de la République Espagnole, dû à cette bourgeoisie débile et à la Royauté Anglaise ! Brexit !!!