Avant Brétigny : retour sur trois grandes catastrophes ferroviaires

 

L’histoire du chemin de fer, comme celle de tous les transports d’ailleurs, compte sa part d’accidents plus ou moins marquants. Si celui de Brétigny est le plus meurtrier depuis 25 ans, ce caractère exceptionnel montre précisément les progrès réalisés en termes de sécurité depuis les années 1830, quand le chemin de fer paraît en France.

Le plus ancien : Meudon, 1842

Le 8 mai 1842, Louis-Philippe célèbre sa propre fête à Versailles, avec le sens de la mesure propre aux familles royales : grandes eaux, danses, cocktails géants et j’en passe. Beaucoup de Parisiens ont profité de l’occasion pour quitter la ville et se rafraîchir dans les bois du château, profitant de la toute nouvelle ligne Paris-Versailles fraîchement ouverte – toute une aventure.

Vers 17h30, plus de 700 visiteurs montent dans le train qui rentre sur Paris, long de près de 120 mètres. Comme le veulent les règles de sécurité, on verrouille les portes des wagons, histoire d’éviter que des petits mains ne montent sur les voitures pour profiter d’une vitesse de pointe sidérante : près de 40 km/h.

A Meudon, l’essieu d’une des deux locomotives à vapeur qui tirent les 18 voitures casse : la machine va s’encastrer dans le fossé, et tout le train s’encastre sur elle. Le choc est d’autant plus violent qu’aucun système de freinage n’a eu le temps d’être déclenché. Les chaudières pleines de charbon enflammé explosent : incendie se transmet à l’ensemble du train. Entre les victimes du premier choc et celles de l’incendie, bloquées dans des voitures aux portes fermées, le bilan humain est lourd, très lourd : 52 morts, plus de 100 blessés graves. Parmi les victimes, on compte l’explorateur Dumont d’Urville, survivant de l’Antarctique mort dans les flammes d’un incendie ferroviaire…

Le drame faillit bien avoir la peau du chemin de fer naissant, victime d’une campagne de presse violente, alimentée par la description de corps carbonisés dont la plupart n’étaient pas reconnaissables. La ligne fut en tous les cas délaissée au profit d’une autre, qui reliait Paris à Versailles par la rive droite.

Le plus célèbre : la locomotive de Montparnasse, 1885

S’il n’y avait pas eu de victime, l’accident de l’express 56 Granville-Paris serait resté comme une sorte de gag improbable – il est en tout cas l’accident le plus spectaculaire qu’ait connu le chemin de fer français.

Le 22 octobre 1885, Guillaume Pellerin, cheminot et conducteur émérite, est en retard pour son arrivée Gare de l’Ouest (l’actuelle Gare Montparnasse). Il pousse un peu les feux pour permettre à la dizaine de voitures et aux 130 passagers trainés par la locomotive n°721 d’arriver à peu près à l’heure.

Il les pousse même un peu trop : malgré le coup de frein d’urgence, à 16h00 précises, le train arrive trop vite au bout du quai, défonce les heurtoirs, continue son petit bonhomme de chemin, crève littéralement la façade de la gare et… tombe, dix mètres en contrebas. Ce qui donnera lieu à l’une des photographies d’époque les plus reproduite, toujours vendues aujourd’hui, près de Montparnasse en particulier…

A l’intérieur du train, tout le monde s’en sortit à peu près, à l’exception de cinq blessés sérieux qui s’en remirent. Assise sur les marches de son kiosque à journaux situé en contrebas, Marie-Augustine Aguilard eut moins de chance : elle fut tuée non par la locomotive, mais par une pierre tombée de la façade.

Le plus meurtrier : Saint-Michel de Maurienne, 1917

Nous sommes en 1917, en pleine Première Guerre mondiale et à l’approche de Noël, pas très loin de la frontière italienne. Un train militaire, le 612, ramène chez eux quelques 1200 soldats français qui viennent de prêter main forte aux Italiens dans la bataille du Caporetto. A 23h15, le convoi redémarre de Modane après une courte halte et entame la descente qui le mène vers Chambéry, avec plus de 900 poilus à bord. Ils ont pour s’éclairer quelques… bougies. Beaucoup ont – en douce – ramené quelques munitions ou quelques grenades dans leurs bagages.

La pente est sérieuse, la nuit profonde : le train n’est pas censé dépasser 40 km/h. La descente commence normalement, mais se met soudain à accélérer inexorablement jusqu’à atteindre trois fois cette vitesse. Tous les efforts des conducteurs sont vains : à 1500 mètres de Saint-Michel de Maurienne, la locomotive casse son attelage et continue sa route. Le convoi, lui, déraille au pire endroit possible, là où la voie passe par un immense rocher dont les parois rendent tout secours impossible par les côtés. La violence du choc est inimaginable.

Ce n’est qu’un kilomètre plus loin, en pleine gare, que le conducteur de la locomotive, sain et sauf, parvient à s'arrêter et découvre qu’il ne traîne plus personne. Quelques soldats écossais présents ce soir là dans la gare presque déserte courent vers la catastrophe et apportent en courant un bien pauvre secours aux malheureux soldats, pris au piège dans un brasier immense de voitures enchevêtrées. 19 wagons s’entassent les uns sur les autres, envoyant des débris sur plus de 300 mètres.

L’incendie ne cessa que le lendemain soir. L’accident fit plus de 700 morts, en comptant les victimes qui ne survécurent pas à leurs blessures. Le tout dans un silence médiatique impressionnant : si elle ne passa pas inaperçue, la catastrophe resta longtemps classée secret militaire.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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  • Phylloscopus

    Concernant l'accident de Saint-Michel de Maurienne, voici un sujet de Pages 14-18. http://pages14-18.mesdiscussions.net/pages1418/forum-pages-histoire/accident-chemin-decembre-sujet_3509_1.htm
    En bas de la page 1, un long article qui relate la catastrophe: des wagons dont les freins sont en mauvais état, un conducteur qui refuse de partir, un officier qui le menace pour l'y contraindre, parce qu'il a peur que les hommes s'agitent, voire se mutinent... Le terrible combat du conducteur, qui savait ce qui allait se passer, et qui a vainement tenté d'empêcher l'inéluctable...