Le magicien et l'âge de pierre

Pour se changer les idées dans l'actualité, voici deux questions pour réflechir un peu.

  • vous êtes en train d'assister au spectacle d'un magicien. Il montre au public un jeu de 32 cartes, puis demande à une personne au hasard de sortir une carte du jeu sans lui montrer. La personne sort la reine de coeur. Le magicien reprend la carte (sans la regarder) la remet dans le jeu, le mélange. Puis il sort une carte du jeu et la montre. Quelle est la probabilité que cette carte montrée soit la reine de coeur?

 

  • une agence de voyages d'un genre un peu spécial vous propose deux types de vacances. Le premier type est "l'expérience âge de pierre" : le premier jour, randonnée de 10 heures dans la forêt. nuit à la belle étoile. Le second jour, canoë le long du fleuve pendant 10 heures, nuit au bord du lac. Le troisième jour, rencontre avec les indigènes, qui vous apprendront à distinguer les champignons comestibles et leurs techniques de pêche. Etc, etc. Le second voyage est "l'expérience du prolétariat moderne" : Le premier jour, vous travaillez pendant 10 heures à coudre des pantalons dans une usine textile moderne, bruyante et polluée. Le second jour vous travaillerez pendant 10 heures comme manutentionnaire dans le supermarché local; le soir vous dormirez avec d'autres dans un studio minuscule avec une salle de bains et un WC pour tout l'étage. Le troisième jour, rencontre avec les indigènes qui vous apprendront quels documents remplir pour ouvrir un compte en banque et comment lire le plan du métro. Etc, etc.  Quelles vacances choisissez-vous?

Réflechissez bien à vos réponses. Puis lisez la suite.

Le problème du magicien

Le problème du magicien a été décrit par Paul Wilmott, spécialiste de finance quantitative; il l'utilise dans les présentations qu'il fait auprès de financiers professionnels. La réponse?

Vous avez peut-être répondu une chance sur 32. C'est la probabilité, au hasard, de trouver une carte particulière dans un jeu de 32.

Mais on vous a dit que c'est un magicien qui cherche la carte. Donc c'est un tour de magie, donc il va trouver à tous les coups la bonne carte : la bonne réponse est donc 100% de chances d'avoir la dame de coeur.

Sauf que franchement, ce tour de magie est un peu pourri. Sortir une carte identifiée par un spectateur est un tour élémentaire. Si c'est tout ce que le magicien est capable de faire, c'est assez nul. Ce qui est plus probable c'est que ce soit une mise en scène : il va sortir une mauvaise carte, tout le monde va rire; puis il va vous demander de regarder dans votre poche et vous allez en sortir la dame de coeur. Il n'y a donc aucune chance qu'il sorte directement la dame de coeur.

Mais on ne vous a pas tout dit. En fait le magicien en question est votre petit neveu de 7 ans, qui vient de recevoir un kit du magicien pour son anniversaire et qui teste son premier tour : le public est composé de sa famille. Dans ces conditions, il y a bien quand même 100% de chances qu'il sorte la dame de coeur; à moins qu'il ne rate son tour, donc la vraie probabilité est peut-être de l'ordre de 80%, dépendant de ses compétences.

Il est peut-être possible d'aller encore un peu plus loin. La réponse générale est... que toutes les réponses, entre zéro chance de sortir la dame de coeur, et 100% de chances de sortir la dame de coeur, sont potentiellement acceptables. En tant que tel vous ne pouvez pas répondre à la question car cela dépend du contexte dans lequel elle est posée. Par contre, dans le contexte, vous trouveriez probablement immédiatement la "bonne" réponse.

Voici où la question devient intéressante. Lorsque Wilmott pose cette question à des praticiens de finance mathématique, une écrasante majorité lui répond "1/32". Lorsqu'il leur explique que la réponse dépend du contexte, ils répondent encore "oui, d'accord, mais la bonne réponse, on est bien d'accord, c'est 1/32"?

Pourquoi répondent-ils cela? parce que faute d'être dans le "vrai" contexte de la question elle leur est posée dans leur contexte professionnel, ce pour quoi ils ont été formés, celui dans lequel ils doivent donner des réponses chiffrées fondées sur des calculs mathématiques. Et la réponse à cette question, version "problème de maths" est "1/32". C'est celle que j'attendrai d'étudiants dans une copie de probabilités.

Mais la réponse "problèmes de maths" n'est pas la réponse de la vie réelle. Pour Wilmott, cette tendance des "quants" à regarder la finance avec les oeillères de leur formation est en grande partie la cause des errements des années 2000 qui ont conduit à la crise. Les modèles mathématiques, calculés avec précision par des gens très qualifiés, donnaient une réponse techniquement juste à la question "quelle est la valeur de ce portefeuille de crédits immobiliers". Mais ces réponses étaient calculés dans un contexte particulier, dans lequel les prix immobiliers n'avaient jamais tous baissé simultanément. L'un des moments saisissants du film "the big short" est celui dans lequel les héros prennent conscience du problème en découvrant une énorme maison luxueuse habitée par un immigrant sans revenus : collision entre les chiffres et la réalité.

Ce problème du contexte est encore plus général. Dans de nombreuses disciplines, économie, psychologie, on pratique l'expérience, qui consiste en pratique à soumettre des étudiants (parce qu'ils sont sur place) des tests plus ou moins sophistiqués et en déduire des perspectives générales sur le comportement humain. Le problème de contexte est considérable. Comment pensez-vous que des étudiants vont réagir lorsqu'ils sont interrogés par leurs enseignants? Comme des élèves qui passent leurs examens.

Il existe ainsi une abondante littérature "montrant" que suivre des études d'économie vous transforme en personne égoïste. A force d'étudier le modèle du comportement rationnel et égoïste, à en croire ces études, les étudiants en économie sont changés et se comportent en asociaux, peu charitables, prédisposés à la tricherie.

Ces travaux sont fondés sur des tests faits sur des étudiants en économie dans lesquels ils se comportent très différemment des étudiants d'autres disciplines, refusant de partager de l'argent avec d'autres dans des jeux virtuels, etc. Le problème de cette littérature est celui du contexte. Oui, un étudiant, dans sa faculté, habitué à passer des examens, va traiter un test psychologique passé dans son université auprès de professeurs d'université comme un test et chercher "la bonne réponse". Qu'est ce que cela nous dit sur son comportement dans un autre contexte? Très exactement, rien.

Cette prise en compte du contexte permet aussi de comprendre la différence de résultats entre études analysant l'impact de la pornographie sur internet en laboratoire, ou de manière plus générale. En bref, lorsqu'on soumet des étudiants à des images pornographiques dans des tests individuels, on constate qu'ils se déclarent plus agressifs, plus à même de commettre des viols. Par contre lorsqu'on étudie de manière plus globale l'impact de l'accessibilité de la pornographie en ligne sur la violence sexuelle, on observe que celle-ci semble réduite. Cette contradiction est facile à comprendre en admettant que les expériences en laboratoire sont, des expériences. Un étudiant dans sa fac que l'on soumet, devant ses enseignants, à des images pornographiques, a toutes les raisons de se sentir, disons, nerveux, et de réagir d'une manière différente que dans la vie normale.

Le charme désuet de l'âge de pierre

A la seconde question vous avez certainement répondu préférer l'expérience âge de pierre. Je le sais parce qu'il n'existe pas beaucoup d'agences de voyages qui vous proposent l'expérience prolétariat moderne, et encore moins de clients désireux de payer pour ce genre de tranche "d'exotisme".

Mais c'est plus étrange qu'il n'y paraît. Après tout si vous lisez ce blog vous appartenez probablement aux 20% les plus riches de l'espèce humaine, ce qui veut dire que la vie des prolétaires chinois ou bengalis vous est tout aussi étrangère que celle de chasseurs-cueilleurs de l'âge de pierre. Pourtant bien peu de monde (à part quelques intellectuels dans les années 70, bien vite dégoûtés) est disposé à partager ce genre de mode de vie, encore moins à payer pour cela. Dans le même temps, énormément de gens sont désireux de se rapprocher du mode de vie de l'âge de pierre, et sont prêts à payer des sommes considérables pour en faire, au moins temporairement, l'expérience.

Vous trouverez cette question dans Homo Deus, le dernier livre de Yuval Hariri. Mais à vrai dire elle m'est plutôt inspirée par l'essai le plus étrange et percutant de l'année, "Tribe" de Sebastian Junger.

Junger est un journaliste spécialisé dans le reportage de guerre. Son précédent livre était ainsi consacré à son expérience engagé avec un peloton de l'armée américaine au fin fond de l'une des pires vallées de l'Afghanistan. "Tribe" est consacré au choc post-traumatique, la dépression violente dont sont victimes de nombreux soldats de retour de zones de conflit : on estime ainsi que 22 soldats américains se suicident chaque jour.

Junger va totalement à l'opposé de l'explication habituelle de ces traumatismes, faisant des soldats de retour du front des blessés psychologiques, au même titre que ceux qui ont subi une blessure physique et en sont handicapés. Sa thèse, provocatrice, est la suivante : les soldats qui reviennent du front ne sont pas victimes de la  violence qu'ils ont subi (d'ailleurs, une grande part de ceux qui sont victimes de stress post-traumatique n'ont pas eu d'expérience de combat violent).

Pour lui, en opération militaire, ils ont vécu dans une structure tribale, simple, avec un objectif clair, des solidarités évidentes et une forte proximité avec le groupe de 30-50 personnes proches d'eux qui partageaient les mêmes épreuves. Et cette forme de vie en commun nous est si familière que le retour à la civilisation, sa solitude, son absence de solidarités organiques, est insupportable et plonge ceux qui reviennent dans une dépression profonde. En d'autres termes : ce n'est pas la vie au combat qui est un traumatisme. Nos sociétés modernes et prospères sont le traumatisme.

Il est difficile de savoir quoi faire de cette thèse. Mais Junger l'accompagne d'un rappel dérangeant. Après la découverte de l'Amérique, lorsque des européens (français au Québec, britanniques en Amérique du Nord) se trouvaient au contact des tribus indiennes, on a observé des milliers exemples d'européens adoptant le mode de vie des indiens, par exemple en se mariant avec un membre d'une tribu. L'inverse ne s'est par contre, jamais produit. Si certains indiens sont venus au contact des européens, pour partager et comprendre leurs modes de vie, tous ont préféré à un moment donné retourner dans leur tribu : aucun n'a décidé que le mode de vie européen méritait d'abandonner la vie de chasseur-cueilleur pour l'adopter.

Si l'on pousse cette idée jusqu'au bout elle devient très dérangeante. Personne ou presque ne défend l'idée d'un retour à la vie des chasseurs-cueilleurs (les écologistes les plus acharnés se contentant de préconiser le retour à une vie agricole de rêve). Les réactionnaires les plus intransigeants voudraient revenir aux solidarités organiques et à la religiosité d'avant les Lumières. Personne n'oserait dire aujourd'hui qu'au fond l'expérience de la guerre nous manque, ou que notre vie idéale remonte avant l'invention de l'agriculture.

Mais il y a un malaise profond dans nos sociétés modernes, qui s'est entre autre manifesté au travers de récents résultats électoraux, comme le Brexit ou l'élection américaine. Un malaise auquel personne ne semble pouvoir apporter de réponse satisfaisante. Peut-être que plutôt que de chercher des solutions techniques, ponctuelles, à ces problèmes, nous devrions apporter plus d'attention... Au contexte.

A lire aussi

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  • XR

    A propos des indiens, ne s'étant jamais intégrés aux européens:
    L'affirmation que ça ne s'est jamais produit me semble un peu abrupte. Référence nécessaire, comme on dit sur wikipedia... (Et Pocahontas, alors ?)

  • Didoo Piper

    Pareil que XR, je suis un peu en demande de références sur l'affirmation qu'il n'y aurait jamais eu d'Indiens s'étant intégré aux Européens. Qu'il y en ait eu moins est possible, mais il pourrait y avoir d'autres raisons à cela que le seul effet du mode de vie.

    Je ne suis pas entièrement convaincu non plus par l'argument du stress post-traumatique qui pourrait dériver d'un retour à la civilisation et à ses villes de grande solitude.

    Bien d'autres personnes sont victimes de stress post-traumatique sans pourtant avoir vécu l'expérience d'une vie en petit groupe solidaire.

  • Padakhor

    Article intéressant même si la fin est absurde. Il y a peu, un reportage sur ARTE démontrait le déclin du chamanisme et de la culture chasseurs-cueilleurs en Amérique du sud: quand ils ont goûté au confort de la vie occidentale, très peu d'indiens retournent dans la forêt!
    Oui, il y a un malaise dans notre société, mais c'est une "maladie de riche": bien d'autres aimeraient ne souffrir que de solitude quand eux souffrent de faim ou d'infections.

  • Anthropiques

    Je n'ai pas lu les livres dont elle est inspirée (merci d'ailleurs pour les références, que je m'empresse de noter), mais il me semble que la 2e partie nous ramène pour l'essentiel à une problématique vieille comme la sociologie: la distinction entre communauté et société chez Tönnies, la différence, plus dynamique, entre communalisation et sociation chez Weber, ou encore entre solidarité mécanique et solidarité organique chez Durkheim. Plus optimiste que Weber, Durkheim croyait trouver une solution dans des groupements professionnels (les corporations) censées permettre de retrouver une certaine solidarité mécanique et limiter l'anomie à l'intérieur même des sociétés modernes, organiques. Plus d'un siècle après, nous n'avons toujours pas, en effet, de réponse globale satisfaisante...