Cahuc et Zylberberg, comment s'en débarrasser?

Omniprésent dans la  presse, titre choc: le livre économique qui fait parler en cette rentrée est "le négationnisme économique" de Cahuc et Zylberberg. Ne perdez pas votre temps à le lire.

Ce qui est excessif est insignifiant

La thèse des auteurs peut se résumer de la manière suivante. Le débat économique en France tend à mettre sur un pied d'égalité les productions d'économistes "sérieux", qui appliquent une démarche expérimentale, scientifique, confrontent leurs travaux à l'évaluation des autres scientifiques de leur domaine; et celles de pamphlétaires, de lobbyistes ou d'idéologues "pas sérieux" qui refusent de se soumettre à cette démarche et à cette évaluation, au premier rang desquels les économistes hétérodoxes regroupés dans des mouvements comme les économistes atterrés ou l'AFEP; mais aussi les production de think-tank patronaux ou d'instituts politisés. Un peu comme si on organisait un débat entre astronomes et théoriciens de la terre plate pour en conclure que "la communauté scientifique est divisée" sur la question de la forme de la terre.

En soi cette thèse aurait déjà suscité des controverses acides. Mais Cahuc et Zylberberg ont choisi de l'assortir du recours à l'insulte. "Négationniste" n'est pas un terme neutre mais fait référence à des admirateurs d'Hitler. Et le livre est rempli de telles assimilations; les "négationnistes économiques" sont aussi assimilés aux manipulations de l'industrie du tabac "qui a fait des millions de morts", à l'ancien président sud-africain Thabo Mbeki dont les idées en matière de Sida ont causé "365 000 morts", au généticien de Staline Lyssenko; Les 35 heures quant à elles sont assimilées à l'idéologie sous-jacente du génocide rwandais, au cas ou on n'aurait pas encore compris. C'est une chose d'être en désaccord sur l'impact des 35 heures ou les allègements de charges sociales; mais employer ce genre d'insinuation, pour ensuite hypocritement déclarer dans les médias avoir été "incompris" c'est accompagner une argumentation de caniveau de foutage de gueule.

Ce livre est un remarquable essai dans l'art de se tirer une balle dans le pied. Les auteurs veulent défendre l'économie "mainstream" mais ne font qu'apporter de l'eau au moulin des hétérodoxes, dont l'argument est justement d'être victimes d'une chasse aux sorcières menée par les orthodoxes. Ils défendent comme seules pratiques scientifiques les expérimentations et la validation par les pairs, alors qu'eux-mêmes publient plutôt des travaux de nature théorique et contribuent aux travaux de think-tank patronaux. (NB: ni l'un ni l'autre n'est condamnable d'ailleurs). Ce livre accomplit l'exploit d'énerver absolument tout le monde, y compris des économistes on ne peut plus orthodoxes qui n'ont aucune envie que l'on croie qu'ils partagent ces propos véhéments. Comme le montre mon camarade d'éconoclaste dans sa recension du livre, (vous pouvez aussi aller lire celle-ci par Xavier Ragot) les auteurs ont réussi leur coup publicitaire, au prix d'un très mauvais service rendu à l'économie en France, et à son statut dans le débat public. Il ne restera rien de ce livre que beaucoup d'amertume.

Pour essayer de comprendre comment on a pu en arriver là, il est nécessaire de faire un long détour - et un long post de blog.

L'économie est devenue empirique

Un changement majeur est effectivement intervenu dans l'économie mainstream au cours des trois dernières décennies. Ce tableau, issu d'une étude résumant les évolutions des publications dans les revues les plus cotées, le montre:

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La tendance est claire: montée en puissance des études empiriques et expérimentales au détriment des travaux théoriques. L'article économique typique des années 80 était théorique: on pose des hypothèses, on construit un modèle, on en retire des conclusions, et éventuellement on essaie de voir dans quelle mesure elles collent au monde réel. L'article d'aujourd'hui est constitué de données, le plus souvent originales (ou résultat d'expériences) analysées de manière astucieuse, comme "expériences naturelles". On peut citer par exemple l'étude Wasmer-Chemin qui cherche à étudier l'impact des 35 heures en constatant que la loi a été appliquée de manière un peu différente en Alsace-Moselle que dans le reste de la France, ou Piketty-Valdenaire sur l'impact de la taille des classes sur les résultats scolaires.

Ce changement s'explique largement par la technologie: on dispose à la fois de bases de données plus abondantes et d'outils informatiques pour les analyser. Et c'est un changement majeur, profond pour l'économie, qui est en train de redistribuer les cartes et bouscule les positions assises. Les théoriciens champions de la résolution d'équations différentielles sont remplacés par des statisticiens ou des expérimentateurs, ou des gens qui s'appuient sur des bases de données inédites, comme Piketty avec ses données sur les inégalités de revenus. Les domaines de l'économie qui n'ont pas suivi ce mouvement, comme en particulier la macroéconomie, sont en pleine crise.

Ce tournant empirique a considérablement changé la discipline. Et conduit l'économie mainstream à être bien plus à même d'absorber des idées variées. Aujourd'hui, vous pouvez dire à peu près ce que vous voulez dans l'économie mainstream à condition de pouvoir l'appuyer sur des données. Il y a 25 ans, on se faisait insulter dans les colloques en déclarant des choses comme "l'ouverture aux échanges peut avoir des effets négatifs importants" ou "les gens ne sont pas toujours rationnels". Aujourd'hui, le président de l'American Economic Association est un critique de la finance, Et les membres de son comité exécutif sortent des études comme celle-ci sur la mondialisation sans que cela ne choque personne.

Et c 'est un changement qui va avoir un impact sur les différentes formes d'économie critique, dont les économistes hétérodoxes. La critique de l'économie mainstream s'est longtemps appuyée sur l'irréalisme des modèles fondés sur des hypothèses contestables (marchés parfaits, individus rationnels). Avec le tournant empirique, ces critiques perdent de leur poids, ce qui modifie la place et le rôle des économistes critiques. Il y a une place à occuper pour les hétérodoxes qui disent que tout n'est pas quantifiable en sciences sociales, et qui proposent des  approches alternatives à la quantification à tout crin. Mais cela implique une adaptation pour les futurs hétérodoxes.

L'économie et la crise de l'université française

Une autre évolution en économie est intervenue, mais cette fois dans le monde académique français en économie. Pour diverses raisons, les pouvoirs publics ont poussé en France à la constitution de "grosses écuries" bien dotées en moyens et à même de concurrencer dans la recherche les grandes universités étrangères. Il y a entre autres Toulouse School of Economics autour de Jean Tirole, Paris School of Economics autour de Piketty et Daniel Cohen. Cette politique a porté ses fruits dans la mesure ou ces organismes sont désormais bien reconnus aujourd'hui; mais elle a créé d'intenses rancœurs entre économistes français (sachant que de base, le monde universitaire est déjà rempli de rancœurs et de querelles picrocholines).

Dans ces structures, les chercheurs ont le sentiment (souvent justifié) d'être brillants et de se confronter au plus haut niveau de leur discipline. Cela peut conduire à être condescendant et méprisant envers les autres. Et ils n'apprécient guère de voir leurs diplômés peiner à trouver des postes dans les universités, surtout lorsqu'on leur préfère des candidats "locaux". Le monde académique en dehors d'eux leur apparaît comme népotiste, cherchant à préserver des prés carrés locaux.

Dans le reste du monde académique, les gens issus de ces structures sont souvent perçus comme arrogants, tous coulés dans le même moule, certes techniquement doués mais très conformistes tant ils sont habitués au publish or perish. Et alors qu'il faut passer un temps infini à quémander le moindre budget pour une petite recherche, on se demande quel est l'intérêt d'enrichir encore un peu plus en moyens publics ceux qui sont déjà très bien dotés.

Ce ressentiment réciproque ne recouvre pas la distinction entre économistes "orthodoxes" et hétérodoxes. D'ailleurs, l'écrasante majorité des économistes français ne se reconnaissent pas dans cette distinction. Si vous leur demandez s'ils sont hétérodoxes ou orthodoxes, ils vous diront le plus souvent "moi je suis normal". Mais les économistes hétérodoxes ont le sentiment justifié que ces évolutions se font contre eux, qu'ils risquent de passer à terme à la trappe si l'allocation de moyens dépend du classement de Shanghai ou des publications dans quelques revues internationales. Il est en tout cas compréhensible que l'ambiance devienne plus houleuse lorsque les moyens se font rares.

L'économie dans le débat public

Et l'un des lieux pour laver son linge sale est le débat public. Les moyens dont disposent des chercheurs sont toujours subordonnés à leur capacité à convaincre le public de leur nécessité.

Or le débat public a son fonctionnement spécifique, en France en particulier. La France n'est pas un pays de culture scientifique; le scientifique dans le débat public est trop souvent la version en blouse blanche de l'intellectuel, le savant Cosinus capable d'avoir un avis sur tout, y compris les domaines dans lesquels il n'a aucune compétence particulière (genre, un géologue donnant son avis éclairé sur les OGM ou le nucléaire). C'est encore pire en sciences sociales ou le moindre essayiste, romancier, bénéficie d'une considération supérieure ou égale à celle de chercheurs réellement spécialistes de leur sujet.

S'y ajoute la tendance des médias à vouloir "équilibrer" les points de vue en présentant une opinion et son contraire, y compris lorsque l'une d'elles est partagée par l'écrasante majorité des spécialistes d'un domaine et l'autre archi-minoritaire. Les économistes anglais l'ont appris à leur dépens. Mais surtout le fait que nous ne sommes pas objectifs et que nous ne percevons l'information que lorsqu'elle nous conforte dans notre point de vue. C'est d'autant plus le cas si notre situation personnelle est en jeu; il est difficile de croire une chose lorsque votre salaire dépend de ce que cette chose ne soit pas vraie.

Les politiques de leur côté ne choisissent pas, une fois élus, les politiques qui leur semblent objectivement les plus propices à l'intérêt général; ils choisissent des idées qui leur permettront d'être élus. Les choix politiques sont donc contraints par la fenêtre d'Overton. C'est ainsi, c'est comme cela à des degrés divers dans tous les pays; et intervenir dans le débat public signifie se plier à ces règles si l'on veut y faire progresser ses idées.

Cahuc et Zylberberg nous offrent quant à eux une vision du débat public idéal bien différente. Dans leur perspective, il existe des savants dont la neutralité est garantie par leur respect des règles de la communauté scientifique (au hasard : eux-mêmes) et tout le monde se porterait mieux si des politiques soucieux de l'intérêt général appliquaient leurs préconisations. C'est une vision à la fois totalement irréaliste et nocive. Irréaliste parce que le scientifique neutre, ça n'existe pas. Le vrai savant utile dans le débat public est celui qui est conscient de ses biais et fait un effort constant pour y résister. Et nocive parce que cela revient à l'argument d'autorité : j'ai raison parce que publie dans les bonnes revues. C'est nier le caractère profondément évolutif de la connaissance scientifique. Le fait que la loi travail ait suscité des appréciations très diverses de la part d'économistes mainstream devrait interpeller.

A quoi servent les économistes s'ils passent leur temps à s'engueuler?

Parce que la réalité sociale est complexe, l'économie ne peut qu'être pluraliste si elle veut avoir une quelconque pertinence. Et le pluralisme est une force lorsque des approches différentes convergent vers des conclusions proches. Plutôt que d'insulter les économistes atterrés, Cahuc et Zylberberg auraient pu avoir le mérite de constater que nombre de leurs propositions sont tout à fait compatibles avec l'économie la plus mainstream. De même, pour des raisons différentes, Cahuc et Zylberberg se sont opposés au CICE, les économistes hétérodoxes aussi. Lorsque des méthodes différentes convergent vers des appréciations identiques, cela donne du poids à des positions.

Il y a 35 ans, Sartre et Aron, qui ne s'étaient pas adressé la parole depuis 20 ans, mettaient leurs désaccords de côté (et l'époque était bien plus idéologique qu'aujourd'hui) pour sauver les boat people vietnamiens. 128 000 d'entre eux ont ainsi pu être sauvés et accueillis en France. Est-il si difficile que cela de tirer des parallèles avec notre époque? Sommes-nous si sereins que nous pouvons nous livrer à des querelles de bac à sable? Il serait temps pour les économistes français d'arrêter de donner d'eux-mêmes cette image lamentable.

Publié par alexandre / Catégories : Actu

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  • Côme Masselin

    Comme d'habitude c'est toujours passionant : votre article à le grand mérite de clarifier un peu la constitution du savoir en économie pour quelqu'un qui n'est pas dans le milieu de la recherche.
    Je ne connais que moyennement le sujet mais je me demandais si les économistes attérés ou d'autres groupes d'économistes hétérodoxes ne tombent pas finalement dans le même piège que Cahuc et Zyldeberg. A la lecture de leur manifeste, ils se présentent souvent en opposition à une école "néolibérale" dans laquelle il est probable qu'aucun économiste ne se reconnaisse réellement.
    Leurs travaux n'auraient-il pas plus d'intérêt sans cette critique d'un milieu de la science économique qui est probablement moins arc-bouté sur des dogmes qu'on peut le croire ?
    Les économistes attérés par exemple, ne semblent pas souffrir d'austracisme de la communauté scientifique, loin de là, car ils sont présents dans des universités ou des centres de recherches tout à fait prestigieux. Pourraient-il faire progresser la recherche en opérant un changement de l'intérieur et abandonner la logique de chapelle, qui est précisément ce qui pose aussi problème dans "le négationnisme économique" ?

  • anatole

    Bonjour et merci pour cet article. Je viens de finir l'ouvrage en question, et j'avoue avoir l'impression que l'on n'a pas lu le même livre.

    Les auteurs déplorent comme vous l'équilibre artificiel créé dans le débat public par l'opposition systématique entre la communauté scientifique d'une part et un peu n'importe qui d'autre part. Ils déplorent les interventions intempestives d'intellectuels de premier plan dans des sujets qu'ils ne maîtrisent pas faute d'en être spécialistes (et on ne saurait blâmer quelqu'un de n'être spécialiste de tout). D'ailleurs, certes, la loi travail a suscité des commentaires divergents de la part d'économistes... Mais qu'en disent les économistes spécialistes du marché du travail ? S'ils divergent entre eux, alors Cahuc et Zylberberg diront qu'un consensus reste à trouver, et que l'état actuel des connaissances ne permet pas de se faire une opinion précise. Rien de plus.

    Surtout, ils soutiennent la pluralité de la discipline, et l'appellent de leurs vœux, pourvu que les participants se plient au jugement de leurs pairs (par la publication dans des revues à comité de lecture). Ce n'est pas la mer à boire... Si les atterrés ont une position, qu'ils démontrent sa solidité !

    Ils affirment enfin que le consensus évolue en économie, et peut même s'égarer, mais que sa formation par le débat contradictoire (via publication et comité de lecture) est le meilleur moyen de faire avancer l'état de nos connaissances.

    L'ouvrage se résume par un bon vieux "speak with data", ce qui ne me semble pas être honteux. Cela dit, j'admets que l'ouvrage n'est pas assez clair sur le fait que les études empiriques sont à prendre avec des pincettes, mais l'oublier témoigne d'un singulier manque de recul.

    Bien à vous.

    Edit : j'oubliais - j'abonde dans le sens de Côme Masselin sur l'attitude des "atterrés". Omniprésents dans les médias, ils ne cessent d'attaquer vertement les économistes "orthodoxes" (qui sont, comme le soulignent Cahuc et Zylberberg, tout le monde et personne), les accusant de tous les mots, d'être au mieux coupés du réel, et au pire vendus à Goldman Sachs. Si violence il y a dans les propos, n'est-ce pas un juste retour de bâton ?