Le Venezuela, Goldman Sachs et la dette odieuse

La bonne affaire de Goldman Sachs

En mai dernier, Goldman Sachs a acheté sur le marché des obligations émises par la société pétrolière nationale vénézuélienne PDVSA en 2014, revendues par la banque centrale vénézuelienne via un courtier qui a son tour, les a vendues à Goldman. Cela a valu à la banque de nombreuses critiques à l'époque: elle s'est vue accuser de donner un ballon d'oxygène au régime vénézuelien, lui permettant de poursuivre sa dérive autoritaire et réprimer sa population.

Cela peut sembler étrange de racheter la dette émise par un pays dont l'économie est en plein effondrement. Mais c'est qu'en ce moment, la dette vénézuelienne est une bonne affaire. Jugez plutôt : La dette rachetée par Goldman Sachs a été émise en 2014 pour environ 2.8 milliards de dollars, et rapporte environ 15% d'intérêt, soit un peu plus de 400 millions de dollars par an. Ce portefeuille de dette a été racheté pour 865 millions de dollars, ce qui veut dire qu'il rapporte environ 50% d'intérêts par an : en trois ans d'intérêts Goldman aura réalisé un beau bénéfice! Et à l'échéance, l'émetteur PDVSA devra payer tous les 2.8 milliards, ce qui en soi apportera une énorme plus-value.

Evidemment, il y a toujours le risque de défaut de paiement. Pour l'instant le gouvernement Venezuelien paie ses dettes; pour combien de temps encore, personne ne le sait. Il est probable qu'un défaut, sous une certaine forme, interviendra à un moment ou à un autre. L'impact que cela aurait sur les dettes du gouvernement, ou de PDVSA, est encore inconnu. Il est probable que cela donnera lieu, comme pour l'Argentine, à d'intéressantes batailles juridiques. En attendant, c'est plutôt un placement rentable pour Goldman Sachs, qui a cependant revendu une partie de celui-ci (réalisant une petite plus-value au passage), peut-être pour réduire les polémiques.

Qui paie ses dettes s'enrichit?

Cette histoire ne manque pas de paradoxes. C'est assez piquant de voir Goldman Sachs, par ailleurs pieuvre numéro un du grand capital mondialisé, venir au secours de la "révolution Bolivarienne pour établir le socialisme du 21ième siècle". Mais après tout c'est à cause d'un paradoxe encore plus grand : le gouvernement Vénézuelien, alors que la crise dans le pays devient de plus en plus aigüe, réduit toutes ses dépenses, sauf une : le service de sa dette extérieure en dollars. Sans Troika pour le contraindre, il fait systématiquement le choix de ses créanciers plutôt que celui du peuple.

Il faut dire que le gouvernement n'a pas trop le choix. Détenteur des premières réserves pétrolières mondiales, mais victime de la malédiction des ressources naturelles (et de politiques économiques dévastatrices), le pays n'a que peu de production domestique, à part le pétrole, qu'il exporte pour acheter pour ainsi dire tout le reste, en devises (les étrangers n'ont aucune envie d'être payés en bolivars dont la valeur s'effondre quotidiennement). Et entre la mauvaise gestion de la compagnie nationale PDVSA, et la baisse du prix du pétrole, les recettes ne permettent plus d'importer suffisamment; il faut compenser le reste soit en s'endettant (une option tellement chère qu'elle n'est plus possible aujourd'hui), soit en vendant tous les actifs (comme les titres rachetés par Goldman) et réserves de devises qui restent, ou espérer que les chinois et russes accepteront de payer d'avance pour leurs futures livraisons en pétrole - mais leur patience a des limites.

En cas de défaut de paiement, le risque serait de voir les créanciers se payer en saisissant les actifs détenus par PDVSA; L'entreprise verrait sa capacité à vendre son pétrole très réduite, parce que l'exportation, concrètement aujourd'hui, nécessite un accès sans souci aux mécanismes de crédit fournis par le système financier international. De telles saisies poseraient aussi des problèmes aux acheteurs du pétrole Venezuelien (imaginez acheter un stock de pétrole à crédit pour découvrir qu'il est saisi à la livraison).

Dette odieuse?

Dans les multiples débats autour des dettes publiques, on voit parfois apparaître le concept de "dette odieuse". L'idée est la suivante. Lorsqu'un régime politique illégitime - parce que c'est une dictature, ou une kleptocratie - dirige un pays et l'endette, lorsque ce régime illégitime est remplacé, les gouvernements suivants ne devraient pas être assujettis à cette dette, qui serait déclarée "odieuse" et serait annulée directement. L'idée est à la fois de ne pas infliger à un régime démocratique le poids de décisions choisies par un gouvernement illégitime; mais aussi et surtout de changer les incitations des créanciers. Ceux-ci seront réticents à prêter à une dictature sanguinaire s'ils courent le risque de voir leur prêt annulé; de ce fait, les dictatures et régimes inacceptables auraient du mal à se financer. Le concept a été invoqué dans de nombreux débats récents, à plus ou moins bon escient.

On pourrait imaginer que le Venezuela est un cas d'école: les différentes définitions de la dette odieuse incluent toutes un gouvernement qui viole les droits de l'homme, réprime militairement la population, pratique la fraude électorale et détourne les fonds publics à son profit, toutes cases cochées par l'actuel pouvoir vénézuelien.

Mais cela pose énormément de problèmes. Premièrement, il s'agirait de sanctions économiques ayant pour effet direct d'approfondir encore la crise économique actuelle du pays : les premières victimes seraient la population déjà cruellement mise à l'épreuve par la catastrophe économique causée par le régime. Le pays important tout, des antibiotiques aux serviettes hygiéniques en passant par l'essentiel de la nourriture, les pénuries actuelles deviendraient encore pire qu'elles ne sont déjà : selon certaines mesures, 74% des vénézueliens ont perdu en moyenne 8.6 kilos depuis 2014, tandis que le pouvoir d'achat de nourriture du salaire minimum a baissé de 86%. Même en imaginant que cela contraindrait le pouvoir actuel à changer, ce qui n'est pas certain, la période de transition serait extrêmement dure pour la population.

Se pose aussi la question pratique. Outre savoir à quelle autorité internationale on pourrait confier la décision de décréter une dette comme odieuse, les modalités pratiques sont très complexes. On le voit dans le cas du Venezuela avec la confusion entre la dette publique et celle émise par l'entreprise pétrolière du pays. Les modes de traitement des défauts sont tout simplement différents dans les deux cas (un état ne fait pas faillite, une entreprise, si).

Se pose enfin la question du précédent. Le concept de dette odieuse peut fonctionner face à des gouvernements kleptocrates, la décision de décréter une dette odieuse s'apparente à de la guerre économique dans un pays en pleine crise comme le Venezuela. Et cette action ne peut pas être légitimée par une menace pour le monde extérieur (comme le fait d'empêcher l'Iran d'accéder aux systèmes de paiement internationaux pour l'obliger à arrêter son programme nucléaire) : en toute objectivité, le drame du Venezuela ne concerne que ce pays et toute action n'est pas autre chose que de l'ingérence pour mettre fin à son gouvernement. Elle pourrait se trouver appliquée dans d'autres cas bien plus contestables.

On voudrait que la dette odieuse porte sur des cas moralement et pratiquement clairs. Le Venezuela montre à quel point le sujet est complexe. Un gouvernement révolutionnaire socialiste qui veut préserver son accès aux marchés financiers, qui obtient en pratique des financements de la part de fonds spéculatifs et de banques d'affaires américaines (ainsi que de gouvernements autoritaires comme la Russie ou la Chine). Une tragédie économique qui touche la population, mais qui serait en première ligne si le gouvernement venait à perdre son accès aux marchés. Heureux qui peut conserver ses certitudes dans cette situation.

 

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  • Emaca

    Merci pour ce très bon papier.
    Mais votre dernière phrase, contrairement à ce dont vous nous avez habitué, m'a ennuyé: les certitudes seraient-elles réservées aux imbéciles heureux ?
    Dans un cas comme celui là, l'objectif est de minimiser les coûts futurs, sur un principe utilitariste. L'atteindre est compliqué, et même périlleux... Mais cela n'entame en rien ma certitude quant à cet objectif.
    Serais-je un imbécile heureux ?
    Dur...