Hart et Holmstrom, Prix Nobel d'économie 2016

Avec Hart et Holmström, le comité Nobel récompense deux microéconomistes, spécialistes de la théorie des contrats. Dans la lignée de prix précédents, comme celui de Tirole, de Williamson, ou de Coase, il s'agit de construire un cadre théorique, autour des incitations, de problèmes d'information, de propriété, pour comprendre comment fonctionnent les entreprises, les marchés; et éventuellement appliquer ces résultats théoriques pour améliorer les réglementations, les modes de rémunération, ou les services collectifs. Les questions que ce genre de travaux abordent sont extrêmement vastes, depuis la façon de payer les employés (salaire à la pièce ou salaire horaire?) les dirigeants (faut-il leur verser des bonus liés aux performances boursières de l'entreprise?) les privatisations (les prisons privatisées sont-elles une bonne idée?) l'action publique (quand et pourquoi le gouvernement doit-il sauver les banques)? et bien d'autres sujets encore. Si on voulait résumer de la manière la plus courte possible leurs travaux, cela donnerait ceci : Vous aurez ce pour quoi vous payez, et que vous pouvez mesurer, ni plus, ni moins.

Le principal, l'agent, et le contrat

Que ce soit en signant un contrat de travail, un contrat d'assurance, en faisant appel à un avocat ou un architecte, ou en tant que gouvernement faisant appel à un prestataire privé pour accomplir une certaine tâche, vous vous trouvez dans ce que les économistes appellent une relation d'agence : quelqu'un (qu'on appelle le principal) paie quelqu'un d'autre (l'agent) pour accomplir une tâche sur laquelle l'agent a plus d'informations que le principal. Le contrat, plus ou moins réussi, matérialise la façon dont la relation va se dérouler. En fonction de la conception du contrat, cela peut bien se passer, ou très mal.

Vous êtes un agriculteur et vous payez des salariés pour ramasser vos fruits. Faut-il les payer à l'heure, ou à la quantité de fruits ramassés? Il est probable que vous aurez de meilleurs résultats avec un paiement à la quantité de fruits ramassés - à condition de pouvoir contrôler ce que font les salariés, qui risquent sans cela de remplir leur panier d'énormes quantités de fruits de mauvaise qualité, invendables. Si vous arrivez à échapper à ce problème d'information, et que vous parvenez à mettre en place un système de rémunération à la pièce efficace, vous allez assister à d'énormes gains de productivité, pour deux raisons : la première, c'est que vos salariés sont incités à travailler plus pour gagner plus; la seconde, c'est qu'un système de paiement à la pièce attire des salariés plus productifs, qui savent qu'ils seront mieux payés dans ce système que dans un système de paiement horaire. Parce que les technologies de l'information permettent de plus en plus facilement de contrôler l'action des salariés, les dispositifs de paiement "à la pièce" se multiplient, et c'est un facteur d'accroissement des inégalités aux USA.

Mais lorsqu'il est difficile de surveiller ou de mesurer l'action des agents, les contrats doivent être formulés différemment, sous peine de catastrophe. Holmström a eu cette intuition lorsqu'il travaillait dans une entreprise industrielle finlandaise dans les années 70 et qu'il était chargé de superviser l'informatisation des services. Ses supérieurs étaient persuadés qu'il suffisait d'ajouter des ordinateurs pour améliorer le fonctionnement de l'entreprise; il voyait lui que sans incitations pour les employés, ceux-ci n'allaient pas nourrir les systèmes informatiques des bonnes informations et que l'informatisation n'aboutirait à rien.

Plus tard, devenu chercheur, Holmström a analysé le problème en mettant en évidence deux dimensions qui peuvent faire dérailler un système de rémunération incitatif. Premièrement, la situation dans laquelle la performance ne dépend qu'en partie de l'action de l'agent; deuxièmement, lorsque l'agent est chargé de faire plusieurs choses et que celles-ci ne sont pas toutes mesurables.

Pour le premier problème, considérez un enseignant face à sa classe. Un bon pédagogue aura de meilleurs résultats qu'un mauvais; mais les résultats scolaires de sa classe ne dépend pas que de sa pédagogie, mais aussi du contexte social dans lequel évoluent les élèves, d'accidents de parcours dans l'année (un bon élève affecté par un deuil familial...) et toutes sortes d'autres choses. Si l'on décide de récompenser l'enseignant sur la base des résultats de ses élèves (voire de le licencier en cas de mauvais résultats) on lui fait courir un risque important qu'il faudra compenser par une rémunération très importante en cas de bons résultats - sous peine de voir le système contourné. Le second problème vient de la multiplicité des tâches demandées à un agent, et le fait que certaines sont plus faciles à mesurer que d'autres. Un système de rémunération fondé sur un critère mesurable risque de conduire les employés à ne faire que ce qui est mesuré au détriment du reste.

Mettre en place les bonnes incitations

Le cadre de la théorie des contrats permet de réfléchir à des mécanismes incitatifs adaptés à ces différentes configurations. Holmström a ainsi montré que des dispositifs parfois contre-intuitifs permettraient de donner de meilleures incitations. La performance boursière d'une entreprise, par exemple, dépend certes un peu de ce que fait son équipe dirigeante, mais aussi et surtout de circonstances indépendantes de leur volonté, comme la conjoncture économique. Il serait préférable de les rémunérer en comparant la performance de leur entreprise par rapport à celle d'entreprises du même secteur. Cela pourrait conduire par exemple à verser un bonus significatif au PDG de Ford même si l'entreprise a de mauvais résultats, à condition que ceux de ses concurrents soient pires encore. Mais attention à ce genre de dispositif : si vous l'appliquez à des vendeurs, en organisant une "compétition" entre eux pour récompenser les meilleurs, vous risquez de conduire les meilleurs et les moins bons à ne pas faire beaucoup d'efforts - les premiers parce qu'ils savent qu'ils n'ont pas à trop en faire pour arriver premiers, les autres parce qu'ils savent qu'ils n'auront pas de récompense quoi qu'il arrive.

Holmström a aussi constaté que des mécanismes d'incitations trop stricts pouvaient aboutir à de mauvais résultats. Il vaut parfois mieux rémunérer les employés avec un salaire forfaitaire, et compter sur d'autres facteurs (comme une culture d'entreprise ou des incitations très générales) pour obtenir des efforts des salariés.

Ces problèmes d'incitations sont extrêmement importants. Pensez à l'affaire récente de la banque Wells Fargo, dont les commerciaux étaient tellement incités à vendre des produits à leurs clients qu'ils en sont arrivés... à ouvrir deux millions de comptes fictifs à des clients qui ne l'avaient pas demandé. Cela a déjà valu à la banque une pénalité de 180 millions de dollars, et d'autres déboires pourraient suivre. C'est la leçon de la théorie des contrats: si vous incitez vos employés à ouvrir des comptes à toute force, ils ouvriront des comptes à toute force. Vous aurez ce pour quoi vous payez, ce que vous mesurez, ni plus, ni moins.

Qui doit détenir les actifs?

Hart a de son côté travaillé sur la nature des entreprises et la question de la détention des actifs. Imaginez, pour reprendre l'exemple de T. Cowen, une mine de charbon dont le produit peut, à condition d'être traité d'une certaine façon, peut être utilisé plus efficacement par un industriel. Les incitations à faire ce traitement spécial sont différentes si la mine appartient à une compagnie minière (qui peut vendre son produit à différents clients) ou si elle appartient à l'industriel. Dans cette approche, l'identité du détenteur des actifs est importante : il est préférable qu'ils aillent aux parties prenantes qui ont la plus grande capacité à l'améliorer.

Cela pose la question du fonctionnement des entreprises et du pouvoir à l'intérieur de celles-ci. Dans quels cas, dans quelles activités, vaut-il mieux que le capital de l'entreprise appartienne aux salariés (comme par exemple, dans les coopératives, ou dans les cabinets d'avocats). Hart, au travers de divers articles, a posé un cadre permettant de répondre à cette question. La forme de propriété de l'entreprise peut modifier les incitations en bien ou en mal. Par exemple une coopérative de salariés aura plus de mal à licencier du personnel en période de difficultés, ou des salariés moins performants. La nature des informations disponibles, la capacité relative de différentes parties prenantes à améliorer les actifs, déterminent qui devrait détenir les actifs dans l'entreprise.

Cette approche permet également de s'interroger sur les fonctions que le gouvernement devrait accomplir et celles qu'il peut sous-traiter à des entreprises privées. Hart, Shleifer et Vishny ont ainsi publié un article célèbre sur les prisons privées aux Etats-Unis. Dans leur article, ils montrent qu'effectivement, faire appel à des opérateurs privés pour gérer les prisons réduit les coûts de manière bien plus efficace que la gestion publique... mais que c'est le principal problème. En privatisant les prisons, les Etats veulent effectivement réduire leurs coûts; mais ils veulent aussi d'autres choses : des efforts de réhabilitation des détenus, le respect de leurs droits, peu de violence entre détenus, etc. Or ces facteurs sont moins mesurables que le coût : résultat, on veut des prisons de qualité au meilleur prix, on a simplement des bas prix.

L'intérêt de cet argumentation est de retourner la discussion habituelle sur les privatisations des activités publiques. L'argument habituel est que le secteur public, sans l'incitation du profit du secteur privé, aura une tendance au gaspillage et à maintenir des coûts élevés. Dans leur approche, effectivement le secteur public est plus coûteux, mais c'est sa principale qualité!

Si je veux en savoir plus, que dois-je lire?

Vous pouvez aller lire le résumé sur le site des prix Nobel. Vous pouvez suivre les liens de ce post, en particulier ceux écrits sur le blog Marginal Revolution. Et suivre les liens à partir de là bas également. Outre les questions abordées ici, les travaux de ces auteurs ont de l'importance pour comprendre les fusions et acquisitions entre entreprises, la manière dont les entreprises innovantes fonctionnent, la raison pour laquelle parfois, les gouvernements doivent sauver les banques, et pourquoi les taux d'intérêt sont si bas (ces deux derniers avec Jean Tirole).

Vous pouvez me résumer tout ça?

Hart et Olmström sont des théoriciens qui ont développé un champ particulier : la compréhension des contrat établis entre une personne (employeur, client, gouvernement...) qui attend d'un agent (entreprise privée, employé, etc) qu'il effectue une tâche dans un contexte d'information incomplète, de risques, et sur le long terme. Ces approches permettent de comprendre comment améliorer la rémunération des personnes, les contrats publics, qui devrait contrôler quoi dans les entreprises, et surtout, pourquoi les incitations, quand elles sont mal conçues, peuvent sérieusement déraper. Vous avez ce que vous mesurez, et pourquoi vous payez, ni plus, ni moins.

Publié par alexandre / Catégories : Actu / Étiquettes : nobel

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  • DCE

    "Cette approche permet également de s'interroger sur les fonctions que le
    gouvernement devrait accomplir et celles qu'il peut sous-traiter à des
    entreprises privées. Hart, Shleifer et Vishny
    ont ainsi publié un article célèbre sur les prisons privées aux
    Etats-Unis. Dans leur article, ils montrent qu'effectivement, faire
    appel à des opérateurs privés pour gérer les prisons réduit les coûts de
    manière bien plus efficace que la gestion publique... mais que c'est le
    principal problème. En privatisant les prisons, les Etats veulent
    effectivement réduire leurs coûts; mais ils veulent aussi d'autres
    choses : des efforts de réhabilitation des détenus, le respect de leurs
    droits, peu de violence entre détenus, etc. Or ces facteurs sont moins
    mesurables que le coût : résultat, on veut des prisons de qualité au
    meilleur prix, on a simplement des bas prix."
    Le prix nobel pour ça ? J'ai failli avaler mon café de travers là.
    Allez, je vais continuer à peaufiner mon cours de maths. Au moins une discipline scientifique qui n'enfonce pas des portes ouvertes.
    Sinon à bac+5 j'apprends à mes apprentis à toujours définir des indicateurs chiffrés pour mesurer la réussite d'un projet. Rien de nouveau donc.
    Bon allez un peu de bonne volonté quand même, je pense qu'il y a des choses très intéressantes à tirer des travaux de ces gens là.